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Dans le sens du poil

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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C’est une sorte de petite révolution qui prend forme depuis un certain temps déjà. En 2016, une Américaine de 16 à 24 ans sur quatre ne s’épilait pas les aisselles. Et pourtant, celles qui exposent leurs dessous de bras velus, dans la rue, sur les réseaux sociaux ou sur les tapis rouge, continuent de déchaîner critiques, injures et parfois menaces de mort. Qui s’en fout ? Elles. Et de plus en plus d'autres.
Laura De.
Laura De.

Laura De a décidé de ne plus s’épiler. “Ça m’arrive encore pour de rares occasions, des soirées un peu guindées où je ne connais personne, par exemple.” Mais c’est tout. Parce que c’est douloureux, parce que ça coûte cher, parce que ça prend du temps. Et parce que c’est comme ça. Elle a fait ce choix il y a trois ans et demi et de ce choix une fierté l’année dernière.
En août 2016, l’étudiante belge, qui ne se maquille pas non plus et laisse ses cheveux vivre leur vie, publie une photo d’elle sur Facebook, les bras levés, aisselles au naturel. Une manière d’inciter ses amis à soulever le débat parce que “parfois, [elle a] l’impression que les mecs pensent que les meufs n’ont pas de poils. [Elle] voulai[t] leur montrer”. La publication soulève un tollé. Reprise sur un groupe “Vie de merde”, elle provoque en quelques minutes une trentaine d’insultes. “‘Va te raser’, ‘T’es dégueulasse’, ‘Butez-la!’ et autres commentaires tous plus raffinés qu’un clip de 50 cent, énumère Laura. Je ne pensais pas que de simples poils pouvaient susciter autant de haine.” Elle contacte alors celui qui a posté sa photo de profil sur le groupe et reçoit une réponse sans équivoque : “Nous vivons dans un monde de normes, si tu en sors et que tu t’exposes au public, c’est légitime qu’on vienne t’agresser.” Rien qui ne puisse arrêter Laura De, au contraire. Elle relate l’histoire sur sa page Facebook et ce sont 25 000 likes, partages et commentaires qui suivront. Des messages encourageants, qui la poussent à continuer.

“Respectez-vous, bande de crasseuses”

Laura De n’est pas la première. Dès 1999, Julia Roberts se montrait sur le tapis rouge de Coup de foudre à Notting Hill, poils sous les bras. En 2014, Madonna s’affichait sur Instagram le bras levé, fière de sa pilosité. Alicia Keys, Kelly Rolland ou Lola Kirke leur ont emboîté le pas.

Long hair…… Don’t Care!!!!!! #artforfreedom #rebelheart #revolutionoflove

Une publication partagée par Madonna (@madonna) le

Laura De n’est pas la dernière non plus. Encore cette semaine, Paris Jackson revendiquait son droit à ne pas s’épiler. Car le phénomène ne cesse de prendre de l’ampleur. En 2016, une Américaine sur quatre âgée de 16 à 24 ans ne s’épilait pas les aisselles, selon l’agence Mintel. Alors qu’elles étaient seulement 5% à avoir renoncé à cette pratique trois ans plus tôt. Sur les réseaux sociaux, plusieurs mouvements émergent. En 2014, bloggeuses, anonymes et people ont même teint et exposé leurs poils d’aisselles sur Instagram. Mais quand on parle de poils, les réactions sont toujours vives. En juillet 2016, Adele Labo, 17 ans, lance, elle, le hashtag #lesprincessesontdespoils. “En l’espace d’une nuit, il a rejoint les top trends sur Twitter.” Des milliers de retweets, souvent accompagnés des commentaires désespérément usuels : “Respectez-vous”, “bande de crasseuses”… La jeune fille brune a souffert de sa puberté précoce. “À la piscine, quand j’étais en primaire, on me disait que j’étais un gorille, que je n’étais pas une vraie fille parce que j’avais des poils.” Alors elle s’est épilée pendant quelque temps, lorsqu’elle était au collège, puis elle a totalement arrêté. Face à ces révolutionnaires du poil campent les obsédées de la pince à épiler. “L’une de mes meilleures amies ne sort jamais sans, confie Pauline Roland, dessinatrice qui a tourné en dérision le rituel de l’épilation. Elle passe des soirées entières à discuter, boire un coup et traquer ses bras ou ses jambes à la recherche du moindre bulbe en croissance.” Certaines vont jusqu’à s’épiler les poils du nez, l’influenceuse beauté Makeupbysepi ayant même partagé son expérience avec sa communauté. Une bonne idée quand on sait qu’ils servent à faire barrière contre les odeurs et la poussière…  

“Les femmes pensaient s’émanciper, finalement, c’était tout le contraire”

En France, les reines de la crème dépilatoire conservent largement le pouvoir. Le marché de l’épilation féminine pesait 163 millions d’euros en 2014. Et malgré son coût –jusqu’à 4 000 euros pour les jambes entières–, l’épilation définitive se démocratise. Les traitements à la lumière pulsée, à domicile, permettent d’étendre encore plus le marché. Et si la norme du corps glabre est aussi ancrée, c’est parce que la guerre contre les poils ne date pas d’hier. L’histoire remonterait au moins à l’Antiquité. “À cette époque, l’épilation des jambes existait déjà”, raconte Marine Gasc, bloggeuse qui s’est intéressée à l’histoire des poils. Puis, sous l’influence des religions, les corps se sont couverts.
En France, il faut attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour que les bras se dénudent et que les robes rétrécissent. Dans les années 1970, l’épilation

Le marché de l’épilation féminine pesait 163 millions d’euros en 2014
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s’étend à toutes les couches de la société avec l’entrée massive des femmes sur le marché du travail. “Les femmes pensaient s’émanciper. Finalement, c’était tout le contraire”, constate Marine Gasc.

“Se libérer des diktats de la beauté”, c’est aujourd’hui ce que cherchent les pro-poils. Mais s’afficher sur les réseaux sociaux, touffes au vent, est souvent taxé de militantisme féministe. Pamela Dumont, comédienne québécoise de 23 ans, a lancé le mouvement Maipoils en mai dernier. Inspiré de Movember (www.fr.movember.com), il incite les femmes et les hommes à ne pas s’épiler pendant un mois. “Si l’on veut éveiller les consciences et amener les femmes à se demander pour qui et pour quoi elles s’épilent, on n’a pas le choix, on est obligé de s’afficher.” L’objectif est donc d’éduquer et sensibiliser. “Nous sommes castrés et aseptisés par les codes de la beauté.” Car l’épilation aurait un impact sur l’estime de soi. “Cela traduit l’idée qu’on est imparfait, qu’on doit sans cesse travailler pour s’améliorer”, explique Pamela Dumont.

Mais pour s’affranchir des normes et laisser ses poils vivre leur vie, le processus est long. “J’ai mis plusieurs mois à m’accepter avec des poils sur les jambes, confie Laura De, l’étudiante belge. Au départ, t’es complètement parano, t’as l’impression que tout le monde te regarde. Tu te remets en question sans cesse parce qu’on t’a appris à haïr le moindre sourcil qui dépasse.” Quand elle a commencé à se demander pourquoi elle s’arrachait les poils, sa première réaction a été de se dire que c’était plus hygiénique. “En faisant quelques recherches, je me suis rendu compte que c’était complètement faux. Le rasage provoque des microcoupures qui peuvent s’infecter. Et c’est pire avec la combinaison déodorant-plaies récentes.” Pour la jeune Belge, l’épilation est clairement de “l’automutilation. On maltraite sa propre peau. On paye pour se mutiler puis on paye pour soigner cette mutilation avec des soins après-rasage”. Elle soupire : “L’incohérence totale.”

L’épilation, une dictature comme les autres

L’épilation pubienne multiplie quant à elle par deux le risque de MST comme l’herpès, le chlamydia ou le VIH, selon le British Medical Journal. À cela s’ajoutent les poils incarnés, mycoses, cystites, furoncles et autres infections à éviter de googliser à l’heure du dîner. Amoureux du poil pubien, Stéphane Rose, journaliste et écrivain,  a cherché à savoir pourquoi il avait disparu. Il y a six ans, j’ai écrit Défense du poil, contre la dictature de l’épilation intime. À chaque

Le glabre, c’est aussi l’apologie de la femme-enfant. “Il y a un côté : ‘Viens là, papa va te faire jouir’”
Stéphane Rose

rendez-vous galant, je me retrouvais avec une femme complètement épilée alors que j’aime les poils.” L’écrivain à la barbe épaisse, aux petites lunettes rondes et au parler franc résume : “En 1970, les femmes avaient encore de belles chattes bien touffues. Dans les années 80, elles ont commencé à s’épiler le maillot. En 90, elles ont laissé un ticket de métro. Puis en 2000, plus rien.”
Les films porno et la pression masculine auraient poussé les filles à être imberbes. Perçu comme masculin, le poil effrayerait les hommes. “Ils préfèrent une femme qui ne revendique pas sa sauvagerie pour la maîtriser plus facilement.”, soupire Stéphane Rose. Le glabre, c’est aussi l’apologie de la femme-enfant. “Il y a un côté : ‘Viens là, papa va te faire jouir.’” Et ça va encore plus loin. “Après s’être épilées intégralement, certaines femmes se font même couper les petites lèvres pour que rien ne dépasse.” On parle de nymphoplastie. “Une fois qu’on a enlevé le poil, qu’est ce qui sépare la pénétration de l’orifice ? On veut des femmes qui ne soient plus que des orifices prêts à accueillir l’homme. C’est l’hypersexualisation de notre société qui veut ça.” Après la publication de son bouquin, Stéphane Rose a lui aussi reçu des critiques de la part des “garants de la dictature anti-poils” : “Laissez-nous le droit de nous épiler sale fétichiste !” L’écrivain l’assure : “Le poil rend complètement fou.”

Par Jéromine Doux / Photos : Florence Lecloux


Ils s'appellent Amélie Borgne, Marie-Sarah Bouleau, Julie Cateau, Théo du Couedic, Jéromine Doux, Colin Henry, Jeanne Massé, Charlotte Mispoulet, Maxime Recoquillé, Florent Reyne, Martin Vienne et Lucile Vivat, ils sont étudiants en contrat de professionnalisation au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) et, pendant quinze jours de juin 2017, ils ont travaillé sur un journal d'application en partenariat avec Society.
Ont éclos 24 articles sur le thème – bien moins futile qu'il n'y paraît – de l'apparence, qui seront publiés sur society-magazine.fr. Celui-ci en fait partie.