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Fenton Bailey : “La plupart des artistes sont comme Mapplethorpe : ambitieux, jaloux et compétitifs”

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Aujourd'hui sort Mapplethorpe : Look at the Pictures, un documentaire chic et radical, initialement diffusé sur HBO, retraçant la vie et l’œuvre du photographe new-yorkais Robert Mapplethorpe. L'occasion de discuter choc esthétique et censure avec l'un de ses deux réalisateurs, Fenton Bailey. 
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D’où vient le titre de votre film, Look at the Pictures ?

Cela vient d’un discours prononcé par l’adversaire le plus virulent de Robert Mapplethorpe, le sénateur républicain de Caroline du Nord Jesse Helms. Lequel a lancé au Sénat, en 1989, devant ses collègues politiciens de Washington : “Regardez les images !” Par cela, Helms voulait dire : “Si vous regardez les images de nu masculin de Mapplethorpe, vous serez dégoûtés et choqués.” Pourtant, les photos en question sont des œuvres d’art. Et je pense que nous pouvons désormais les regarder comme l’artiste le désirait.

Selon vous, comment Robert Mapplethorpe souhaitait-il que l’on appréhende son travail ?

Il voulait simplement que l’on regarde ses photographies ! Mapplethorpe aime le corps humain, qu’il trouve beau. Dans son œuvre, il révèle les formes humaines sans censure, sans rien cacher ni jamais s’excuser. Dans son travail, il y a des corps nus, des fleurs ou des personnes en état d’excitation sexuelle. Pour lui, tout était possible devant l’objectif. Il se distingue aussi car il a commencé à prendre des photos à une époque où la photographie n’était pas encore considérée comme un art, ce que l’on a tendance à oublier. Robert Mapplethorpe a aidé à ce que la photographie contemporaine soit reconnue comme un art à part entière.

Quel genre d’enfance a-t-il eu ?

La vie qu’il vivait, disait-il, était plus importante que la photographie. Ce qui donnait des scènes du genre : “Cet homme est vraiment sexy, très beau, je vais le prendre en photo après avoir couché avec lui
Fenton Bailey, à propos de Mapplethorpe

Robert est issu de la classe moyenne ordinaire, mais il était bien différent de sa famille. Avec son père, qui était photographe amateur, les relations étaient tendues. Celui-ci ne voyait pas la photographie comme un art, il ne pensait pas que l’on pouvait en vivre. Sa mère l’adorait : Robert était son enfant préféré. Pour se trouver sur le plan artistique et commencer son œuvre, Robert a toutefois dû s’émanciper. Il n’a jamais été spécialement proche des membres de sa famille. Ils n’étaient pas en mauvais termes, mais ils ne le comprenait pas complètement. Même si par la suite, son jeune frère, Edward, l’a suivi et a travaillé avec lui.

Mapplethorpe a d’ailleurs fini par demander à son frère de changer de nom lorsque celui-ci est devenu artiste.

Robert a travaillé très dur pour s’établir comme artiste. D’un coup, il allait y avoir deux Mapplethorpe. C’était déroutant. Et je crois qu’il avait raison. Deux Andy Wahrol, ça aurait fait bizarre, n’est ce pas ? Comme deux Damien Hirst… Je peux comprendre les inquiétudes de Mapplethorpe à ce sujet. Et je crois que même son frère Edward a compris la situation.

Dans le documentaire, plusieurs intervenants décrivent un homme compétitif, jaloux et manipulateur…

Bien sûr, mais voilà le truc : Robert Mapplethorpe était toujours honnête et ouvert. Il ne cachait pas ces penchants-là, il les admettait même ouvertement. Neuf artistes sur dix sont exactement pareils : ambitieux, compétitifs et jaloux du succès des autres. À la différence des autres, Mapplethorpe n’a jamais caché ces qualificatifs, au contraire. Selon moi, il les a même transcendés.

 À quoi ressemblait le New York arty des années 70 et 80 ?

J’y ai vécu avec Randy (Randy Barbato, coréalisateur du documentaire, ndlr) durant les années 80. Avec Internet, il est facile d’oublier à quoi ressemblait la réalité de l’époque. Je crois qu’il est important de ne pas être nostalgique, de ne pas voir cette période comme une utopie artistique, car les temps étaient très durs. Tout le monde était en compétition, il n’y avait pas à proprement parler de communauté artistique ; et puis bien sûr, cette terrible épidémie du sida. C’était une mine d’or en termes de créativité, mais surtout un cauchemar sur le plan économique et social. Une époque très difficile et pas du tout glamour.

Quelles relations entretenaient Robert Mapplethorpe et Andy Warhol ?

Dès qu’il s’agit de travailler sur la sexualité à travers l’art, le public s’indigne. Beaucoup d’artistes, je crois, ont arrêté de travailler sur le sujet à cause de ce genre de réactions
Fenton Bailey

Ils étaient rivaux. Il y avait de la compétitivité et de la jalousie. Je crois que Mapplethorpe a emprunté beaucoup de choses à Warhol. Son studio était comme une mini Factory. Surtout, ils étaient tous deux documentaristes, deux artistes qui ont documenté l’époque dans laquelle ils ont vécu. Warhol documentait tout de façon obsessive. Mapplethorpe était plus sélectif, un peu plus attaché à la beauté, mais c’était aussi un documentariste obsédé par sa propre vie. La vie qu’il vivait, disait-il, était plus importante que  la photographie. Ce qui donnait des scènes du genre : “Cet homme est vraiment sexy, très beau, je vais le prendre en photo après avoir couché avec lui.”

Comment le public d’alors a réagi à la radicalité de Mapplethorpe ?

Comme aujourd’hui. Nous ne sommes pas habitués à voir la sexualité dans l’art. La pornographie est vue comme  sale, quelque chose sur laquelle on peut s’astiquer. Et dès qu’il s’agit de travailler sur la sexualité à travers l’art, le public s’indigne. Beaucoup d’artistes, je crois, ont arrêté de travailler sur le sujet à cause de ce genre de réactions.

Diffuser à la télévision américaine les photos osées du X Portfolio a-t-il posé problème?

Avec HBO, nous n’avons eu aucun problème. Bien sûr, on pensait en avoir : bien que le nu féminin soit accepté jusqu’à un certain degré à la télévision américaine, la nudité masculine reste un problème, particulièrement les pénis en érection. Dans le film, nous avons inséré des images crues, en se doutant qu’on devrait en enlever quelques-unes au montage final. Mais HBO a adoré et n’a rien dit là-dessus. C’était parfait.

D’après vous, quelle trace a laissé Mapplethorpe ?

Son influence se retrouve partout, pas seulement dans l’art, mais aussi dans la publicité. On voit désormais le corps masculin différemment, on accepte qu’il puisse être érotique. Aussi fou que cela puisse paraître, cette idée n’était pas tolérée dans l’Amérique des années 70. Nous acceptions la nudité chez les femmes, cela fait partie de l’art depuis des milliers d’années. La nudité chez l’homme, en revanche, était vue comme ridicule ou démente. En 1978, Mapplethorpe exposait ce type de photographies, et le New York Times écrivait qu’il y avait “quelque chose de bizarre là dedans”. Pouvoir exposer le corps des hommes, voilà donc, entre autres, le résultat du travail de Mapplethorpe.


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Mapplethorpe : Look at the Pictures, de Fenton Bailey et Randy Barbato

 

 

 

 

Par Grégoire Belhoste