GOUROU

“Bernard, il disait que c’était un ange”

Dans son #37 en kiosque jusqu'au jeudi 18 août, Society publiait une grosse enquête sur les gourous. Margot* connaît bien le sujet : elle a vu ses parents tomber sous l’emprise de leur voisin, Bernard. Cela s’est passé entre 2006 et 2008 à Pessac, près de Bordeaux. Elle raconte.
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“Ma mère avait l’habitude de se faire coiffer par une femme qui s’appelle Valérie. Au départ, c’était juste une relation de voisinage. Mais avec le temps, une amitié est née. Au point qu’un soir de septembre 2006, Valérie est venue dîner à la maison avec Bernard, son conjoint. J’avais 9 ans à l’époque. Dès le lendemain, j’ai remarqué des choses bizarres: ma mère mettait des grains de sel dans les coins des pièces pour chasser les esprits ; avec mon père, ils écoutaient en boucle des disques de chants indiens dans l’appartement. Au début de l’été 2007, quand nous sommes partis en vacances dans une résidence du côté de Saint-Raphaël, Bernard nous a dit de boire de l’eau salée pour nous purifier. Nous l’avons fait.

Ce n’est que des années plus tard, en 2012, lors du procès, que j’ai su que mes parents avaient, à cette époque, des problèmes intimes. Des problèmes sexuels. Ma mère était allée voir un médecin, qui lui avait donné un traitement que mon père avait pris lors du premier dîner avec Valérie et Bernard. À ma mère qui s’était confiée sur ses soucis lors de ce dîner, Bernard avait conseillé des actes spirituels pour aller mieux. Quelque temps plus tard, le problème de mes parents était réglé, mais ils avaient oublié l’existence du traitement! Ils pensaient que c’était Bernard qui les avait guéris. Bernard était toujours dans le religieux, le spirituel. Il disait qu’il était un ange, qu’il nous avait vus naître. On le voyait tous les jours.

Mes parents avaient envie de déménager depuis longtemps. Un jour, Bernard a annoncé qu’il nous avait trouvé une maison à Libourne, dans un coin paumé, isolé. Évidemment, il avait acheté une maison à 50 mètres de la nôtre. C’était en août 2008. Mon père n’était pas tellement pour cet achat. Il se doutait de quelque chose mais, peut-être par amour pour ma mère, il n’a rien dit. Et puis nous venions d’une cité, il ne voulait pas nous priver d’un cadre idéal, d’un jardin.

Nous avions un nouveau chez nous, mais nous passions le plus clair de notre temps chez Bernard et Valérie. Mon père, pourtant un homme très terre à terre et autoritaire, était devenu une épave. Bernard lui marchait dessus. Il avait réussi à faire croire à ma mère qu’elle avait été abusée dans son enfance par mon grand-père. Parfois, il disait même qu’il m’avait mis au monde. Il m’arrivait de l’appeler papa. Comme sa maison était plus grande que la nôtre, il fallait tout le temps que j’aille dormir chez eux. Parfois, Bernard m’accompagnait pour aller à l’école. Ou parfois, il me disait: ‘Non, aujourd’hui, tu ne vas pas à l’école.’ Il se prenait pour Dieu. Il devait régner. On l’écoutait. On le suivait. Il y avait aussi des baffes, des coups de poing, des bousculades. Un soir, j’étais dans ma chambre, j’ai entendu un bruit dans le salon. C’était le bruit d’un coup de boule. Bernard avait fait en sorte que mes parents se frappent entre eux. Au travail, quand on leur demandait ‘Mais qu’est-ce qui s’est passé?’, ils répondaient: ‘Rien, on est tombés. Les gens pensaient que leur couple battait de l’aile. Et puis est arrivé ce soir de septembre 2008. Un soir comme un autre, avec beaucoup d’alcool, comme d’habitude. Valérie est allée aux toilettes. Bernard s’en est pris à mon père, l’accusant d’avoir des pensées sexuelles à son égard. Mon père a nié. Bernard s’est énervé et lui a dit: ‘Casse-toi, rentre chez toi.’ Ce fut le déclic. Même encore aujourd’hui, mon père serait incapable de vous dire comment il a trouvé la force, mais il est parti. Il a fui. Bernard a d’abord abusé de ma mère, puis de Valérie, avant de comprendre que mon père s’était fait la malle. Il a alors pris sa voiture et m’a embarquée avec lui. Il était complètement ivre, il était tout le temps ivre. C’était vraiment du grand n’importe quoi. Il voulait retrouver mon père pour l’attacher à un arbre et le battre. Il avait peur que mon père raconte tout. On l’a cherché au milieu de la nuit. En vain. On a fini par rentrer. Mon père dormait caché dans sa voiture, sur un parking.

Pendant trois jours, Bernard a accompagné ma mère sur son lieu de travail, qui était également celui de mon père, au cas où ce dernier tenterait de l’approcher. Ce troisième jour, alors que je me préparais pour aller à l’école, Valérie m’a ordonné de garder Teddy, le fils qu’elle a eu avec Bernard. C’était une femme battue. Elle n’en pouvait plus, elle avait décidé de fuir elle aussi. Le soir-même, j’ai reçu un coup de téléphone de ma mère: ‘Réunis toutes nos affaires, je viens te récupérer après le travail, c’est fini, on va rejoindre ton père.’ Furieux, Bernard a tenté de retrouver Valérie, qui s’était cachée chez sa sœur. C’est elle qui a appelé la police. C’est comme ça qu’il a été arrêté et que nous avons pu enfin raconter notre histoire à la justice. Quand j’ai revu mon père, je le haïssais de nous avoir laissées. C’est ce que le gourou m’avait mis dans la tête. Reconstruire notre vie de famille nous a pris un an. Pendant ce temps-là, à l’école, je ne parlais à personne. À la maison, personne n’osait se regarder dans les yeux. Bernard, lui, a pris quinze ans de prison. Une libération. Depuis, mes parents vivent à la campagne. Ma mère est auxiliaire de vie dans le village où ils habitent, c’est un petit travail qui lui correspond bien. Mon père n’a pas changé de boulot, il est toujours au même endroit. Moi, je vais bien, même si récemment, j’ai eu un contrecoup: je suis tombée plusieurs fois dans les pommes. Je crois que j’appréhende le jour où Bernard sortira de prison. Souvent, je me demande: est-ce qu’il va venir voir mes parents?”

* Le prénom a été modifié

Propos recueillis par Victor Le Grand et Antoine Mestres