NOMADE

C’est quoi ce cirque ?

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La famille Romanès, troupe familiale tzigane implantée en France depuis plus de 20 ans et récemment déplacée de la porte de Champerret à la porte Maillot à Paris, est la cible de nombreuses attaques, verbales et physiques. Et même accusée par les habitants du quartier d'être à l'origine d'un no man's land félin. Et pour cause : elle mangerait les chats des riverains. Heureusement, elle peut compter sur quelques soutiens.

Depuis leur installation au square Parodi en juin 2015, Délia et Alexandre, matriarche et patriarche de la famille Romanès, ainsi que les quelque 40 personnes qui composent la troupe, ont été confrontés régulièrement à des actes de vandalisme et d’intimidation, autrement plus graves que les accusations dont ils font l’objet – comme si l’on était dans une farce ou un épisode de Alf, ils dévoreraient les chatons. Au milieu des caravanes, “repeintes en vert, car on [les]

Au milieu des caravanes, “repeintes en vert, car on [les] accusait de ne pas [s’]intégrer dans le paysage quand elles étaient rouge et doré”,  Alexandre Romanès sirote un jus de pomme

accusait de ne pas [s’] intégrer dans le paysage quand elles étaient rouge et doré« , une petite table derrière les palissades. Alexandre Romanès, descendant de la famille Bouglione, ancien dresseur de fauves et poète multi-publié chez Gallimard, sirote un jus de pomme, et expose longuement les agressions dont son cirque a été victime. Les « loubards », comme il les appelle, « venaient ici en bande, cassaient les fenêtres, arrachaient les installations électriques. Ils ont volé beaucoup de choses. Ils ont pris les costumes, les instruments, même des vieilles photos ». D’un côté, les groupes de vandales qui venaient parfois « à plus de 150″ ; de l’autre, des associations qui attaquent la famille Romanès en justice en réclamant leur départ, sous divers motifs. Pourtant, selon Alexandre, « il y a toujours eu un cirque ici. Il y a 100 ans, un cirque de marionnettes s’est installé square Parodi et depuis, de nombreux cirques se sont succédé. C’est le mot tzigane qui dérange. »  Face à ces accusations, la Mairie de Paris est « le plus grand soutien de la famille Romanès ». C’est « grâce à elle qu’ont pu se faire connaître au mieux les cultures tziganes et gitanes », ajoute Délia.

Les violences sont en baisse, les finances aussi

Dans ce magma digne d’un mauvais western entre alors en scène une horde de vengeurs masqués, des Zorro du XXIe siècle : les « contre-manifestants ». Ils émergent courant décembre et s’attribuent le rôle de défenseurs des Romanès. Alexandre ne connaît pas leurs identités, comme il ignore sciemment celles des crânes rasés. Il n’a jamais voulu savoir ni intervenir, même quand des dizaines d’hommes faisaient état de siège devant son cirque, de peur que les choses ne dérapent, que quelqu’un soit blessé, voire pire. « C’étaient des jeunes, ces contre-manifestants, et la première fois qu’ils sont arrivés, ils étaient nombreux, je me suis dit: ‘Tiens, encore un autre groupe.’ Ils m’ont alors dit qu’ils venaient « pour eux ». J’ai compris qu’ils étaient là pour nous défendre. Finalement, ça a fini par se tasser. »
Les violences ont cessé mais les dégâts financiers sont tels que Délia, surnommée « la Terrible », et qui pourtant insiste pour nous offrir du chocolat au citron, a dû

“On leur dit, à tous ces gens : ‘Venez, venez voir de quoi vous avez peur !’ Pour moi, culture égale humanité”
Delia Romanès

lancer en mars dernier un appel aux dons. Le montant des dommages, lui, est plus terrible que celle qui lance le cri d’alarme : 60 000 euros. Déjà 43 000 ont été récoltés, mais cela ne suffit pas. « Les attentats nous ont touchés, comme les autres salles de spectacle. Tout l’hiver, nous remplissions à peine un tiers de chapiteau. Impossible de faire vivre 40 personnes avec ça. »

Si son mari fait preuve de sang-froid, la Terrible tremble. « J’ai mis tous les papiers du tribunal au frigo. Je ne peux plus les voir. On leur dit, à tous ces gens : ‘Venez, venez voir de quoi vous avez peur !’ Pour moi, culture égale humanité. Vous avez peur de gens qui dansent et qui chantent ! » Elle est assise au soleil, et  la conversation dévie vers l’actualité, qu’elle ne comprend pas toujours, comme Nuit Debout. Elle dit qu’elle y serait allée avec ses musiciens, place de la République, et elle aurait fait danser tout le monde, « c’est quand même mieux pour faire la révolution, non ? » Delia explique qu’elle a peur, parfois, qu’elle a mis des plaques de bois dans sa caravane pour se protéger. Que son cirque est en grand danger si l’argent ne rentre pas rapidement. Le soleil fait fondre la glace au chocolat qu’elle déguste pendant qu’elle explique que « le bonheur, c’est un état d’esprit : tu vois moi je suis dans la merde, et je mange une glace ».

Des soutiens privés et publics

La suite ? « On est des nomades. On est allés jusqu’à Shanghai, jusqu’en Russie. On va peut-être partir en Italie. On est un petit village à côté de la ville. » Quitter la France où, au milieu des attaques, ils ont reçu de nombreux soutiens de donateurs anonymes mais aussi de personnalités. Il y a Agnès Jaoui, qui

“On ne peut pas laisser des artistes comme ceux-là, qui incarnent un art de vivre, un art de jouer, dans un face-à-face avec des associations qui veulent leur peau”
Jack Lang

« n’arrivait même pas à croire à ces attaques d’un autre âge contre un cirque poétique, enchanteur et drôle ». Il y a Emmanuelle Bercot, qui a connu la famille Romanès lorsqu’elle était étudiante à la FEMIS, et a fait de cette rencontre un court-métrage : « Leurs personnalités à eux deux m’ont vraiment attirée. Quand ils étaient place de Clichy, ils étaient complètement intégrés, il n’y avait aucun problème avec le voisinage. Ils préparent leur numéro, s’occupent de leurs enfants et font de la musique… C’est plutôt un gain de vie et de joie dans le quartier ! » Et Jack Lang, qui s’insurge : « Ils incarnent une tradition, un art de vivre, une générosité, ce sont des gens bourrés de talent, qui apportent de la vie, qui apportent du mouvement. Je ne comprends pas qu’on les traite avec cette désinvolture et ce mépris. On ne peut pas rester les bras croisés et les abandonner à cette situation, on ne peut pas laisser des artistes comme ceux-là, qui incarnent un art de vivre, un art de jouer, dans un face-à-face avec des associations qui veulent leur peau. »

Aujourd’hui, Alexandre et Délia veulent monter un centre artistique tzigane, pour « montrer ce qu’il y a dans les camps, ce que l’on ne voit jamais ». Toujours le même obstacle : « Ce serait un centre itinérant, mais pour cela, il faut des moyens, et on ne les a pas. C’est très pénible, même au niveau administratif. Il suffit qu’il y ait une personne du Front national dans le bureau de la ville où l’on veut jouer et elle nous bloque.«  Récemment, un homme a demandé à Alexandre quand il comptait reprendre la route et quitter le square Parodi, ce qu’il attendait avec impatience. L’ancien dresseur de fauves lui a simplement dit : « Je sais comment vous pensez. Vous pensez qu’il n’y a que vous qui avez le droit de vivre. » L’homme n’a pas su quoi répondre.

Par Rafaëlle Dorangeon / Photo : Medi Musso