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Alain Juppé, brasseur de jeunes

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18h30, Bar de la 3e Mi-Temps, en face du Stade de France, à Saint-Denis. Coup d’envoi du mouvement Les Jeunes avec Juppé. Quatre jours après le congrès de lancement des Républicains, près de 400 jeunes juppéistes, la vingtaine, se sont réunis. Ils trépignent en attendant “celui qui saura rassembler”, “le seul au charisme d’un homme d’État” ou, carrément, “le plus jeune d’entre nous”. Soir des grands matches et ambiance de meeting. Leur idole arrive. Avec en ligne de mire, les primaires.
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“Ça me dérangerait d’être rue de Vaugirard pour lancer le mouvement.” Dans un coin du bar la 3e Mi-Temps, Emmanuel, étudiant à HEC, triture son gobelet de bière. Avec son pote de promo Yama, 22 ans, ils ont suivi Juppé comme une rock star dans sa tournée “Binouzes” à Sciences Po, l’ESSEC ou Dauphine. Le 30 mai, ils étaient aussi au congrès des Républicains, pour le soutenir “face à l’hostilité”. Ce soir, ils arborent fièrement leur pin’s à l’effigie du mouvement “Les Jeunes avec Juppé” lancé le 2 juin. Les plus chanceux ont même réussi à choper un t-shirt #JeunesVotentJuppé. Parmi eux, Auriane, 22 ans, organise l’évènement. L’idée du bar, c’est elle. “Ça le fait de boire une bière avec Juppé.”

Les Tontons flingueurs, je l’ai revécu y a pas si longtemps”

Toute la soirée, les jeunes enchaînent les verres aussi vite qu’ils enfilent les mantras politiques. Pêle-mêle, Marine, lycéenne de 18 ans évoque “le renouveau qu’il incarne”, “sa personnalité qui inspire la confiance” et “le pouvoir de faire évoluer les choses”. Il est 19h45, Saint-Juppé entre dans l’arène. Une arrivée sur Can’t Hold Us de Macklemore, parce que ça fait jeune. Applaudissements, cris de joie et crépitements des flashs. Ambiance de meeting. Il monte l’escalier dans le boucan des “on va gagner, on va gagner !”, s’empare du micro et balance, un brin ambitieux : “La prochaine fois, on remplit le Stade de France !” Eux, applaudissent. Juppé est “ému”. Applaudissements. Il retire sa cravate. Applaudissements. Un petit film, Pourquoi je vote Juppé ? est ensuite projeté dans le bar. Le bruit assourdissant le rend inaudible, obligeant certains jeunes à lui expliquer les blagues. La gêne et l’embarras sont palpables. Pour se sortir de ce mauvais pas, Juppé fait diversion : “Je suis vraiment très ému.” Décidément. Nouveaux applaudissements. S’ensuit un discours attendu sur le “fléau inexorable du chômage” et “le plantage économique du gouvernement actuel”. Puis une promesse de campagne est lancée, enfin : “Si je suis élu, je rétablirai la bourse au mérite.” Une bourse destinée aux bacheliers ayant décroché une mention très bien – elle est encore effective mais le gouvernement a décidé, fin mai, de la diviser par deux, la faisant passer de 1 800 à 900 euros. Ça papote au fond du bar. Juppé finit par lâcher deux-trois piques sur Sarkozy, histoire de remobiliser tout le monde. “Ici, c’est plus chaleureux que samedi dernier !” avant d’enchaîner : Les Tontons Flingueurs, je l’ai revécu y a pas si longtemps.” Ambiance.

Il y a des jours où les hommes politiques aiment se faire cuisiner par des journalistes.
Il y a des jours où les hommes politiques aiment se faire cuisiner par des journalistes.

On le traîne ensuite dans un coin du bar où un photomaton est installé. Puis au comptoir, où il sirotera sa bière face aux caméras des chaînes de télé. Le chef lui apporte un ballon de rugby “pour la photo”. “Un selfie hollywoodien, M’sieur Juppé ?” demande Inès, 19 ans, étudiante en histoire. “Je préfèrerais qu’il soit local !” rétorque-t-il, se prenant au jeu.

La Juppémania : un appétit pour le vintage ?

Une assiette de charcuterie en terrasse et une question récurrente : d’où vient cette hystérie des jeunes pour un personnage politique qu’ils n’ont pas connu du temps où il était ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre dans les années 90 ? Évidemment, lui botte en touche : “Ça, c’est aux jeunes de le dire.”
Pour Yama, cette fascination a deux explications : “Il n’était pas au premier plan de la scène politique ces dernières années et dans les dernières années du mandat de Sarkozy, ça joue sur sa popularité.” La seconde, l’étudiant de HEC l’avoue à demi-mot : “Il y a aussi un appétit des jeunes pour le vintage, il ne faut pas se mentir, le succès des t-shirts Chirac le prouve d’une certaine manière.” Quid des manif’ de 1995 contre les réformes de Juppé ? “Ça force mon admiration. Imaginez la force de résistance qu’il faut avoir”, commente-t-il avant de conclure sèchement : “Si les réformes de 1995 étaient passées, on n’en serait pas là aujourd’hui.”

Presque 22h, Juppé finit par quitter le bar sous les “Juppé, président ! Juppé, président !” Avant de s’engouffrer dans sa voiture, il se retourne vers ses fans et lâche, le poing serré : “Je reviendrai.” L’occasion de rappeler qu’un nouveau Terminator sortira en salles le 1er juillet prochain.

Par Arthur Cerf, Léa Lestage et Agate Loze