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Absinthe, présente !

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Il n'y a pas que les baisers d'Annie, celle qui aime les sucettes, qui ont un goût anisé. Il y a aussi l'absinthe. Cet alcool entouré de fantasmes, de peur et d'excitation. Et si la boisson refait (légalement) surface depuis peu après des années d'interdiction, certains n'ont jamais cessé de croire en elle.
Absinthe Pernod

 

Automne dernier, dans cette jolie région vallonnée du Jura. Juste à la sortie de la gare TGV de Frasne, en pleine campagne, une scène de joyeux lurons en train de picoler, intitulée La Fée verte, a été reconstituée en papier mâché. Ici, tout est vert. Les croix de pharmacie comme les pancartes de la E23 qui rejoint Pontarlier. En ce week-end de début octobre, on vient d’ailleurs célébrer la couleur. Car si beaucoup pratiquent la région pour le trail, d’autres y courent un seul mythe. Ici, en effet, est née et morte l’absinthe ! Et chaque année, des Absinthiades attirent dans ce patelin de 18 000 habitants quelques centaines de fans du monde entier. La dernière édition était d’ailleurs particulièrement incontournable : on y célébrait le centenaire de la prohibition de l’alcool fantasmagorique.

Née dans le canton suisse du Val-de-Travers en 1805, la production d’absinthe passe rapidement la frontière française. Pernod installe à Pontarlier la première distillerie. “Ici, il y a eu jusqu’à 27 des usines ; à l’époque, on comptait un bar pour 60 habitants. On en vendait jusqu’au Vietnam, de l’absinthe !” se souvient un vieux Pontissalien. Au XIXe siècle, la fée verte rencontre effectivement un succès fulgurant, avec les dégâts qu’on lui connaît, magnifiquement relatés par Baudelaire et Rimbaud. Elle se répand au-delà des frontières, rend fous les grands esprits imbibés de versions frelatées et, surtout, nuit beaucoup au lobby viticole. En 1915, la production de l’absinthe est tout bonnement interdite. Le mythe de la fée est né. Autour de la légende, de nouveaux mots apparaissent –artémisophile, absintheur, absinthologue– et des tribus d’accros à la verte, gardiennes de la légende, se mettent à éclore dans le monde entier.

Moi, Nico, absinthologue, suisse et trans

Nicodiane, chanteuse et employée de mairie, a “pris le virus” dans les années 2000. “C’est une passion. Je l’aime ! J’étais un mec mal dans sa peau et l’absinthe a été un exutoire.” Figure du Val-de-Travers, elle est la Suisse la plus de traviole que l’on puisse rencontrer au rendez-vous annuel de Pontarlier : “J’ai la particularité d’être la seule trans absinthologue ! Je crois que je suis assez unique.” Nico, Diane, Nicolay… Les gens ne savent pas trop comment appeler ce membre incontournable du jury des Absinthiades, dont faisait aussi partie en 2015 Miss

Malgré son interdiction en 1915, la production d’absinthe ne s’est en fait jamais arrêtée

Jura. Nicodiane est la mémoire de la verte au Val-de-Travers. Elle a connu “le Tub”, cet ambulancier qui trafiquait l’alcool, “avec des entrées chez Picasso et au Château (du prince Rainier, ndlr)” ; elle a envoyé par la poste aux États-Unis pas mal de litres produits sous le manteau, estampillés “aromathérapie ; et elle a chanté à Paris au Lapin Agile grâce à un cadeau de deux bouteilles de clandestines. Car malgré son interdiction en 1915, la production d’absinthe ne s’est en fait jamais arrêtée. Des hectolitres de versions clandé se sont évaporés de tous les alambics de la région. “Cent mille litres par an pour 12 000 habitants, y avait pas qu’ici que ça se consommait à l’apéro”, observe, perfide, Nico. Pas mieux côté français. “Ça se passait dans les cuisines, se souvient encore Philippe Chapon, 60 ans. T’apportais ton litre d’alcool et tu repartais avec ton litre de… Même le fils du juge venait dans la maison peinte en vert. Y en a qui se sont payé leur baraque avec ça. Mais aujourd’hui, avec le 0,5 (en grammes, la limite d’alcool par litre de sang autorisée au volant, ndlr), c’est plus pareil. Enfin, y en a encore sous le manteau”, assure le vice-président du Pays de l’Absinthe. Et de sortir d’ailleurs son propre tord-boyaux destiné aux seuls habitués capables d’avaler du 70°. “Il paraît qu’à partir de 50 verres, ça attaque le cerveau. Alors moi j’m’entraîne, j’m’arrête au 49e.”

Shit, Pont et Game of Thrones

À l’entrée de Pontarlier, le bar de la Rotonde est tagué en grand sur le mur de façade comme pour rester dans le coup. Le formica et le magnifique Bonzini demeurent mais d’absinthe, point. “On n’en vend pas du tout. C’est trop cher au verre”, regrette “la Michèle”. Effectivement, entre 4€ le verre et 1,60€ pour “le Pont”, l’anisé sans absinthe qui s’est substitué en 1921 à l’interdit, les locaux ont choisi. Même constat au bar de La Poste du centre-ville : l’absinthe c’est pour les touristes ! Même les gambas sont désormais flambées au Pontarlier. Le samedi soir, au Monte Cristo 3, la boîte de nuit de Goux-les-Usiers ouverte en pleine cambrousse en banlieue pontissalienne, dans une vieille ferme au-dessus d’une fromagerie, c’est ambiance Vodka Orloff et Suze tonic. Dehors, des jeunes trop jeunes ont été retoqués du MC3. “Tu veux pas faire un reportage sur le shit, plutôt ? Parce que ici, on en consomme plus que de l’absinthe”, se marrent les ados à capuche en avalant un kebab sauce algérienne. L’un des garçons avoue en avoir essayé deux, trois fois. Et la fille des Vosges qui a fait 30 kilomètres pour

Cette fascination collective est engendrée par l’interdiction, le rituel et l’histoire. Sans cela, on aurait tout oublié et l’absinthe ne serait ni plus ni moins que du pastis
Marc Thuillier, artémisophile convaincu

venir danser n’a de rapport à l’absinthe que la fontaine qui trône depuis toujours dans le placard chez ses parents. Pontarlier a beau garder une pharmacie de l’Espérance, le temps où la distillation enrichissait la ville est très loin derrière.

Mais les artémisophiles, eux, y croient encore. Restés coincés dans le passé, ils ont quelque peu loupé le retour vers le futur de l’absinthe. Hauts de forme, chemises à jabot, queues de pie pour les hommes, leggings simili cuir pour les filles, deux couples rétrofuturistes surgissent de nulle part dans la chapelle des Annonciades. “Nous sommes quatre des huit Steam Punks de Lucerne, déclame avec un fort accent germanique le professor Wolf Wolfenstein. Nous vivons comme à l’époque victorienne, nous buvons du thé, de la bière et de l’absinthe, mais pas en cocktail car dans notre temps, il n’y avait que des pure drinks.” Le mythe de l’alcool qui rend fou, renforcé par la prohibition, a ainsi forgé autour de l’absinthe de sacrées personnalités. De l’Allemagne au Japon en passant par la Tchéquie ou l’Angleterre, l’abstinence a provoqué le désir. Aux États-Unis, une forte communauté d’absintheurs s’est montée autour de Becky Head dans les années 2000. Figure rousse comme extraite de Game of Thrones, la dame qui est tombée dans la Green Fairy en 95, se présente comme la “feu mère” du phalanstère ricain. Instigatrice de feeverte.net, elle a fédéré dans le nouveau monde bon nombre d’adeptes de l’alcool français dont beaucoup distillaient déjà dans leur jardin. Aujourd’hui retirée du milieu, Becky reste fascinée par l’univers d’histoire et de poésie qui entoure la verte. Son homme, grand squelette sympathique, avoue à voix basse distiller dans leur garage. Pour qui ? “Juste pour moi”, glisse-t-il en roulant des yeux.
Marc Thuillier, “artémisophile convaincu”, comme il se définit lui-même, réussit chaque année à attirer un bel échantillonnage de ces freaks en Franche-Comté. Pour le gourou français, cette fascination collective est engendrée par “l’interdiction, le rituel et l’histoire. Sans cela, on aurait tout oublié et l’absinthe ne serait ni plus ni moins que du pastis”.

Esprit 1805, es-tu là ?

Johnny, logo à l’aigle de la maison du “Pont” tatoué dans le cou, a le profil type de l’absintheur : quadra masculin, biker quand il n’est pas sapé gothique. Il fouine sur le net à la recherche de flacons rares, collectionne les bouteilles et achète, en s’associant à d’autres acuéreurs, les élixirs les plus chers. Les vieilles absinthes font partie des alcools les plus cotés au monde ; les “pré ban” d’avant 1915, restent elles intouchables. “Fantasmée, légendaire, l’absinthe c’est pas le cognac ou le guignolet des familles”, observe Karim Karroum, caviste d’alcools rares à Limoges. Il n’y a dans ce monde que des perchés liés à la légende mais qui ont une grande curiosité.” Sur de minuscules cahiers, Takashi Mizuno entrepose à la mine de crayon d’énigmatiques et microscopiques caractères. Depuis plusieurs jours, l’importateur nippon sillonne la vallée avec son anglais très approximatif. Derrière de minces lunettes et une grande cape, un look à la Harry Potter et des fioles plein le sac qu’il veut échanger avec tous, cet absintheur du Soleil Levant est à la recherche de la perle rare à rapporter à Osaka. Là-bas, dans la dizaine de bars spécialisés, l’absinthe, qu’il trouve “very nice”, se boit juste avec peu d’eau, à la façon des anciens à Pontarlier.

Toute cette absintherie semble d’autant plus étrange que l’absinthe existe à nouveau pour de vrai. En France, la distillation a été de nouveau autorisée en 1988 et une loi a, en 2011, définitivement mis fin à l’interdiction de 1915. Pernod Ricard, producteur historique, a replanté un champ d’absinthe au bout du bar de La Rotonde, et relancé une production presque à l’identique à Thuir. À Pontarlier, en Suisse et en Europe, d’autres producteurs ont suivi le “category captain”. Des Coquette, Entêtée, Interdite, Clandestine, glissant entre 45 et 68 degrés, sont sorties au grand jour. La nouvelle Pernod Absinthe, estampillée 1805, comme un clin d’œil, est elle sensiblement la même que celle que buvait Rimbaud. “Nous sommes repartis sur la recette d’origine à partir d’échantillons de bouteilles de 1913, explique fièrement Claire Thémé, directrice R&D chez Pernod, et après des distillations à répétition, on a obtenu le meilleur profil. On a l’esprit de

La Tchéquie est la seule à n’avoir jamais cessé de produire. Sa Kyle est d’ailleurs classée par les amateurs comme “une des bonnes”

l’époque.” Pour moderniser l’histoire, le marketing Pernod met le paquet sur le monde du cocktail : fontaines à absinthe designées Pierre Gonalons, partenariat Kitsuné et bar référent à Ibiza, le decorum contemporain doit dépoussiérer la légende. “En slush (granité), en flip (absinthe, café, œuf, lait) ou seule, j’en vends des caisses”, s’amuse Charles Vexenat qui, dans son bar d’Ibiza, le 1805, a inventé le cocktail au concombre, booster révolutionnaire de la fée. Déjà rentré au panthéon des classiques contemporains, le Green Beast, citronné, frais et facile à boire, “classé Supreme champion au Cocktail Challenge 2015 de Londres, a permis de casser les idées reçues”, nargue Mathieu Sabbagh, directeur de la communication externe France et international chez Pernod. Effectivement, depuis quatre ans, aucune folie n’a été répertoriée et les bars ont embrayé. Certains se sont spécialisés, comme le Lulu White, qui tire une ligne entre Pigalle et la Nouvelle avec une dizaine d’absinthes “plus intéressantes et plus complexes que le pastis”. D’autres, rassurés de retrouver derrière le comptoir un ingrédient majeur, jouent avec les vieilles recettes du Savoy Cocktail Book de 1930. On a plaisir à la faire redécouvrir, se ravit Maxime Hoerth, barman du Bristol. C’est comme si l’on avait repris la blanquette ou le cassoulet et qu’on les twistait à notre manière.” Avec l’ argument imparable de Mathieu Sabbagh contre la loi Evin, l’absinthe a de beaux jours devant elle : “Dans une consommation responsable, tu te mets un ou deux bons cocktails Pernod absinthe qui te donnent le kick et après, t’es nickel pour la soirée.” Le Sazerac revient et l’apéro à la française cartonne. Le rituel –fascinant goutte à goutte avant le fatal louchissement qui trouble l’eau–, le sentiment de braver un interdit que l’on croit toujours d’actualité, le mystère de la plante qui rend fou, l’histoire, tout ce folklore fascine toujours. À l’étranger, même carton. On remet les pendules à l’heure. Vaclav, Ondrej, Vit et Réza ont fait 1 200 kilomètres de Brno à Pontarlier. Douze heures de voyage pour se plonger dans le berceau de l’élixir que la Tchéquie est la seule à n’avoir jamais cessé de produire. Sa Kyle est d’ailleurs classée par les amateurs comme “une des bonnes”. Là bas, sans embargo, l’absinthe a coulé à flots. “On a fait plein de merdes comme l’absinthe à la beuh et on a inventé le burning fire bohémien», le rituel de l’absinthe du troisième millénaire qui consiste à flamber un sucre imbibé du spiritueux. Du coup, le pays s’est pris, il y a trois ans, une prohibition de quelques mois.
Avec ses homologues européens, Mathieu Sabbagh ne désespère pas de réussir à mettre tous les distillateurs d’accord sur une définition de l’absinthe, qui pourrait surtout booster, avec cet anisé haut de gamme, le secteur du pastis dont les chiffres d’évolution plongent dangereusement dans le rouge.

Par Cécile Cau