INTERNET

DJ Khaled

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Grâce à lui, la “poudre de perlimpinpin” d'Emmanuel Macron est devenue un hit et on ne peut plus dire "Ah" sans penser à Denis Brogniart. Sur Youtube, Khaled Freak a ponctué la dernière campagne présidentielle de remix colorés dont le succès n'est plus à faire et s'attaque désormais aux stars d'Internet comme Yepco, celui qui veut “appeler les hendeks”. Rencontre chez lui, dans le Sud de la France, là où il accepte de passer des heures derrière son écran au lieu de profiter du soleil, tout ça pour nous faire rire (et nous ancrer des sons techno dans la tête).
Khaled Freak et son t-shirt en hommage à Usher.
Khaled Freak et son t-shirt en hommage à Usher.

Freak, ça veut dire ‘monstre’, ‘phénomène’ en anglais. J’aimais bien ce que ça disait de moi”, sourit-il, attablé en terrasse d’un café à La Ciotat, dans les Bouches-du-Rhône. Khaled Frik, 36 ans, n’était pas vraiment parti pour devenir Khaled Freak, le youtubeur aux quatre millions de vues qui jongle avec la ‘poudre de perlimpinpin’ d’Emmanuel Macron, fait danser Marine Le Pen et son père sur fond de raï, fait ressortir le thug president qui se cache en François Hollande et change Dominique Dord en roi du clash. Et pourtant.

Né à Annaba en Algérie, Khaled débarque en région parisienne avec sa mère à l’âge de 13 ans. Tous deux posent leurs valises à Bondy, “dans une cité”. Les débuts en France sont difficiles. “Un choc, ose-t-il. La banlieue, ce n’est pas vraiment l’image que l’on se fait de la France avant de venir.” Cela n’empêche pas l’adolescent de décrocher, quelques années plus tard, un bac pro informatique avant de mettre le cap vers le Sud, où il retrouve la chaleur de la Méditerranée et la bise à tous les coins de rue. “C’était un pur hasard ! J’avais une vingtaine

Je crois sincèrement que j’étais un mauvais beatmaker
Khaled Freak

d’années et j’étais venu en vacances chez mon père qui vivait à La Ciotat. Je n’en suis jamais reparti.” Là, posé entre Saint-Cyr-sur-Mer et Marseille, il s’improvise beatmaker. Tente de trouver sa patte, un style qui le démarquerait des autres. En vain. “Je crois sincèrement que j’étais un mauvais beatmaker, confesse-t-il. D’ailleurs, si j’avais été bon, on m’aurait repéré, non ?” Lucide, le jeune Khaled arrête net les dégâts. Mais il ne s’éloigne pas de son éternelle passion, la musique –“J’ai toujours aimé ça. À 6 ans, j’avais déjà un clavier chez moi, sur lequel je jouais tout le temps”, et se lance comme producteur électro. Puis, il commence à remixer. Si le jour, il est informaticien, la nuit, il “bouffe des tutos” sur YouTube. Des vidéos auxquelles viennent s’ajouter des cours en ligne, pour lesquels l’apprenti paie un abonnement mensuel et qui lui permettent d’acquérir toutes les ficelles du métier. Entre-temps, l’ancien mauvais beatmaker est devenu père de famille. “C’était éreintant. Je ne dormais que trois heures par nuit.” Bien loin des huit heures de sommeil réparateur conseillées, passant celles qui lui manquent dans son studio, qui n’est autre que “[so]n ancienne chambre d’ado”. Une pièce d’environ neuf mètres carrés située au dernier étage d’un immeuble du centre-ville, juste au-dessus de l’appartement de son père, que Khaled décore petit à petit, les écrans, les baffles, la sono et le clavier venant tenir compagnie aux vieilles peluches du désormais grand gaillard.

Entre 20 et 35 heures de travail

Pour une vidéo de quelques minutes, Khaled passe en moyenne entre 20 et 35 heures à recueillir, monter, synchroniser, tuner. Il va même jusqu’à réaliser ses propres compositions musicales. “Les gens n’imaginent pas la difficulté de mon travail. La langue française n’est pas simple, et on ne peut pas faire ce genre de remix avec tout le monde”, poursuit-il, citant par exemple Poutou ou Lassalle. Sa première prouesse n’a rien à voir avec ses œuvres actuelles. “C’était en 2013, je crois. J’avais fait un remix intitulé Fellous Titiou qui passait sur toutes les radios algériennes”, se souvient-il, sourire pas peu fier aux lèvres. Une reprise de la célèbre chanson enfantine Poussin Piou. “J’ai pensé que ça pouvait être drôle de la traduire en arabe. Et attention! c’est moi qui chantais, hein !” Khaled découvre ensuite le monde merveilleux des remix de vidéos politiques. “C’est un ami qui

Parfois, on me sort : ‘Tu me dis quelque chose toi !’ ou ‘T’as pas perdu un chat ?’
Khaled Freak

m’a dit que ça existait aux États-Unis. J’ai regardé et j’ai testé.” S’il s’inspire – “sur le concept, pas sur la technique”– de Schmoyoho, la chaîne YouTube du groupe américain The Gregory Brothers, le youtubeur aime “fonctionner au feeling”, et attend que quelque chose de “viral et inspirant” se présente à lui. “Je ne regarde pas les débats à la télévision, avoue-t-il. Non, ce qu’il faut, c’est écouter la communauté.” Soit les envies qui émergent sur les réseaux sociaux. Même si ces derniers ne lui sont pas toujours reconnaissants. Comme cette fois – la seule– où il tente un remix d’un discours de Marine Le Pen, et où les réactions de sa “communauté” et les commentaires des Insoumis, notamment, sont assassins. Remix qu’il retirera de sa chaîne moins de 24 heures après publication, ne supportant pas qu’on l’assimile aux idées du FN ou qu’on l’accuse de faire sa promotion. Quant à ceux qui lui reprochent d’avoir fait de la pub à Mélenchon pendant la présidentielle –le leader de La France insoumise a repris ses remix par la suite–, Khaled est mitigé : “Je reste un artiste militant et engagé, même si j’essaie de ne pas mélanger art et politique. J’aime promouvoir des idées, des combats rassembleurs, pas des personnes.”

Tout le monde le connaît, personne ne le reconnaît

La présidentielle passée, le Ciotaden se montre lucide : “Tout ça, c’est momentané, ce n’est qu’une étape !” L’idée, c’est donc d’élargir son public en lui offrant trois univers : la politique, les memes* et les youtubeurs. “La politique, c’est vendeur pour les médias, pas tellement pour les jeunes. Là au moins, je mets en accord les différents groupes de ma communauté”, explique-t-il, stratégique. Et ça marche : sa vidéo Je suis pas venue ici pour souffrir, ok ? a fait cinq millions de vues, dépassant ainsi Perlimpinpin. Le “ah!” de Denis Brogniart, de son côté, en est à trois millions. Et Yepco, le jeune youtubeur qui s’est filmé en disant “appelez les hendeks” car on l’agressait, l’a lui-même invité à faire un remix de sa vidéo.

Aujourd’hui, malgré ses 356 000 abonnés, Khaled dit passer encore “incognito”. “Mes collègues n’y croyaient pas jusqu’à ce qu’ils voient mon minois à la télé”, ironise-t-il. À La Ciotat, tout le monde le connaît, personne ne le reconnaît. “Parfois, on me sort : ‘Tu me dis quelque chose toi !’ ou ‘T’as pas perdu un chat ?’, rit-il. Mais n’en déplaise à ceux qui ne sont pas physionomistes, le trentenaire, en plus de voir ses gains grimper sur YouTube, a été repéré : “J’ai reçu un message privé sur Twitter de Schmoyoho, ils me demandent un featuring !” Il vient également de signer son tout premier Label avec Juston Records pour Perlimpinpin. Le remix en marche.

Texte et photo : Nejma Brahim