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Des hommes et des jupes

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C'est un défilé pas comme les autres. Au cœur de l’Alsace, des hommes ont décidé de se déhancher sur scène en jupe, un vêtement qu'ils ne veulent plus réservé aux femmes. Entre confort et esthétisme, ils affirment qu’il s’agit avant tout d’une question d’égalité.
Le V de la victoire ?
Le V de la victoire ?

Un homme dissimulé sous une épaisse cape noire et rouge s’avance sur l’estrade de la salle des fêtes d’Issenheim, petite bourgade située à une centaine de kilomètres de Strasbourg. Deux jeunes filles, vêtues de robes à sequins à l’effigie de l’Union Jack, s’approchent et lui arrachent brusquement le pardessus, révélant une jupe droite et rouge s’arrêtant au-dessous du genou. Mains sur les hanches, il prend la pose devant une petite trentaine de curieux venus observer ce spectacle peu banal. Celui d’un défilé d’hommes en jupe.

Le but de l’événement: mettre à mal les préjugés autour de ce vêtement, jugé à tort exclusivement féminin dans les sociétés occidentales et le promouvoir chez les hommes, dans un souci de liberté et de confort. C’est en tout cas ce qui a poussé Gilles Rignaut, 45 ans, à revêtir la jupe. La sienne est longue, noire, d’inspiration japonaise. Défiler, ce n’est pas son style. Il a les cheveux longs poivre et sel et la barbe d’un vieux sage. C’est en participant à des reconstitutions historiques du XIIIe siècle durant lesquelles il portait des toges qu’il a eu le déclic. Depuis, en dehors de ses heures de travail, il a totalement abandonné le port du pantalon. Quelques soient les conditions : “Même quand il fait moins 15 degrés, je mets des jupes, il suffit de mettre des chaussettes hautes en laine avec un kilt pour ne pas ressentir le froid.”

Identité masculine

C’est à partir de 2007 que le phénomène prend de l’ampleur. Après avoir fait connaissance sur des forums de discussion, des porteurs de jupe masculine décident de créer une association: HEJ –L’Homme en jupe. À travers un manifeste et différentes actions, dont le défilé fait partie, ils espèrent faire évoluer les mentalités : “L’association veut lutter contre les préjugés virulents par rapport aux porteurs de la jupe, qui sont traités d’homosexuels, de travestis, de transsexuels, de dégénérés et de pervers.” Pour Christine Bard, spécialiste de l’histoire des femmes, du genre et du féminisme, il n’y a rien d’étonnant à cela. “On va trouver que la jupe les féminise comme on a pu reprocher au pantalon de masculiniser les femmes, brouiller la frontière entre les genres et donc de déstabiliser la société ! La jupe a fabriqué le genre féminin, sur le plan collectif et individuel”, explique-t-elle dans son ouvrage Ce que soulève la jupe : identités, transgressions, résistances.

Les hommes en jupe tiennent à leur identité masculine. Leur manière d’accessoiriser leur jupe ne laisse pas de doute sur leur genre
Christine Bard

Si ses adeptes calquent leur combat sur celui des femmes parties à la conquête du pantalon au début du XXe siècle, la jupe masculine n’a pourtant rien de nouveau. “Par le passé, les soldats romains portaient la jupette des guerriers, et les Écossais le kilt”, explique Jérémie Lefebvre, 41 ans, président de l’association, qui a adopté la jupe masculine il y a neuf ans. S’il est plutôt à l’aise sur scène aujourd’hui, Jérémie avoue avoir eu une certaine appréhension au moment de sortir dans la rue en kilt écossais pour la première fois –“J’avais peur de croiser des voisins”–, mais a très vite été surpris par l’indifférence des passants :“99% des gens ne font même pas attention au fait que je porte une jupe, le reste, ce sont des remarques positives.” La semaine, cet informaticien dans une banque renfile son pantalon pour se rendre à son boulot. “Je suis d’accord pour bousculer les codes vestimentaires, mais étape par étape.” La première, justement, a eu lieu en juin 2017 : alors qu’une vague de canicule accablait une grande partie de la France, des chauffeurs de tramway nantais enfilaient des jupes pour dénoncer le refus de leur employeur de porter un bermuda. Depuis, Jérémie bénéficie de plus de tolérance puisqu’il peut se rendre au bureau en kilt léger lors des fortes chaleurs.

À 65 ans, Jacques Pichault est l’un des doyens du défilé. Pour lui aussi, la jupe masculine incarne un certain fantasme dégagé par le mythe viril du kilt écossais. Christine Bard abonde dans ce sens : “Les hommes en jupe tiennent à leur identité masculine. Leur manière d’accessoiriser leur jupe ne laisse pas de doute sur leur genre. Ils contribuent toutefois à une évolution des codes qui caractérise la masculinité et font ainsi bouger l’ensemble du système de genre.” Malheureusement, l’appréhension qui existe encore aujourd’hui chez les porteurs de jupe masculine–“Si j’habitais dans le centre-ville de Strasbourg, j’aurais sûrement franchi le pas, mais je vis dans un petit village où tout le monde se connaît”– ne permet pas d’établir une étude et un recensement précis. Dans son livre, Christine Bard souligne le phénomène est néanmoins assez marginal dans notre société et reste cantonné à des sous-cultures comme les métrosexuels, les gothiques et les grunges. Mais la tendance tend à s’étendre.

Un nouveau territoire à explorer

Une émancipation qui passe forcément par la mode et la création. En 1985, le couturier Jean-Paul Gaultier lançait la première jupe pour homme dans la haute couture. Il sera suivi en 2009 par le styliste américain Marc Jacobs, qui s’affichera à de nombreuses occasions vêtu de son kilt noir revisité. Plus récemment, d’autres people, comme Vin Diesel ou Jaden Smith, ont paradé en jupe lors d’événements officiels.

Marcel et son orchestre.
Marcel et son orchestre.

Dans l’Hexagone, une seule marque propose des modèles spécifiquement créés pour les hommes : Hiatus. “Elle est née du désir de créer un produit de niche en mode qui n’existait pas encore”, racontent Jennifer Marano et Jean-Guy Béal, couple dans la vie comme dans les affaires. En 2009, avec la collaboration de l’association HEJ, ils lancent leur première collection capsule de jupes 100 % pour les hommes. Ensemble, ils désirent apporter deux choses : du confort et plus d’esthétisme. En hiver, les modèles seront conçus à partir de tissus épais comme le velours, et en été sur du lin avec des pagnes. “Dans mes inspirations, il y a le kilt écossais, bien sûr, avec sa descente au niveau des genoux et ses plis caractéristiques, et l’extrême Orient avec le hakama japonais (vêtement traditionnel utilisé notamment pour la pratique de l’Aïkido, ndlr).” Aujourd’hui, la marque vend une jupe masculine par jour à une clientèle hétérogène (cadres supérieurs, praticiens en médecine douce, fonctionnaires), un chiffre en constante augmentation. “Les membres d’HEJ restent nos premiers acheteurs et donc aussi nos premiers critiques”, ajoute Jean-Guy. Pour pallier au coût élevé d’une jupe masculine –150 euros en moyenne–, Gilles Rignaut a décidé de créer les siennes. Mariages, soirées, et même bricolage, il en a une pour toutes les occasions. “Les modèles de jupe masculine étant assez cher, j’en fabrique une partie moi-même.”

Alors que le show se termine sous les applaudissements du public, et en attendant le prochain défilé le lendemain matin, les mannequins d’un jour retournent profiter de leur après-midi en famille ou entre amis. Certains jouent au croquet sur la pelouse, d’autres boivent un verre. Ils ont tous gardé leur jupe.

Par Lucile Vivat / Photos : LV


Ils s'appellent Amélie Borgne, Marie-Sarah Bouleau, Julie Cateau, Théo du Couedic, Jéromine Doux, Colin Henry, Jeanne Massé, Charlotte Mispoulet, Maxime Recoquillé, Florent Reyne, Martin Vienne et Lucile Vivat, ils sont étudiants en contrat de professionnalisation au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) et, pendant quinze jours de juin 2017, ils ont travaillé sur un journal d'application en partenariat avec Society.
Ont éclos 24 articles sur le thème – bien moins futile qu'il n'y paraît – de l'apparence, qui seront publiés sur society-magazine.fr. Celui-ci en fait partie.