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Cul-lte

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Jamais les salles de sport n'avaient accueilli autant d'amatrices de squats. Jamais Kim Kardashian et ses soeurs n'avaient été aussi riches. Jamais l'on avait vu autant de filles user de la pose très naturelle dite "des héroïnes de jeux vidéo", à savoir celle qui permet de montrer à la fois son visage, ses seins et, surtout, ses fesses. Et pour cause : le postérieur a assis sa puissance, s’affichant partout sur les réseaux sociaux, plus que jamais rebondi, musclé et généreux. Une manière de dire adieu aux complexes et aux diktats de la beauté ? Plutôt de les redéfinir, en fait. Surtout quand la chirurgie rôde non loin de là.

Ce matin-là, Phéliane s’est promis que ce serait le dernier. Le dernier matin où elle détournerait les yeux de son reflet, dégoûtée par sa silhouette amaigrie. Debout devant son miroir, la jeune fille de 19 ans aux cheveux de jais observe d’un œil assassin ce corps affaibli par deux ans d’anorexie. Ces joues creusées, ces jambes filiformes, mais surtout ces fesses plates, sans forme. Ce matin-là, son reflet lui fait l’effet d’un électrochoc. “Pour moi les fesses, c’est la partie la plus importante chez une femme. Là, ce n’était vraiment plus possible”, raconte, deux ans plus tard, celle qui a depuis lancé le compte Instagram Biticii_ dédié au fitness et suivi par plus de 10 000 personnes. Aujourd’hui, Phéliane est fitness girl –ou fit-girl– le jour et barmaid la nuit ; elle se lève avec entrain, et peut admirer dans le miroir sa silhouette musclée et ses jambes sveltes, surmontées de jolies fesses rebondies, entretenues avec ardeur à la salle de sport où elle se rend trois fois par semaine –contre six lorsqu’elle ne travaillait pas. “Je me focalise énormément sur mon fessier. C’est ce qui m’a le plus gênée quand j’étais maigre, et c’est ce qui se voit tout de suite lorsque je perds un peu de masse musculaire, confie d’une voix douce la jeune femme, avouant convoiter les formes de l’influenceuse américaine Sommer Ray, 20 ans, 15 millions d’abonnés et un postérieur qui fait tout autant d’envieuses. J’essaye vraiment de le faire grossir, au maximum.”

Plein de gens de dos.
Plein de gens de dos.

Car en 2017, pour faire gonfler son nombre d’abonnés sur Instagram, mieux vaut aussi faire gonfler son fessier. Les fesses et l’emoji pêche, qui les représente, se sont unis pour régner sur le réseau social et introniser le belfie, variante diamétralement opposée du selfie, soit un cliché où l’arrière-train est mis en avant. Pour se rendre compte de l’importance du phénomène, il suffit de rechercher le hashtag #Ass sur Instagram : ce sont au moins 6 millions de paires

Aujourd’hui, les filles qui ont du succès sur Instagram, elles ont toute un gros boule!
Poppée, fleuriste envieuse

de fesses qui s’afficheront sur votre téléphone ; 1,4 million avec son synonyme #Butt, et près de 200 000 pour sa traduction française (#Fesses, donc) et dérivés (#Fessesbombees, #Fessesmusclees, #Toutdanslesfesses, etc.). Et que dire des comptes les plus suivis sur le réseau en 2016 ? Dans le top 10, pas moins de quatre personnalités connues et reconnues pour leur fessier (Beyoncé, Kim Kardashian, Kylie Jenner, Nicky Minaj). Un coup d’œil chez les fitness girl les plus influentes, Jen Selter, Michelle_Lewin, AnaCheri, Anllela_Sagra (autant de comptes qui frôlent ou dépassent les 10 millions d’abonnés) permet de voir à quel point la fesse est travaillée, entretenue et mise en valeur dans des poses sensuelles récoltant plusieurs centaines de milliers de likes. Ces nouvelles idoles virtuelles obéissent aux lois édictées par leurs grandes sœurs et écrites à coups d’évènements pop : le twerk de Miley Cyrus aux MTV Music Awards (2013), le belfie de Kim Kardashian en maillot de bain blanc (2014) puis sa couverture du magazine Paper, le clip Anaconda de Nicki Minaj (2014) ou, avant ça, l’avènement d’immense stars telles que Jennifer Lopez ou Beyoncé. “Elles sont les symboles, les locomotives du mouvement, mais ce ne sont pas elles qui l’on inventé, il y a une profondeur historique qui dépasse les personnes”, ajuste Jean-Claude Kauffman, sociologue, auteur de La Guerre des fesses (2013), qui rappelle que les gros postérieurs sont adulés depuis des centaines d’années dans les cultures latines et sud-africaines.

À la recherche du booty de J. Lo

Pour parler cul in real life, direction le club Elephant Paname, à Paris. Au cœur du quartier Opéra, l’établissement chic accueille pour le mois de juillet le stage “J. Lo Booty Challenge”, une session de cours intensifs brandissant la promesse de repartir avec les muscles fessiers de la pop star. Tout cela a lieu dans un studio de danse aux plafonds vertigineux, surmonté d’une verrière qui illumine la pièce d’un doux halo. Mais pas le temps d’admirer le parquet d’époque : l’endroit se transforme vite en salle de torture aux allures de boot-camp, piloté d’une main de fer par le coach Réda. Au programme : tentative d’enchaîner pompes et squats en un seul saut qui se veut souple et tonique. Une fois la torture terminée, Poppée, fleuriste de 29 ans, peau diaphane et tenue moulante, met en scène son franc-parler rafraîchissant : “Ah moi je veux un gros cul c’est sûr !” Petite, déjà, elle se déhanchait sur du Beyoncé ou du J. Lo. “Ne serait-ce qu’en écoutant certaines chansons, tu comprends que tu ne peux pas être sexy si tu n’as pas des fesses proéminentes. Et aujourd’hui, les filles qui ont du succès sur Instagram, elles ont toute un gros boule !” Elle le promet : pour atteindre le cul de ses rêves, elle reviendra tout le mois de juillet.

Mais pourquoi ? Pour qui ? Phéliane l’assure : si ses fesses plantureuses, devenues les stars de son compte, sont mises en scène dans de nombreuses photos et vidéos où l’on ne peut que contempler leur parfaite élasticité, ce n’est certainement pas pour plaire aux hommes. “Ce n’est en aucun cas un atout séduction”, déclare, catégorique, la jolie brune, qui s’amuse des commentaires “parfois un peu hard” de certains garçons. Même chose pour Beverley, étudiante rémoise qui a commencé le sport de manière intensive il y a un peu plus d’un an. Pudique, elle s’est pourtant un jour décidé à poster une photo de son postérieur qui commence à s’arrondir, mais a fait machine arrière. “Je me suis mis à recevoir plein de messages de mecs qui me faisaient des compliments du style : ‘C’est super sexy’, mais ce n’est pas du tout ce que je recherche !” Les garçons envoûtés par les arrière-trains parfaits de ces fit-girl, non merci : Beverley les bloque sans plus de préavis. Car la fesse n’a ici pas vocation à séduire, simplement à montrer le degré de contrôle de son corps, estime Isabelle Queval, ancienne sportive de haut niveau et philosophe. “Maîtriser son corps, c’est se maîtriser. Et poster tout cela sur les réseaux sociaux permet de montrer ses efforts pour en modeler telle ou telle partie. Celles qui sont dans la séduction vont préférer d’autres moyens… C’est la différence entre la culture du muscle et de la chirurgie esthétique.”

Toujours un gros problème ça, la transpiration excessive.
Toujours un gros problème ça, la transpiration excessive.

Arti-fesses

Vous avez rendez-vous ?” À l’accueil de cette clinique esthétique parisienne, une jeune femme au sourire figé indique la direction de la salle d’attente. À l’intérieur, de grands fauteuils en cuir gris accueillent femmes d’âge mûr à la peau bronzée perchées sur de hauts talons et jeunes filles au regard timide, baskets au pied. De grands écrans accrochés aux murs blancs aseptisés vantent les mérites du lifting facial ou des injections de botox. Dans le bureau du chirurgien, la sentence tombe en peu de temps : une fesse dans chaque main, l’expert estime que “ça manque vraiment de volume”. Avec le regard indifférent de celui qui en a vu d’autres, il énumère les endroits –insoupçonnés– où il serait possible de prélever de la graisse pour la réinjecter dans le postérieur, afin de lui donner le galbe et la cambrure attendus. C’est l’une des méthodes les plus utilisées pour apporter du volume aux culs plats désespérés : le lipofilling, qui consiste à utiliser la graisse du patient. Lilyane, 50 ans, l’a testée après une perte de poids drastique en décembre 2016 : “Je me suis fait réinjecter 500 grammes dans chaque fesse. Je voulais juste que mon corps soit plus harmonieux, explique celle qui confie aussi être passé sur le billard pour son ventre et sa poitrine. Aujourd’hui, ça me permet d’avoir une jolie cambrure, ce n’est pas provocateur mais on voit que j’ai des fesses.” Quant à Beya, Tunisienne de 29 ans, l’opération est prévue dans quelques mois sur envie de son mari. La prochaine d’une longue liste qui inclut le nez, la poitrine, les injections dans les pommettes, les cernes ou encore les lèvres. “Quand j’étais plus jeune, mes proches me complexaient à mort. Ils me faisaient des critiques sur mon physique mais en même temps, ils étaient contre l’idée que je me le fasse refaire ! Bien sûr, la chirurgie ce n’est jamais un miracle, mais on peut améliorer des choses existantes qui ne plaisent pas”, analyse la jeune femme.

En matière de fesses, celles –ou ceux– qui veulent quand même tenter le miracle, une autre solution existe, sous la forme d’objets ronds, translucides, souples et résistants : les implants glutéaux (comprendre postérieur dans le langage médical). Ils s’insèrent parfaitement sous le muscle grand-fessier selon la technique développée depuis une vingtaine d’années par le chirurgien brésilien

Selon le médecin, l’opération des fesses tend à se généraliser pour son côté “beaucoup moins artificiel” que l’augmentation mammaire
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Raul Gonzalez. Il est même possible d’allier implants et lipofilling pour un résultat optimal, comme le montrent les photos avant/après que le chirurgien fait défiler sur son ordinateur. Un corps de rêve 2017 qui a un prix : compter entre 4 500 et 6 000 euros pour le lipofilling ; de 6 000 à 7 000 euros pour les implants. La technique chirurgicale a beau être jeune, notre médecin parisien semble convaincu que l’opération tend à se généraliser pour son côté “beaucoup moins artificiel” que l’augmentation mammaire. Le business est en plein boom pour cette chirurgie encore jeune : en 2016 aux États-Unis, les demandes pour le lipofilling ou les implants fessiers ont augmenté de 26%*. L’augmentation mammaire reste l’opération la plus demandée, mais n’observe une augmentation des demandes que de 4% la même année. S’il n’y a pas de chiffres précis pour l’Hexagone, la chirurgie esthétique représentait 7,5 milliards d’euros l’année dernière, soit une croissance de 8,5% par rapport à 2015.

La fesse comme étendard social ?

Un verre de rosé à la main, une silhouette élancée vêtue d’un bikini rouge pétant effectue quelques pas de danse sur un clip de rap dans un grand jardin. La caméra tourne autour de la jeune fille pour laisser entrevoir un ventre très plat, des hanches fluettes, et deux fesses arrondies. Elle éclate de rire, secoue ses cheveux châtains et la vidéo se lance dans une nouvelle boucle. Alexis Ren a 9 millions d’abonnés sur Instagram, une vie de rêve passée aux quatre coins du monde et un corps qui réunit à lui seul tous les nouveaux diktats de la beauté féminine : la minceur extrême et le postérieur proéminent. Sous ses photos, les internautes l’accusent tour à tour de faire la promotion de l’anorexie, puis d’avoir eu recours à la chirurgie esthétique. L’influenceuse est l’incarnation vivante d’une injonction qui pèse toujours sur le corps des femmes : se conformer au culte en vigueur ou changer. “En réalité, nous sommes aujourd’hui partagés entre deux modèles contradictoires, et l’avenir reste ouvert pour savoir si l’un des deux va s’imposer et lequel, analyse Jean-Claude Kauffman Au-delà des modèles de beauté, ce sont des valeurs, des manières d’être qui sont en jeu, des philosophies de la vie.” Plus ou moins photogéniques.

 

*American Society of Plastic Surgeon, rapport de 2016

Lire : le portrait de Raul Gonzalez, spécialiste de la chirurgie plastique des fesses

Par Jeanne Massé


Ils s'appellent Amélie Borgne, Marie-Sarah Bouleau, Julie Cateau, Théo du Couedic, Jéromine Doux, Colin Henry, Janne Masse, Charlotte Mispoulet, Maxime Recoquillé, Florent Reyne, Martin Vien et Lucile Vivat, ils sont étudiants en contrat de professionnalisation au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) et, pendant quinze jours de juin 2017, ils ont travaillé sur un journal d'application en partenariat avec Society.
Ont éclos 24 articles sur le thème – bien moins futile qu'il n'y paraît – de l'apparence, qui seront publiés au fil de l'été sur society-magazine.fr. Celui-ci en fait partie.