ART

Ej Brown : “Nous croyons en la création artistique comme élément de protestation”

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Ej Brown, 25 ans, est un artiste américain (performances artistiques, comédie, danse, stand-up, chant…). Récemment diplômé en production cinématographique à la Point Park University, à Pittsburgh, Pennsylvanie, il est à l’origine du projet The Perception of Complexion, dont une série de portraits d’hommes noirs posant façon mugshots en robe universitaire, leur nom, leur date de naissance et leur formation affichés sur une pancarte. Un ras-le-bol en images.

Comment définiriez-vous The Perception of Complexion ?

The Perception of Complexion est une réponse artistique et directe au sectarisme dégradant, à la ségrégation et à l’injustice auxquels font face les minorités et les personnes de couleur aux États-Unis. Nous croyons en la création artistique, sous n’importe quelle forme, comme élément de protestation. Ça suscite une conversation constructive nécessaire et une meilleure compréhension. L’art est fait pour unifier les gens. The Mugshot Series exprime ma frustration personnelle et ma colère envers la brutalité policière et la façon dont les médias dressent un portrait plein de préjugés des hommes noirs.
Les jeunes hommes, les garçons, les Noirs, ceux qui sont touchés par le sujet, apprécient ces photos pour la plupart. Ils aiment l’idée, ils aiment l’objectif recherché. Certaines personnes n’ont pas aimé du tout. Elles n’ont pas aimé l’association entre les mugshots et les diplômes. Mais en même temps, c’est de l’art. Et l’art te permet d’aimer ou au contraire de détester. Je crois que ce qui est le plus important, pour moi, c’est que ça fasse parler. Que ça déclenche des débats sur un sujet qui nécessite d’être abordé.

Pourquoi avoir choisi de représenter des “mugshots” ?

J’ai choisi le mugshot parce que c’est souvent comme ça que sont représentés les hommes noirs dans les médias : comme des coupables. J’étais frustré par la façon dont les médias les traitent aux États-Unis.


Y a-t-il eu un casting pour trouver les modèles ?

Je n’ai pas organisé de casting externe, tous les individus représentés sur les photos font partie de mes amis, certains étaient à l’école avec moi. J’ai d’abord mis en place le projet, trouvé mon thème. Et une fois que tout était bien défini, je leur ai proposé de participer. Ils ont accepté tout de suite, parce qu’ils ont compris le projet, où je voulais aller, parce qu’ils ont fait des études comme moi,qu’on a la même vision des choses.

 

De votre point de vue, en tant qu’homme noir américain, quelle est la situation aux États-Unis aujourd’hui?

Ces trois dernières années, j’ai observé la façon dont les gros titres des journaux ont décrit les jeunes hommes noirs, comme Trayvon Martin, Michael Brown et Freddie Grey, en hors-la-loi, fauteurs de troubles ou mauvaise graine en général. J’ai vu les médias publier des photos d’hommes noirs en bande tenant un signe de paix qui, soudain, forment un gang, et alors attacher les mots “voyous” et “délinquants” à ces images. Pendant ce temps-là, un criminel comme James Holmes, qui a ouvert le feu dans une salle de cinéma du Colorado, était dépeint comme quelqu’un qui aimait les comédies, avait un doctorat en philosophie et était toujours calme.
La brutalité policière et l’inégalité envers les minorités dans notre système judiciaire ne sont pas nouvelles. Nous avons eu la chance d’aborder et d’arranger les choses, dans le cas de Trayvon Martin d’abord ; et tout cela aurait dû se terminer avec Michael Brown. Mais non. Il semble qu’après ces deux incidents, il y ait eu une sorte de chasse à l’homme et la communauté noire en a eu marre. Ce n’était qu’une question de temps avant que les émotions n’explosent, d’où les émeutes de Baltimore. Cependant, quand c’est arrivé dans les médias, surtout aux États-Unis, j’ai senti que les journalistes étaient plus intéressés par les récits, la propagande plutôt que par le fait de révéler la vérité. Et ils sont devenus, lentement mais sûrement, indignes de confiance, tout comme les policiers, censés servir et protéger la population.

Avez-vous personnellement déjà eu des problèmes, connu des situations compliquées avec la police ou les autorités ?

J’ai déjà été suivi jusqu’à chez moi par des policiers, mais je n’ai jamais été arrêté. Toutefois, tous mes amis, y compris ceux qui ont participé à la campagne, ont tous au moins une anecdote à raconter à ce niveau-là. Que ça concerne du délit de faciès, du harcèlement ou n’importe quelle autre forme de racisme. Si les circonstances sont différentes, ce sont quand même toujours les mêmes histoires.

Dans notre dernier numéro (Society #9), nous avons publié un reportage sur les universités noires aux États-Unis. Pensez-vous que ces établissements aident leurs étudiants à mieux trouver la place qu’ils méritent dans la société ?

Bien que je ne sois jamais allé dans une université noire, je peux dire qu’elles aident notre peuple à avoir un sens de l’unité, et avec l’unité, vous êtes armé pour aller de l’avant.

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Par Noémie Pennacino / Photos : Ej Brown