LITTÉRATURE

Alysia Abbott : “Mon histoire n’est pas seulement la mienne”

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Alysia Abbott, critique littéraire et journaliste américaine, est l’auteure de Fairyland. Une autobiographie où elle retrace son enfance aux côtés de son père, veuf et homosexuel, dans le San Francisco des années 70, bientôt adaptée au cinéma par Sofia Coppola. À Paris pour la promotion de son livre, élégante et tout sourire, elle n’a plus rien de la petite fille à la vie de bohème. Enfin, presque plus rien. Rencontre.
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Tout au long du livre vous décrivez une époque dont vous êtes nostalgique mais qui est aussi très sombre. Pourquoi avoir choisi Fairyland comme titre ?

Lorsque je prenais des cours à Harvard, j’étudiais la littérature pour enfants et ses auteurs. Je me suis rendu compte qu’il était assez fréquent que ces histoires commencent avec l’absence de figure maternelle. Comme la mienne. Dans la littérature pour enfants, Peter Pan ou Alice aux pays des merveilles, il y avait aussi ces lieux où l’on ne pouvait pas grandir, où tout était sombre, étrange, mystérieux et en même temps merveilleux. Je me revois dans cette description. Fairyland, c’était pour moi la vie que mon père m’a donnée : enchantée, atypique, dangereuse et fantastique. San Francisco était une ville où les hommes et les femmes pouvaient échapper à la pression sociale. Ils pouvaient se construire, se reconstruire. Après la mort de ma mère, mon père s’y est installé pour se réinventer. C’était notre Neverland, notre Fairyland. Un des rares endroits où deux personnes de même sexe pouvaient être attirées en toute liberté ou se tenir la main. Aujourd’hui, la ville a évolué. Le sida, le développement des technologies, tout a changé. Le monde a changé.

Le livre s’articule autour de votre récit et d’extraits de carnets de votre père. Comment a été faite la sélection ?

J’ai choisi les passages que je voulais publier avant, mais aussi pendant l’écriture. Je lisais tous ses journaux, je prenais des notes. Avant de commencer, je savais qu’il y aurait trois parties : l’enfance, l’adolescence et le retour à San Francisco auprès de mon père malade. Quand je faisais mes recherches j’essayais de décrire certains moments de ma vie passée. Lire les journaux de mon père faisait ressurgir des souvenirs. J’ai réalisé que nous avions souvent des points de vue différents sur un même sujet.

Il y a des passages où vous racontez en détails des souvenirs de votre petite enfance. Comment avez-vous redonné vie à des souvenirs qui remontent à vos plus jeunes années ?

Je me suis replongée dans l’atmosphère du San Francisco des années 70, notamment avec les journaux de mon père, ses portraits, mes recherches. Jai

San Francisco était une ville où les hommes et les femmes pouvaient échapper à la pression sociale.
Alysia Abbott

intériorisé mes souvenirs. Je suis quelqu’un de très nostalgique et la plongée dans le passé était la meilleure expérience dans l’écriture de ce livre. Quand je suis retournée à San Francisco, en 2011, après six ans d’absence, j’ai sorti mon iPhone et j’ai fait un enregistrement de toutes mes impressions immédiates. J’ai essayé de ressentir les souvenirs de mon enfance.

Il y a un passage où votre père vous demande de l’appeler par son prénom, Steve, mais vous ne voulez pas. Sentiez-vous que pour lui la fonction de “père” représentait une menace dans son identité gay ?

À l’époque, quasiment personne n’était homosexuel, célibataire et avec un enfant. Mon père voulait sortir le soir, être poète, mais il m’avait moi. Petite, il m’amenait partout, je faisais partie de sa vie créative. Une fois adolescente, ce n’était plus pareil. C’était difficile pour lui car il était à la fois un père, mais aussi un homme célibataire qui voulait trouver l’amour. Nous voulions être le père et la fille, mais aussi Alysia et Steve.

Vous teniez des propos parfois très durs à l’encontre de votre père. Était-ce aussi féerique que vous le laissez croire ?

Le tableau de l’époque est contrasté. J’ai fréquenté différents milieux : celui de l’école où je voulais me cacher, celui de mon père où j’étais bien. Je ne savais plus ce que je devais cacher ou non, dire ou ne pas dire. C’était très dur pour moi, je ne savais plus comment je devais me comporter une fois adolescente. J’adorais mon père, j’avais confiance en lui, mais j’avais envie d’avoir de l’argent, une mère ou quelqu’un qui m’aiderait avec les questions de féminité. On partageait un deux-pièces, il prenait des drogues et moi j’avais envie de soutien, de me sentir normale. Je me sentais très différente de tout le monde. J’avais envie d’être avec mon père mais sans ses soucis. Le Fairyland de l’époque ? Je m’y sentais très protégée mais aussi très vulnérable.

Vous le traitez de “pédé”quand il se prépare pour la Gay Pride en 1984. Pourquoi montrer ce côté imparfait de vos relations ?

Il fallait nuancer. En écrivant, il fallait que je sois honnête avec moi même. Je voulais montrer les complications entre l’enfant et le parent, parce que c’est humain, c’est l’expérience adolescente universelle. J’avais également envie de dire que c’était un papa comme les autres. Il y avait aussi un souci d’image aux États-Unis autour du mariage pour tous. On montre tout ce qui est bien et beau. On ne montre pas les défauts. Je voulais pointer du doigt une certaine réalité.

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Vous pensiez ce livre depuis très longtemps. Quel a été l’élément déclencheur qui vous a poussé à écrire ?

Je voulais l’écrire depuis 20 ans. Quelques années après la mort de mon père, j’ai essayé de recréer le puzzle de mon histoire. À l’époque, je savais que je voulais écrire notre récit, inclure ses lettres, poèmes et œuvres, pour qu’il ait sa propre voix dans le livre, mais je ne savais pas ce que je voulais dire. J’ai mis l’idée de côté. J’avais peur d’échouer. Entre-temps je me suis mariée, j’ai eu des enfants, et j’écrivais des essais. Ce n’est vraiment qu’en 2009, lorsque mon mari est entré à Harvard, que je me suis lancée. J’ai emmené avec moi les carnets de mon père, et la matière pour écrire le livre. Je me suis replongée dans les mouvements radicaux des années 60. En 2010, le mariage pour tous est passé dans beaucoup d’États américains. Un sujet prisé par les journaux et la télé, sauf que personne ne racontait vraiment l’histoire des homosexuels. Mon histoire n’est pas seulement la mienne. C’est celle de beaucoup de jeunes qui ont vécu avec un ou deux parents homosexuels, l’histoire également du sida. Ce livre est un témoignage important d’une époque révolue, et c’est ce qui m’a poussé à l’écrire.

Clore un chapitre de votre vie, c’est un soulagement ?

Finir le livre, c’était fermer la porte au Fairyland. C’était difficile. Je voulais évoluer, arrêter d’être la “fille de”, il fallait que je me déleste de l’histoire. Clore une moitié de ma vie m’a rendu triste, mais je savais qu’il restait l’amour inconditionnel de mon père même après sa mort. Suite à la publication du livre, j’ai reçu beaucoup de mails et lettres de personnes qui avaient l’impression de connaître mon père à travers le livre. C’était gratifiant quand on sait que la lutte pour un écrivain est de rendre un personnage réel avec comme seules armes un papier et un stylo.

Avez-vous gardé contact avec des amis de votre père ?

Oui. Après que le livre est sorti, plusieurs personnes m’ont contactée. Il y a le cas

En 2010, le mariage pour tous est passé dans beaucoup d’États américains. Un sujet prisé par les journaux et la télé, sauf que personne ne racontait vraiment l’histoire des homosexuels
Alysia Abbott

d’un homme, qui est sorti avec mon père dans les années 70. Un jour, il m’a écouté à la radio. Au milieu de l’entretien, il s’est dit qu’il connaissait cette histoire. Il m’a envoyé un e-mail, et ce fut quelque chose d’incroyable pour lui. Aujourd’hui, il est marié avec deux enfants, et mon livre lui a permis de faire son coming out auprès d’eux, qui ne connaissaient rien de son passé bisexuel. Il s’est rendu compte de l’importance de son passé. Un autre homme, qui connaissait bien mes parents à l’époque où ils vivaient à Atlanta m’a envoyé un disque d’une vingtaine de photos que je n’avais jamais vues auparavant. Je n’aurais jamais pu retrouver ces clichés sans la publication de ce livre.

Que représente pour vous la sortie, en France, de Fairyland ?

Pour moi, c’est un fait qui dépasse toutes mes attentes. C’est incroyable, car je pense à mon père. Il voulait toujours que je parle le français, que j’aille m’installer en France, lui-même voulait rentrer dans la culture française mais n’a jamais pu. Cette sortie en France serait importante pour lui. Venir promouvoir mon livre en français 20 ans après y avoir habité est formidable. C’est grâce à lui, et au soutien de mes grands-parents.

Comment s’est faite votre rencontre avec Sofia Coppola pour l’adaptation du film au cinéma ?

C’était un rêve que Sofia Coppola me contacte. J’adore ses films, on a le même âge, elle vient du nord de la Californie, comme moi. Elle m’a écrit une lettre, elle m’expliquait qu’elle était allée dans la même école, à San Francisco, à un an près. Elle se sentait proche de mon histoire. Je tenais à une rencontre avant de me lancer dans cette aventure. C’était un lundi après-midi, tous les avions étaient bloqués par les tempêtes de neige. J’étais en Virginie à ce moment là et je devais me rendre à New York, j’ai dû prendre un vol le jour même et non la veille. Je savais que Sofia Coppola travaillait dans la mode, avec Marc Jacobs, et je me demandais ce que j’allais porter. Résultat : c’étaient les mêmes affaires que la veille. Quand je l’ai rencontrée, elle me traitait comme une personne célèbre en parlant de mon livre, les rôles étaient inversés.

Quel rôle jouez-vous dans la production du film ?

Je serai consultante créative. J’ai lu le scénario, apposé des notes, fait des recherches, quelques changements. Nous avons un très bon rapport. Dès qu’il y avait des différences entre le scénario et le livre, l’équipe passait par moi pour savoir si j’étais d’accord. Parfois, le scénariste s’en fiche, mais dans mon cas, ça la concernait personnellement que je sois satisfaite. Andrew Durham, avec qui elle travaille sur le scénario, est un grand ami a elle. Il est gay et le sida lui a pris son père. Avec Sofia, on n’a pas vraiment parlé de ses rapports avec son père, mais je pense qu’elle est très à l’aise avec le genre féminin, l’adolescence. J’ai confiance en sa vision.

Plus jeune, vous vous sentiez différente. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise avec moi-même. Parfois, je me sens seule, isolée, mais c’est normal face à ce que j’ai vécu. Je m’accepte comme je suis, et je sais que j’ai eu de la chance : un père plein d’amour, la publication de mon livre, etc. Mon passé est beaucoup moins douloureux pour moi. J’ai juste vécu ma jeunesse différemment des autres. J’ai monté une association qui permet aux personnes de témoigner de l’expérience de la perte d’un proche à cause du sida, mon histoire m’a rendue sensible à la condition des autres. Je n’ai plus aucune honte.

 

fairyland©Ginny Lloyd

Fairyland, un poète homosexuel et sa fille à San Francisco dans les années 1970, aux éditions Globe

 

 

Par Léa Lestage et Arthur Cerf