CENSURE

Bela Kudaibergenova : “La censure est une règle de base du journalisme kazakh”

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
Il est exclusivement réservé à society-magazine.fr.
“Enfin, je pars. Je n’en peux plus de mentir. Je réalise que j’ai une conscience.” C’est sur ces mots publiés sur Facebook, le 3 décembre dernier, que Bela Kudaibergenova, la Claire Chazal du Kazakhstan en poste à Londres, démissionne, après une carrière exemplaire au service de 24.kz, une chaîne nationale qu’elle accuse aujourd’hui d’être corrompue. Elle raconte douze ans à chanter les louanges du président Nazarbaïev.
Bela Kudaibergenov
Bela Kudaibergenov

Parlez-nous de la chaîne pour laquelle vous travailliez et que vous avez décidé de quitter, le 3 décembre dernier.

24.kz est une chaîne de télévision appartenant au groupe KZ Khabar, l’un des grands groupes du Kazakhstan. J’ai travaillé pour ces deux compagnies à Moscou et à Londres pendant douze ans. 24.kz n’a qu’un an, mais c’est une partie importante de KZ Khabar, et ils mentent depuis leur création, il y a 20 ans. La censure est l’une des règles de base de la chaîne et du journalisme au Kazakhstan. On nous interdit formellement de critiquer le président Nazarbaïev ou sa famille. Il y a, dans la Constitution du pays, un paragraphe spécifique qui autorise Nazarbaïev à conserver son poste indéfiniment et qui empêche n’importe quel membre de sa famille d’être attaqué en justice. Toute la machine de communication du gouvernement ne sert que ce but : permettre à Nazarbaïev de rester président jusqu’à sa mort. Et après sa mort, un héritier choisi parmi les membres de sa famille prendra sa place. Rester au sommet de l’Olympe, et c’est tout. Lorsqu’ils sont à l’étranger, les enfants du président se présentent comme les “princes” et “princesses” de la famille royale du Kazakhstan !

Quel était votre rôle chez 24.kz ? 

Sur 24.kz, en tant que correspondante à Londres, je couvrais les relations Kazakhstan-Grande-Bretagne : politiques, économiques, culturelles, sportives, etc. Il n’y avait qu’une seule règle : montrer à quel point l’Ouest était corrompu et malsain, et quel homme formidable était Nazarbaïev, ainsi que sa famille. On nous demandait de décrire la Grande-Bretagne comme un pays de pédophiles, d’homosexuels, de pauvres, de suicidaires et de criminels, en mettant en cause leurs valeurs trop libérales. Nous ne faisions des interviews qu’avec des personnalités qui sont de cet avis –parce qu’ils ont évidemment des intérêts financiers au Kazakhstan–, commissionnées par le gouvernement Kazakh. Nous interviewions des “experts” qui ne disaient que des choses positives sur le pays et son leader. De toute façon, les experts objectifs refusaient tout simplement de nous parler.

Alors, pourquoi être restée toutes ces années ?

Je me suis disputée non-stop avec mon patron pendant toutes ces années, j’étais le mouton noir de la société. Récemment, j’essayais même de ne plus apparaître à l’écran, j’ai refusé de faire des sujets politiques, j’ai saboté quelques missions et refusé des récompenses. Tout le monde autour de moi connaissait ma position et se demandait pourquoi je continuais à travailler. Tout simplement parce qu’au début, j’espérais pouvoir changer quelque chose mais, en douze ans de combat permanent, j’ai réalisé que ce n’était pas possible et je suis partie. Je ne sais pas pourquoi ils ne m’ont pas virée. Probablement parce qu’ils savent que virer des gens comme moi les met en danger.

On nous demandait de décrire la Grande-Bretagne comme un pays de pédophiles, d’homosexuels, de pauvres, de suicidaires et de criminels, en mettant en cause leurs valeurs trop libérales
BK

Maintenant que je suis partie, nous verrons bien ce qui se passera pour la chaîne, pour leur système corrompu qui se détruit de l’intérieur, parce qu’il ne reste absolument aucun signe d’espoir là-bas. Ça me rendait malade de travailler pour eux, mais je n’avais pas le choix. Au Kazakhstan, nous n’avons pas de médias alternatifs, pas d’opposition. Tous les médias sont contrôlés par le gouvernement et sa famille. Vous devez comprendre que la dictature du Kazakhstan est sans pitié. Toutes les lois, le système de justice, la police, ne servent que le président et sa famille. Il y a quelques jours, un ministre, Serik Akhmetov a été condamné à dix ans de prison. Son crime ? Officiellement, il a été accusé de corruption, mais les gens pensent qu’en réalité, il était devenu trop populaire. Les potentiels opposants sont souvent éliminés d’une façon ou d’une autre. Depuis quelques années, plusieurs journalistes ont été arrêtés ou agressés. Je crois que le régime devient plus extrême tous les ans, c’est la logique d’un régime dictatorial.

Comment s’est passé votre départ ?

J’ai décidé de quitter mon poste parce que je ne voulais plus mentir. J’ai pris la décision de démissionner après être allée à la réception à l’ambassade du Kazakhstan à Londres, le 2 décembre, en préparation du jour de l’indépendance du pays. Je n’avais plus la force de faire encore un reportage pour dire à quel point le pays est prospère, que notre leader est brillant… Soudain, j’ai compris que je ne pouvais plus mentir. Si je continuais, j’allais me détruire et perdre tout semblant d’amour-propre. Je sais ce qui se passe réellement au pays, et ce n’est pas ce qu’on essaie de nous montrer. Je refuse de faire partie de cette machine. Ironiquement, un simple post sur mon Facebook a entraîné beaucoup de réactions de la part des utilisateurs kazakhs, ils savent qu’on leur ment. Nos “experts” justifient les actions du gouvernement mais ils ne font que servir leurs propres intérêts, et la plupart des ces intérêts vont à l’encontre du bien de la population, ils ne servent que l’élite. Les gens sont pauvres, effrayés et perdent peu à peu l’espoir d’un changement.

Est-ce que vous avez été menacée depuis votre démission ?

Oui, j’ai été avertie par des gens qui sont haut placés à Astana (la capitale du Kazakhstan, ndlr). Ils m’ont dit que le gouvernement envoyait des gens à Londres pour me faire taire. Aujourd’hui, je suis persona non grata au Kazakhstan, je sais que je ne pourrai plus jamais y retourner ni y travailler. On m’a avertie que les autorités kazakhes allaient essayer de me discréditer, peut-être pire. Une personne assez bien placée au gouvernement me l’a dit. Bien sûr, je me sens mal. J’ai informé la police de Londres et ils me protègent moi et ma famille. L’ambassade du Kazakhstan en Angleterre a appelé mes amis et mes connaissances à Londres pour leur ordonner de couper tout contact avec moi. Même chose pour mes anciens collègues qui m’informent de ce qui se passe depuis mon départ : des menaces de leurs supérieurs, l’interdiction de me parler, etc. Ils essaient d’inventer un ou deux crimes dont je serais coupable ou quelques scandales imaginaires. Si les autorités ont réagi plutôt mal à ma démarche, c’est qu’ils savent qu’ils ont tort. Ils ont peur. La majorité de la population Kazakh me soutient et sait que je dis la vérité. Sur Instagram, un post recopiant mon annonce a eu plus de 12 000 likes, ce qui est énorme au Kazakhstan à cause des restrictions. Certaines personnes m’ont écrit pour me dire qu’elles avaient été réprimandées, voire menacées, par leur patron pour avoir “aimé”. Des gens m’ont même offert une aide financière, ont suggéré de créer un mouvement d’opposition, m’ont envoyé des documents prouvant la corruption de patrons d’entreprises d’État. L’ampleur de la corruption et le montant de l’argent volé tous les jours me terrifient.

En 2015, plusieurs médias indépendants ont dû fermer, accusés de différents crimes. Comment le gouvernement arrive-t-il à faire taire ces voix dissidentes ? 

Les gens au Kazakhstan sont simplement terrorisés. Toutes les alternatives sont interdites. Les activistes, de tout bords, sont menacés, vivent sous une pression terrible. Les autorités les accusent de crimes qu’ils n’ont jamais commis, tout le monde le sait mais personne ne peut rien faire. Ils sont finalement envoyés en prison, torturés ou punis d’une façon ou d’une autre.

Le Kazakhstan est l’un des pays les plus riches du monde en termes de ressources naturelles, mais tous les atouts du pays appartiennent à un tout petit groupe de gens
BK

La peur est immense, la population sait que la chaîne pour laquelle je travaillais est corrompue, tout comme les autres médias en place. Par ailleurs, le public kazakh est sous l’influence des médias russes, qui sont évidemment plus puissants et plus professionnels. L’ensemble de ce qui est écrit sous le domaine “.ru” est de la propagande russe. En russe, on appelle ceux qui y croient les “Vatniki” : des gens qui suivent aveuglément les grandes lignes de la propagande russe, adorent Poutine et Staline, détestent les États-Unis, sans second degré et esprit critique. Pour moi, on en arrive à l’agonie des dictatures de l’ex-bloc soviétique. Ils feraient n’importe quoi pour conserver un peu de pouvoir et d’influence financière car ils savent qu’ils seront punis pour leurs fautes s’ils perdent le contrôle. Ils n’hésiteront pas à utiliser les armes, la guerre, le mensonge, la répression, le meurtre.

La liberté de la presse semble avoir été définitivement enterrée après le massacre de Zhanaozhen…  

Zhanaozhen, c’est le seul événement qui a échappé à la désinformation. En décembre 2011, dans cette ville à l’Ouest du pays, quatorze manifestants pacifiques ont été abattus par la police, et d’autres ont été envoyés en prison. Ils manifestaient pour des salaires plus corrects, pour pouvoir s’offrir les choses les plus basiques… Ce jour-là, le monde a vu la vraie nature du gouvernement kazakh. Tous les autres événements, comme les meurtres de leaders de l’opposition, sont couverts par la désinformation, orchestrée par les médias nationaux.

Vous suggérez que la censure et le mensonge au sein des organes de presse kazakhs ont un but purement économique.  

Le gouvernement essaie d’attirer les investisseurs étrangers, mais uniquement pour les tromper. Un ancien diplomate dans une ambassade kazakhe à l’étranger, m’a raconté qu’il avait quitté son poste, trop déçu par les techniques du gouvernement qu’il avait vues, et dégouté d’en faire partie. Il y a quelques temps, un businessman turc a investi au Kazakhstan, il a construit une usine qui a bien marché dans la région de Kyzylorda. Finalement, il a été forcé de quitter le pays sous les menaces. Ce qui est presque drôle, c’est que l’usine a fini par fermer à cause du management désastreux des autorités locales. J’ai toujours souffert de savoir que ces investissements étrangers ne serviraient jamais à améliorer la vie des habitants. Aujourd’hui, on pense que certains des dirigeants de Khabar Media Holding ont l’intention de détourner de l’argent de la société à titre personnel, peu importe que les journalistes et le staff soient payés une misère. Le Kazakhstan est l’un des pays les plus riches du monde en termes de ressources naturelles, mais tous les atouts du pays appartiennent à un tout petit groupe de gens. Ça ne s’arrêtera peut-être jamais.

Qu’espérez-vous pour le Kazakhstan ?

J’aime mon pays et son peuple. Je pense que nous méritons une vie meilleure. Nous ne voulons plus être des esclaves, nous voulons un Parlement démocratique avec de vrais ministres, pas des zombies, nous voulons la liberté d’expression, une justice indépendante, un gouvernement ouvert. Nous voulons savoir qui sont les propriétaires de nos compagnies nationales, nous avons besoin de réétudier plusieurs cas criminels, les peines de prisonniers politiques, et évidemment, nous avons besoin de médias indépendants. Nous avons besoin de changement et nous le méritons. Pour la nouvelle année, j’espère que tout cela se réalisera.

Par Hélène Coutard