MÉMOIRE

Bruno Julliard : “Trouver un équilibre entre hommages et vie quotidienne normale”

Après les attentats de Charlie Hebdo et du 13-Novembre, la place de la République et les lieux où se sont déroulés les drames sont devenus des espaces de recueillement. Textes, photos, graffitis et autres objets personnels comme autant de manifestations de soutien. Par souci de sécurité et d’hygiène, la mairie de Paris a décidé de faire place neuve. Non sans perpétuer le devoir de mémoire. Entre l’ouverture d’un café sur la place, la numérisation des documents et les dons au musée Carnavalet de certains objets, Bruno Julliard, premier adjoint au maire de Paris, fait le point.
(c) Louis Canadas

La place de la République à Paris est devenue un lieu de recueillement, d’échange, de rassemblements spontanés depuis les attentats de 2015. Et donc d’hommages, avec des milliers de messages et de bougies déposés sur le socle de la statue. La maire de Paris compte-t-elle conserver ce lieu tel quel ?

D’abord, le café qui était fermé (en chantier depuis février 2015 suite à un incendie accidentel, ndlr) va rouvrir au public et être inauguré le 25 mars prochain. Il sera dénommé Café Fluctuat Nec Mergitur. Par ailleurs, nous avons planté et inauguré en janvier “le chêne du souvenir” avec une plaque, qui restera un espace de recueillement. Concernant la statue et le socle, les messages, dessins, textes, nous les enlevons régulièrement pour les faire numériser par les archives de la ville de Paris, de même que ceux déposés sur les lieux des attentats. C’est un travail extrêmement long, tout simplement parce que depuis novembre 2015, nous avons déjà 10 000 documents traités. Cela va demander plusieurs semaines, voire quelques mois, pour numériser l’ensemble. Enfin, sur le site internet de la ville de Paris, nous allons créer une plateforme numérique qui permettra de voir ces éléments déposés sur les lieux des attentats et place de la République.

Qu’y a-t-il parmi ces éléments ?

Place de la République, il y a surtout des bougies et des fleurs. Nous ne les conservons pas. Nous gardons les dessins, les photos, les textes. Et puis, sur les lieux des attentats, notamment devant le Bataclan, il y a des objets, des petites sculptures et parfois des guitares, par exemple. Il y a une partie de ces objets qui intégreront les collections du musée Carnavalet, le musée municipal de l’histoire de Paris.

Et concernant la statue ?

La statue, c’est de loin devenu le lieu le plus spontané des rassemblements post-Charlie, mais aussi après le 13-Novembre. Il y règne donc une très forte charge émotionnelle. Nous allons laisser encore la possibilité d’y déposer des hommages et les archives vont les collecter très régulièrement pour la numérisation. Mais quand ce travail sera fait, il faudra aussi qu’il y ait un retour à la normale. Je ne suis pas en capacité de vous dire encore quand, mais il faudra nettoyer le monument, effacer les tags, tant pour des raisons de sécurité que d’entretien.

La fréquentation du lieu et les dépôts de dessins, de photos, sont-ils toujours aussi importants ?

C’est décroissant depuis novembre. Au début, il y avait à la fois des familles et des amis de victimes qui allaient déposer des photos, des poèmes, parfois des textes très personnels. Et puis plus le temps passe, plus ce sont plutôt des personnes –des Parisiens, des touristes, des étrangers– qui n’étaient pas revenus à Paris depuis le mois de novembre et qui en profitent pour déposer des messages. Mais c’est très nettement décroissant. Cela dit, ça reste un lieu de recueillement avec une charge émotionnelle très forte. Il suffit de s’y rendre régulièrement le soir pour s’en rendre compte.

(c) Louis Canadas
(c) Louis Canadas

Mais un nettoyage du monument ne va-t-il pas casser cet aspect-là ?

Non, parce que l’on va prendre notre temps. En revanche, il faut trouver un juste équilibre entre la charge symbolique très importante qui va demeurer, et un retour au quotidien et à la normalité. Un exemple : juste après les attentats, notamment sur les terrasses des cafés qui ont été frappés dans les Xe et XIe arrondissements, ce sont en fait les responsables des restaurants concernés, pourtant très touchés, qui nous ont demandé d’accélérer un peu le retrait de tous les signes d’hommage. Pas pour des questions de sécurité, mais parce qu’il fallait bien à un moment sortir d’une charge émotionnelle extrêmement forte. Parce qu’il y avait quand même une envie, un besoin que la vie reprenne son cours. Ce qui ne veut pas dire que l’on efface et que l’on oublie. À République, ce qui détermine notre action, c’est la manière dont les Parisiens, les étrangers, les touristes souhaitent que ce nouvel aspect soit pris en compte, tout en conservant l’identité et l’histoire originelles de cette statue et de cette place. C’est à la fois un lieu de rassemblement familial le week-end et de manifestations politiques, associatives, syndicales. Mais on sent bien que c’est la place de la République qui sera dorénavant le lieu de rassemblement et de recueillement de la population pour des événements à charge émotionnelle forte. Et j’espère que ça ne sera pas que pour des événements désastreux. Il y a donc à la fois un besoin que la vie continue et que ceux qui souhaitent poursuivre des hommages puissent le faire.

Même si vous nettoyez les inscriptions, ça reviendra forcément. Justement parce que ce lieu est devenu emblématique…

C’est possible. En on ne l’empêchera pas. Ce qui est certain, c’est qu’il y aura besoin de la nettoyer et de de l’entretenir dans les mois qui viennent. Mais on ne traitera pas ça comme n’importe quels tags, comme on peut le faire sur d’autres monuments.

Donc il n’y aura pas de chantier pendant des semaines avec une ‘fermeture’ de la statue ?

Ce sont deux choses différentes. Il avait été prévu une rénovation complète de la statue. Ces travaux-là, à l’origine, étaient complètement indépendants des derniers événements. Il est possible que l’on décale ce chantier dans le temps. La décision n’est pas prise sur cette rénovation globale de la statue.

Par Jean-Marie Godard / Photos : Louis Canadas