Crochet du gauche

Des coups pour la cause

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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À Bologne, le centre social XM24, situé juste au-delà des murs de la ville, accueillait le 10 juin dernier des boxeurs de toute la Botte, venus en découdre sur un ring monté pour l’occasion. Leur point commun ? L’antifascisme.
Le ring.
Le ring.

Il est 18h et cela fait un bon moment que les bénévoles s’affairent. La cuisine tourne déjà à plein régime. Le barman a commencé à actionner sa pompe à bière. Quelques concerts de hard rock ont contribué à réchauffer un peu un samedi après-midi qui n’en demandait pas tant, le mercure frôlant les 30°C dans le chef-lieu de la région d’Émilie-Romagne. Le ring et la sono sont bientôt installés. La soirée, intitulée “Université de la boxe 3.0”, mobilise l’ensemble des troupes antifascistes de Bologne auxquelles s’ajoutent des camarades venus des quatre coins de l’Italie. “C’est un moyen d’attirer l’attention sur la situation du centre social. Historiquement, on est dans un quartier très populaire dont les loyers modestes attiraient une population d’immigrés en difficulté. Sauf qu’avec la gare à proximité, la zone est en train de s’embourgeoiser. La construction d’un complexe d’appartements luxueux est sur le point d’être bouclée, pile en face du centre social. La mairie voudrait nous mettre dehors pour installer un marché bio”, confie Francesco, un étudiant en master de lettres qui s’apprête à disputer son premier combat.

Il faut dire que le centre social fait tache dans ce quartier en pleine transformation : des anciens entrepôts désaffectés qui forment un gigantesque bloc de béton couvert de graffitis, de drapeaux et d’affiches rouge et noir. À l’intérieur, une cuisine populaire qui sert des repas aux nécessiteux, des cours de yoga et de boxe, une salle de concert, un potager, un atelier de réparation de vélo et même une école italienne pour les étrangers. Tout cela accessible sans avoir à débourser un centime. Ipselon Ande est arrivé du Sénégal il y a quelques mois. Il apprécie de pouvoir s’appuyer sur le centre. “Ici, ils m’ont appris à apprendre à parler et à écrire l’italien. Ils m’aident même pour mes papiers administratifs”, explique-t-il en sirotant une canette de bière au soleil. Devant la menace d’une expulsion, le centre social s’organise. Francesco se prépare à des vacances chargées : “Ils vont sans doute essayer de nous expulser en août, pendant les grandes vacances. On va camper à tour de rôle pour faire en sorte qu’il y ait toujours des gens sur place.”

Circuit alternatif et autogestion

Depuis quinze ans, c’est un véritable circuit alternatif à celui de la fédération de boxe qui a vu le jour. Plus d’une vingtaine de salles de boxe populaire sont nées un peu partout en Italie, bien souvent rattachées aux activités d’un centre social. Stefano, soudeur à la ville, a fait le voyage Turin-Bologne avec l’une des boxeuses de la Palestra Popolare Antifa Torino. Il explique le principe de la boxe populaire : “On veut créer une alternative au sport mercantilisé et promouvoir nos valeurs : antifascisme, antisexisme, antiracisme et lutte contre l’homophobie. Ce qui compte, ce n’est pas d’être les plus forts mais de bien boxer. À Turin, on a construit la salle de nos propres mains, dans un immeuble du quartier populaire de Vanchiglia, occupé par le centre social Askatasuna. On accueille les jeunes du quartier, les réfugiés et tous ceux qui se reconnaissent dans notre projet. En échange, on leur demande un peu d’aide pour maintenir la salle et, s’ils le souhaitent, de participer à l’organisation d’évènements. Ici, l’autogestion fait partie du quotidien, on ne reçoit aucune subvention des pouvoirs publics.

Pu a encore toutes ses dents.
Pu a encore toutes ses dents.

Paolo, surnommé “Pu”, s’entraîne lui aussi à la salle de Turin. Il a avalé le trajet au volant de sa Clio avec Marco, son entraîneur et sosie officiel de John Turturro. Beau gosse, la trentaine, graphiste en free-lance, Pu a déjà boxé dans le circuit amateur de la fédération où le niveau est a priori un peu plus relevé. Il préfère désormais mettre les gants à la Palestra Popolare : “J’habite à Vanchiglia, c’était donc naturel de m’entraîner là-bas. J’ai tout de suite adoré l’ambiance. On ne dépend de personne et puis, ici, aucun risque de croiser un fascistone, crâne rasé et regard mauvais.” À quelques heures de son combat, la pression monte : “Ce n’est pas lié à mon adversaire, mais plutôt au contexte. C’est un événement ‘antifa’, je vais boxer devant mes amis, dans mon monde, et je ne veux pas les décevoir.” 

“Boxez tranquille”

À 20h, tout est prêt pour le début des festivités. Une ambulance de la Croce Verde est sur place pour intervenir en cas de blessure. Les boxeurs ont été auscultés par un médecin. L’assistance patiente devant un spectacle de breakdance. La pompe à bière tourne à plein régime. Des chiens pissent dans les coins pour marquer leur territoire. Six combats sont programmés. L’un d’entre eux est en passe d’être annulé. Gerald, de Plaisance, et Matteo, de Florence, doivent s’affronter au poids de 80 kilos. Mais le premier en rend huit au second. Il veut tout de même combattre. Un camarade le raisonne : “Ce n’est pas équilibré. On est dans un contexte de boxe populaire, on doit boxer sur un pied d’égalité.” Fin de la discussion.

“On veut créer une alternative au sport mercantilisé et promouvoir nos valeurs : antifascisme, antisexisme, antiracisme et lutte contre l’homophobie. Ce qui compte, ce n’est pas d’être les plus forts mais de bien boxer”
Stefano

Ceux qui ont passé l’épreuve de la pesée se retrouvent dans une petite salle obscure pour un dernier briefing. Alessandro prend la parole : “Offrons au public une soirée de belle boxe. Boxez tranquille, faites-vous plaisir, sans agressivité.” Alessandro sait de quoi il parle, avant de fonder la Palestra Popolare Teofilo Stevenson au cœur du centre social XM24 en novembre 2014, il faisait partie de l’équipe italienne de boxe amateur. Une blessure à l’œil, le boulot et un faible pour les spaghetti al ragù ont eu raison de sa carrière. Son nouveau cheval de bataille : faire entrer la boxe populaire dans les quartiers. “La Palestra Stevenson est un succès, mais en l’installant dans un centre social, on touche surtout des militants. C’est pourquoi on a créé une autre salle, au pied d’un immeuble dans une zone difficile. On donne des cours de boxe gratuitement. On ne filtre personne à l’entrée. Peu à peu, les gens du coin découvrent la boxe, mais avec nos valeurs.” Ses poulains, âgés de 8 à 12 ans, sont d’ailleurs les premiers à se produire dans le cadre d’une exhibition où les coups ne sont pas appuyés. Ils prennent ensuite place au bord du ring pour encourager les boxeurs. Les combats commencent dans une ambiance bon enfant. L’arbitre n’hésite pas à intervenir pour laisser un boxeur en difficulté respirer ou à demander aux combattants de baisser le niveau d’engagement d’un ton. Deux combats féminins sont également prévus. C’est important pour Alessandro : “Il y a 20 ans, quand les premières salles de boxe populaire ont vu le jour, on a été parmi les premiers à donner leur chance aux femmes. Elles enfilent un casque et elles vont se tester sur le ring.”
Vers 23h, la boxe est remplacée par les sets des DJ. Assis sur les bancs et tables en bois, certains discutent politique à bâtons rompus. Stefano, le Turinois, est attablé avec un pote de Calabre et une nouvelle connaissance, tout juste arrivée de Plaisance. Des numéros de téléphone sont échangés, des projets évoqués. Il explique : “On organise aussi ce genre d’évènement pour mieux se connaître, mais aussi échanger des idées et s’entraider.” Cette fois, sans prendre de gants.

Nicolas Zeisler / Photos : NZ