MONDANITÉS

Flow motion

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Ils deviendront avocats, se lanceront en politique, dirigeront des grandes écoles… Mais en attendant, ils poursuivent leurs études dans les établissements les plus sélects de France. Et comme pour s’entraîner à leur vie future, ils se retrouvent de temps en temps pour débattre une motion, pour se battre avec des mots devant un auditoire passionné. Lundi avait lieu la finale d’un championnat un peu particulier : le débat de la French Debating Association. Ambiance.

Pour accéder à l’hôtel de Lassay, dans le VIIe arrondissement de Paris, où se déroule la 23e finale du très chic débat de la French Debating Association, il faut passer à travers toute une série d’étapes. Après avoir dû montrer son passeport, prouver qu’on était bien invité, être fouillé et parcourir la centaine de mètres qui séparent les grilles de l’Assemblée nationale, on arrive enfin dans le Saint des saints. À la vue des dorures, du marbre et du chambellan en costume trois pièces, nœud papillon blanc immaculé et chaîne en argent au veston, il est assez possible de se sentir mal et d’avoir envie d’aller se cacher dans les toilettes. Mais ce serait dommage d’en arriver là après avoir traversé toutes ces péripéties.

Dans la salle de réception d’une taille qui n’a rien à envier à la galerie des Glaces, se pressent environ 550 personnes. Entre les groupes qui n’ont pas été qualifiés pour la finale, les parents, les amis, les professeurs et le beau monde –il y a dans le jury les ambassadeurs d’Irlande et du Mexique, un conseiller aux affaires culturelles de l’ambassade des États-Unis, un secrétaire général de la Questure de

Les joutes sont impressionnantes. Sur la forme, en tout cas, car le fond est parfois laissé de côté

l’Assemblée nationale, etc.–, la salle de réception se remplit complètement au son des discussions franco-anglaises. Car tout ce joli monde est fluent en anglais. Le débat tant attendu se fait d’ailleurs exclusivement dans la langue de Shakespeare, comme toutes les joutes organisées par la French Debating Association dont monsieur Declan Mc Cavana, veston rouge et fort accent irlandais, professeur d’anglais à Polytechnique, décoré chevalier de l’ordre de l’Empire britannique par le prince William himself, et nouvellement décoré de l’ordre du chevalier de la Pléiade, est le président. Cet homme farfelu, orateur de génie (quatre fois vainqueur des joutes internationales) et auto-proclamé grande gueule, porte sur ses épaules ce style oratoire qu’il a rapporté des pays anglo-saxons pour permettre à ses étudiants de parler anglais de manière plus décomplexée : “Les étudiants ont besoin d’aller au-delà de la honte de parler une langue étrangère, de se sentir à l’aise. La prise de parole en public libère d’une certaine manière les esprits.”

Tapis rouge (foncé).
Tapis rouge (foncé).

Shame ou here

Ce soir, s’affrontent l’École normale supérieure et la petite nouvelle du tournoi : l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense. Le principe du face-à-face : deux équipes s’opposent au sujet d’une motion à l’Assemblée, Assemblée qui est représentée par le public. L’École normale supérieure défend ici la proposition et représente le gouvernement. L’université de Nanterre demande son rejet et, de ce fait, représente l’opposition. Le sujet de discorde : “Cette maison (le gouvernement) soutient que les mots sont tout ce que nous avons.” En l’honneur de l’écrivain irlandais Samuel Beckett qui a écrit : “Chaque mot est comme une tache inutile sur le silence et le néant.” Optimisme et bonne ambiance pour un sujet finalement pas trop polémique en comparaison de certains des années précédentes. Par exemple : “Cette maison soutient que la démocratie est une hypocrisie” ou encore “Cette maison défend que les femmes au foyer sont désespérées”. Des motions moins faciles à défendre…

Les vainqueurs en plein #SelfieAssembléeNationale.
Les vainqueurs en plein #SelfieAssembléeNationale.

L’année dernière, ce sont l’université Panthéon-Assas et l’école Polytechnique qui se sont retrouvées au dernier tour, autour du sujet “Keep Calm and Carry On”, littéralement “restez calmes et continuez”. Victoire accordée à Assas.
L’assistance a un rôle plutôt étrange dans un tel cadre : elle doit prendre part au débat. Et lorsqu’une personne dans la foule est en désaccord avec les propos tenus, ou déçue par les réponses de l’un ou de l’autre des partis elle est fortement encouragée à l’exprimer en criant : “SHAME” (“honte”). Celle qui, au contraire, soutient ce qui a été dit est invitée à le signifier par un : “here, here”, c’est-à-dire “ici, ici”.

À l’Assemblée nationale, on se marre bien

Le débat commence, faisant de la très chic Assemblée nationale un énorme gueuloir. L’aspect guindé du cadre et des écoles s’efface très vite pour laisser place à un débat houleux, mais plus rhétorique que sérieux où tout le monde exprime son mécontentement, ou son soutien, vraiment très fort.

Le ‘je ne sais quoi’, en anglais la “star quality’, ça c’est très important. C’est le ‘Purée !’ quand t’entends quelqu’un parler
Declan Mc Cavana, président de la French Debating Association

Une argumentation basée sur Les mille et une nuits “et la nécessité des mots pour sauver sa vie” pour l’ENS ; un parallèle avec un critique artistique qui veut “sentir plus qu’écouter les mots pour transmettre quelque chose”  pour Nanterre. Le but ici n’est pas de construire une argumentation implacable et pertinente mais d’avoir une répartie incroyable et de se mettre l’auditoire dans la poche. Et ça fonctionne. Bill François, un des cinq orateurs de l’École normale supérieure –qui défend donc la motion “les mots sont tout ce que nous avons”–, joue de comparaisons extrêmement drôles dans un accent terriblement français : “La ponctuation est aux pâtes italiennes ce qu’est la soupe qui les accompagne.” Puis, en réponse à cette question de l’opposition « Seriez-vous aussi convaincant si vous n’aviez pas le ton et la gestuelle qui va avec ?” : “Autant que les pâtes alphabet sont bonnes sans leur soupe.” Le jeune homme sera d’ailleurs récompensé par le prix du meilleur orateur de la soirée.

Cette volonté de gagner en faisant preuve de souplesse oratoire et non de précision argumentaire est également due aux critères de notation présentés par Monsieur Mc Cavana : “Les quatre critères sont : premièrement, l’argumentation ; deuxièmement, la présentation, c’est-à-dire tout ce qui est contact avec le public, capacité de discours ; troisièmement, la stratégie ; quatrièmement –et ça c’est très important–, le ‘je ne sais quoi’, en anglais la star quality. C’est le ‘Purée !’ quand t’entends quelqu’un parler.” Les joutes sont impressionnantes –il faut un cran certain pour parler devant des centaines de personnes dans un tel lieu. Sur la forme, en tout cas, car le fond est parfois laissé de côté. Surtout ne pas se poser de questions sur l’évolution de la politique actuelle si, à l’image de ce spectacle, seule la forme, aussi intelligente et drôle soit-elle, est mise en avant.

La troisième mi-temps

Après une heure et demie de débat, et 30 minutes de délibérations, il est 22h. Le prix est remis par Son Excellence Geraldine Byrne Nason, ambassadrice d’Irlande en France à l’équipe de Nanterre. Grande première pour cette université, dont le groupe est composé de quatre filles sur cinq orateurs. Declan Mc Cavana est ravi : “Quatre femmes dont en plus trois femmes noires. C’est la France d’aujourd’hui ! Et pour moi, ce soir, c’était l’apothéose de ce que je cherche à faire depuis 23 ans. Ce soir, c’était magnifique. Je ne pouvais pas espérer mieux.”

Mc Cavan avec ses “poulains”, anciens orateurs, dans le pub irlandais.
Mc Cavan avec ses “poulains”, anciens orateurs, dans le pub irlandais.

Félicitations, émotions, puis appel du ventre. Entre coupes de champagne modérément remplies et petits fours de toutes les couleurs sous le plafond doré aux chandeliers écrasants, le cocktail est l’occasion pour la mondanité de reprendre le dessus. Les invités prestigieux vont complimenter les orateurs et les #SelfiesAssembléeNationale s’en donnent à cœur joie. Les élèves, coupe modérément vidée à la main, remplissent leur carnet d’adresses. Ce qui pourra leur servir quand ils deviendront à leur tour avocats, politiciens ou directeurs de grandes écoles. Mais en attendant, un petit groupe se dirige vers le seul pub irlandais du VIIIe arrondissement de Paris, où l’ambiance devient franchement plus décontractée. Ces orateurs, impressionnants durant la finale, redeviennent des étudiants de deuxième ou troisième année de licence, volontiers enclins à discuter autour d’une bonne bière.

Par Alice de Brancion