EFFORT

Cross du Figaro si, cross du Figaro là

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Bien avant la mode des Color Run, des marathons et des 10K, la France courait. Du camphre sur les mollets. Les pieds dans la boue. Au creux de l’hiver. Dans le bois de Boulogne. Elle courait “Le Figaro”, le cross-country du quotidien de droite. Rien de moins que “le plus grand cross du monde”, selon son créateur et chef du service des sports de l’époque, Gérard du Peloux. Réminiscences d’une course qui ressuscite ce week-end.

“Je me souviens de la fois où j’ai perdu une de mes chaussures à la fin de la première boucle de trois kilomètres, j’ai donc dû faire la deuxième avec une seule chaussure. Évidemment, ce n’était pas très agréable, mais cette course était mon événement de l’année, je ne pouvais décemment pas m’arrêter pour ça.” L’écrivain Philippe Delerm ne parle pas de sa participation au marathon de Paris ou autre course sur route à la mode. Il parle d’un temps que les runners connectés ne connaissent sans doute pas. L’écrivain évoque là un tout autre genre de sport : le cross-country. Née au XIXe siècle dans les grandes universités d’Angleterre, cette pratique est un moyen pour les étudiants de la bourgeoisie de se tester entre eux à la manière de la Boat Race, célèbre course d’aviron entre Cambridge et Oxford, mais également de garder la forme en plein hiver, au moment où la saison d’athlétisme est au point mort. Au printemps et en été, les pistes, à l’automne et en hiver, la nature, la boue et les sentiers forestiers du cross-country. Et la route? Jamais. Jean Wadoux, grand athlète français des années 60 et 70, contextualise : “Il faut savoir qu’à cette époque, lorsque vous couriez en short dans
la rue, tout le monde vous regardait de travers, les gens vous prenaient pour un fou. Heureusement qu’il y avait un peu de course à pied à la télé pour leur montrer que ça existait, autrement, ils nous auraient sans doute fait enfermer.”
Et justement, à la télé, les gens peuvent voir la compétition chère à Philippe Delerm : le cross du Figaro. Retransmis en direct à une époque où l’offre télévisuelle est plus que limitée –“Il n’y avait qu’une chaîne, donc tous ceux qui regardaient la télé à ce moment-là tombaient sur le cross du Figaro”, souligne Wadoux–, Le Figaro accompagne les foyers français pendant de longues années. De sa création en 1961 jusqu’à sa disparition au début du troisième millénaire, cette épreuve mythique aura réuni près de 800 000 coureurs. Du jamais vu, sachant que sur la seule édition 1979, la course a recensé plus de 35 000 inscrits. Le record, évidemment.

Quand l’Huma couvre Le Figaro

Au départ pourtant, le pari est loin d’être gagné. Lorsque la Fédération française d’athlétisme souhaite remettre au goût du jour le cross du Bois créé par le journal L’Auto dans le bois de Boulogne  et abandonné huit ans auparavant,  elle sonde Le Figaro. À une époque où tous les grands quotidiens ont leur épreuve –L’Huma, Ouest-France, La Voix du Nord–, les dirigeants du journal se montrent sceptiques. Mais finissent par accepter la proposition d’un lapidaire : “Votre histoire va nous coûter une fortune, mais passe pour une fois.” Nommés aux commandes de ce projet, deux hommes : Gérard du Peloux, journaliste au service des sports, et Jean Malleret, alors en charge du pôle événementiel –tournée des plages, rencontres littéraires ou encore “Le concours d’erreurs”. Leur idée pour faire de cette grande première une réussite : appeler ce qui se fait de mieux en termes d’athlètes français. Et ça tombe bien, le carnet d’adresses de Gérard du Peloux, ancien champion de 10 000 mètres, en est garni : il pense à Alain

“Il faut savoir qu’à cette époque, lorsque vous couriez en short dans les rues, tout le monde vous regardait de travers, les gens vous prenaient pour un fou”
Jean Wadoux, grand athlète français des années 60 et 70

Mimoun, quadruple vainqueur du cross des nations, l’ancêtre des championnats du monde, et Michel Jazy, médaillé d’argent aux 1 500 mètres des Jeux olympiques de Rome l’année précédente, mais qui ne pratiquait déjà plus le cross à cette époque-là. Aujourd’hui âgé de 80 ans, Jazy se souvient encore de l’appel de Gérard du Peloux : “Il me dit : ‘Écoute, on n’a pas d’argent à te proposer, mais j’aimerais beaucoup que tu viennes.’ Je l’ai remporté quatre fois et je n’ai jamais touché un centime. Les récompenses étaient plutôt des lots : un appareil photo, un transistor, des choses comme ça. J’aurais sûrement pu ouvrir un magasin d’appareils électroménagers à cette période.” Avec la présence de ces deux stars, le cross s’offre en tout cas une belle pub. “La réputation de la course à pied en France s’est faite par le cross et notamment par l’intermédiaire de personnes comme Mimoun et Jazy. Avoir les deux, c’est comme si aujourd’hui vous rameniez les deux stars françaises du foot pour un match d’exhibition, s’enthousiasme Bernard Germond, auteur du livre 50 ans de cross en ligue du Centre. D’ailleurs, il n’était pas rare que les gens nous encouragent par des ‘Allez Mimoun!’ lorsqu’on s’entraînait.” Résultat : le succès dépasse toutes les espérances avec 2011 coureurs venus affronter la froideur du bois de Boulogne en ce 17 décembre 1961. Et forcément, ce qui ne devait être qu’un coup d’essai est prolongé d’un tout aussi lapidaire : “Bravo, c’est une réussite, il faut continuer.”

Outre les têtes de gondole, le vrai succès de cette course tient au Figaro lui-même. Si le cross n’est censé résister qu’un seul hiver, il jouit dès ses débuts d’une couverture médiatique sans équivalent de son journal partenaire. Le Figaro était très lu à cette époque, analyse Jean Wadoux, alors forcément, les gens ont facilement entendu parler de cette course. Et puis il faut savoir que d’autres journaux la relayaient. L’Équipe, notamment.” Voilà d’ailleurs l’un des autres points forts de Gérard du Peloux : son habilité à traiter avec ses confrères. “Une de ses méthodes était de soigner la presse, se souvient Raymond Pointu, ancien journaliste à l’AFP et proche de Gérard. Il nous invitait dans des bons restaurants, on s’amusait beaucoup, c’était un joyeux drille.” Il s’entendait même particulièrement bien avec son homologue de… L’Humanité, Yann Le Floch, au point de couvrir et participer à leurs cross respectifs. Pour finir de motiver les gens à venir courir, Jean Malleret a une autre idée : “J’ai proposé aux dirigeants du Figaro que l’on publie les résultats avec le nom de tous les participants dans le journal. Au début, ça les a un peu fait sautiller, mais ils ont accepté.” Lumineux car, évidemment, tout le monde veut son quart d’heure de gloire, dans un journal lu à l’époque par environ 450 000 personnes. Radhouane Bouster, qui a eu le sien en 1978, confirme : “Le vainqueur du cross avait sa photo en première page du journal le lundi suivant. Derrière, pour le coureur, ça créait une renommée nationale, voire internationale, car le journal était lu dans tous les pays francophones.” En sus du cross des As, les journalistes de la rubrique des sports, que dirige Gérard du Peloux, s’affairent dès la fin de la course à interviewer  les vainqueurs de chacune des autres compétitions pour en dresser ensuite  un miniportrait à publier dans le journal du lendemain. Un dispositif qui perdura jusqu’à la dernière édition, en 2000.

Un homme-tronc.

“70% des gens venaient du XVIe

Si le cross du Figaro n’est pas réservé qu’à ses lecteurs, il bénéficie, à en croire Raymond Pointu, du fort sentiment d’attachement de ces derniers à leur journal préféré, nombre d’entre eux se faisant “un devoir de participer à cette course”. Leur proportion par rapport au total des inscrits se révèle en effet assez énorme. “J’avais mon petit tableau avec mes chiffres, témoigne Claire de Crépy, directrice de l’événementiel au Figaro à partir de 1991. 70% des gens venaient du XVIe arrondissement de Paris. Puis du XVIIe et des Hauts-de-Seine. Ça faisait d’ailleurs beaucoup rire Gérard.” Autre explication à cela, géographique cette fois, la proximité de la course. Alors que la majorité des cross se courent dans des endroits excentrés et isolés, celui du Figaro, lui, se tient à Paris. Ce qui faisait dire à Gérard du Peloux : “Avec le cross du Figaro, vous n’avez qu’à sortir du métro, mettre vos pointes et commencer à courir.” Et pas n’importe où. Dans un lieu mythique de la capitale. “Le bois de Boulogne, c’est Paris, c’est la tour Eiffel, résume Philippe Lamblin, ancien président de la Fédération française d’athlétisme, qui a lui-même couru l’épreuve à plusieurs reprises dans les années 70 dans les catégories jeunes. On partait de Lille, dans le froid, à 5h, serrés dans l’autobus avec les copains, on prenait l’A1, et là on arrivait dans ce lieu magique, surtout pour un provincial comme moi, au milieu de ces gros rondins de bois à sauter. Le cross du Figaro, c’était l’odeur du bois au mois de décembre.” Une odeur qui se mélange d’ailleurs à celle d’un autre lieu tout aussi symbolique, l’hippodrome d’Auteuil, la société des steeple-chases offrant dès la première année ses guichets comme espace de retrait des dossards et ses installations comme vestiaires. “Je sens encore cette odeur d’embrocation qu’il y avait dans ce lieu, se remémore Philippe Delerm. Il y avait également une petite atmosphère de trouille, notamment lorsqu’on y faisait la queue pour récupérer les dossards. Ce qui prouve que même si l’enjeu n’était pas très important, les gens prenaient ça à cœur.” À Lamblin de finir le morceau de cette madeleine de Proust : “Le cross, ça se sniffe. Le camphre que tout le monde se tartine, les pieds dans la boue. Je vais vous dire quelque chose : j’ai 62 ans et ça me manque. Faire un 10 kilomètres n’a clairement pas le même charme.”

Réservé aux licenciés de la région parisienne, le cross s’ouvre donc vite au reste de la France. Dès la deuxième édition, en fait. Une volonté que les deux fondateurs ont toujours eue, comme l’explique Jean Malleret: “On avait pour but de faire participer la province, c’est pour ça que l’on invitait des clubs d’un peu partout en France. Certes, ça nous coûtait cher, mais ça, aucune autre course ne peut prétendre l’avoir fait.” À l’arrivée, “c’était le débarquement” de la province à Paris, selon les mots de Philippe Lamblin. Un peu comme le salon de l’Agriculture, mais porte de Saint-Cloud. “On était à la capitale, on faisait le déplacement à La Mecque, aux origines du cross-country.” Bernard Germond, qui

“Le PDG pouvait courir avec son chauffeur ou l’un de ses employés, tout le monde se tutoyait”
Michel Jazy, ancien champion de cross-country

a lui-même participé au Figaro, a maintes fois fait le déplacement en bus avec son club d’Eure-et-Loir, avant de repartir le soir même : “On dressait une petite tente dans le bois où on se changeait, c’était superconvivial et il n’y avait pas à surveiller les gamins. On était à Paris et on se sentait à la campagne, je pense que ça a bien plu aux gens qui venaient de contrées disons plus populaires, voire rustiques.” Licenciés ou non, ils sont de plus en plus nombreux à s’aligner sous
la herse installée sur la grande pelouse de Saint-Cloud, à mesure que le cross s’ouvre à un nouveau public. Les vétérans d’abord, en 1962, avec la fameuse course des vieilles pointes, aux militaires en 1963, aux femmes en 1966, aux familles avec un challenge regroupant trois générations au sein d’une même course. Il organise aussi des interclubs et des courses entre entreprises, et même entre conjoints, avec une “coupe des ménages” en 1970. D’après les mots de Jean Malleret, le cross devient “une véritable machinerie”. Jusqu’à entrer dans l’histoire en 1972, date à partir de laquelle il se déroule sur deux jours –une première– et devient, comme aimait le dire Gérard du Peloux, “le plus grand cross du monde”. Si le pic d’inscrits date donc de 1979, dans les années 90, la direction de la course a dû refuser des coureurs. “On a été dépassés, avoue Claire de Crépy. Pour le cross des entreprises, il y avait 6 000 coureurs pour une seule course… Pour des raisons de sécurité, on a stoppé les inscriptions.” Une grandeur à laquelle les détenteurs du précieux dossard doivent s’adapter. Si certains comme Philippe Lamblin avaient “très peur de louper le départ tellement il y en avait de partout”, l’autre Philippe, Delerm, craignait lui le moment où la herse se levait : “Fin des années 70, début des années 80, il y avait tellement de monde que ça entraînait toujours une belle bousculade au départ. Il fallait d’ailleurs bien se placer pour avoir une place correcte, car si vous partiez dans les derniers, le goulot d’étranglement qui se créait vous obligeait à marcher sur 200 mètres…” D’ailleurs, malgré la présence de deux personnes préposées
au lever de filet de la herse, souvent, les coureurs du premier rang devaient malgré tout les aider pour pouvoir passer une fois le coup de pétard tiré.

Tempêtes de 1999 et attentats de 2001

Malgré son immense succès, le cross n’aura jamais failli à sa règle de base : rester une immense fête. Michel Jazy: “Le cross du Figaro est devenu mythique car tout le monde a tout de suite aimé son côté populaire et festif. Le PDG pouvait courir avec son chauffeur ou l’un de ses employés, tout le monde se tutoyait, c’était vraiment une bonne ambiance.” Qui a perduré des décennies plus tard. Dans les années 90, Henri Drouart, alors employé comme forestier dans le bois, était réquisitionné les week-ends de cross. L’homme se souvient encore des bons moments passés : “Quand on finissait le cross, on partageait toujours un grand coq au vin. Je suis fils de charcutier, donc je commandais directement la viande
à mes parents. Pour le dernier, j’avais fait un cassoulet pour 20 ou 30 personnes,
et finalement, avec les gens de l’organisation qui passaient, on était 100 à en manger pendant deux jours. On était une équipe de bons vivants, on faisait la java avant d’aller tout débarrasser.”
Des souvenirs alcoolisés pour certains, des plaisirs plus enfantins pour d’autres : “À la fin de la course, il y avait un stand où tout le monde allait chercher son chocolat chaud, se remémore Bernard Germond. Certes, il fallait être patient, mais c’était un peu notre récompense. Aujourd’hui, si tu donnes un bol de chocolat chaud à des gamins, je ne pense pas qu’ils s’en soucient vraiment. Nous, on faisait aussi le cross un peu pour ça (rires). Une ambiance dont l’organisation n’est évidemment pas étrangère. Olivier Cohen a été régisseur général de l’épreuve pendant une quinzaine d’années, les dernières. Embauché quinze jours comme vacataire chaque année, il lie cela au fait que l’évènement était directement organisé par des personnes du journal, et non par une boîte externe : “Tu sentais que tout le monde attendait le cross, personne ne soupirait. Il y avait un esprit. À l’arrivée, on se connaissait tous plus ou moins, on se voyait en dehors le reste de l’année, et quand on cherchait quelqu’un pour aider, on faisait appel à des gens de notre entourage plutôt que de publier une offre d’emploi.”

Mais comme tous les mythes, celui du Figaro a bien fini par s’écrouler. C’était en 2000. Un an auparavant, déjà, la nature avait envoyé un signal avec la fameuse “tempête du siècle”. “Les tentes s’envolaient, se souvient Claire de Crépy, à la tête de la course à l’époque. Il y avait un cirque installé pas loin et il s’est écroulé le matin où les premières personnes venaient chercher leur dossard. Ça a été un crève-cœur, mais sachant cela, j’ai pris le micro pour annoncer que toutes les courses étaient annulées. On a fait courir le cross des As, c’est tout.” Et si l’année suivante, l’édition des 40 ans a pu être célébrée sans encombres, personne ne se doutait alors qu’il s’agissait d’un adieu. Pas même Claire de Crépy : “On avait commencé à mettre en place l’édition de 2001, mais elle a été annulée après les attentats du 11-Septembre, la municipalité avait pris la décision d’interdire ce genre de rassemblement dans la foulée.” Derrière, la direction du Figaro décide de mettre un terme définitif au célèbre cross. Les raisons? Financières, comme toujours. “On s’est battus les dernières années pour le garder, on avait même dû faire payer la participation au cross dans les années 90 alors qu’il avait toujours été gratuit. Mais les coûts étaient trop importants : entre la police, les tentes pour loger les kinés, celles pour les partenaires, la salle de presse, la Croix-Rouge… Bref, ça coûtait excessivement cher.” Pour ne rien arranger, la France connaît alors l’essor de la course sur route, et le taux de participants au cross finit irrémédiablement par baisser. Surtout, la mairie de Paris ne veut plus du cross dans le bois de Boulogne, dont il abîmerait les sentiers et
la pelouse, et provoquerait pas mal de pagaille automobile aux portes du périphérique de l’ouest parisien. L’idée de délocaliser la course est même envisagée. Enfin, pas tout à fait, selon Claire de Crépy : “Je me souviens que Gérard avait dit : ‘Jamais! Le cross du Figaro, c’est dans le bois de Boulogne.’ Il y sera donc resté. Au moins dans les mémoires.

Lire cet article et plein d’autres histoires sur la course à pied dans le premier numéro de Running Heroes.

Par Gaspard Manet et Maxime Marchon