CASSE-CROÛTE

Frites from Desire

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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L’Amérique n’a pas le monopole des concours de gorets. La friterie De Clercq a organisé son concours du plus gros mangeur de frites, sur deux manches, à destination des écoles d’ingénieurs de la capitale. Compte-rendu.
On dirait pas comme ça, mais ça fait beaucoup, un kilo.
On dirait pas comme ça, mais ça fait beaucoup, un kilo.

“Victoire ou défaite, l’important c’est ma bite.” Les joueurs d’un club de Fédérale 3 de rugby qui célèbrent en chœur une troisième mi-temps ? Non, mais pas loin : des étudiants d’une école de chimie qui participent à un concours. Pas n’importe lequel. La grande finale de la première édition du championnat inter-écoles du plus gros mangeur de frites se tenait ce jeudi, chez De Clercq, Le Roi de la Frite, rue de Tolbiac dans le XIIIe arrondissement de Paris. Un bâtiment inauguré il y a un an et demi. “On a deux autres restaurants à Paris, mais c’est là qu’il y a le plus de place. Et puis, c’est un quartier étudiant”, justifie le fondateur de la chaîne, Thibaud de Clercq (“J’ai gardé le même nom parce que j’ai un nom belge. Pour faire de la frite, c’est crédible”). Début novembre, pour la phase préliminaire, l’homme avait réussi son coup marketing : sept écoles avaient répondu positivement à son concours, et les concurrents –au nombre de trois par établissement, désignés grâce à une présélection interne– s’étaient déplacés avec une armée de sympathisants venus boire et chanter à la gloire de leur promo, ambiance école sup’ oblige. Le tout vêtus de t-shirts à sigle. Ce coup-ci, pour la finale, les délégations sont beaucoup moins chargées. Seules trois écoles ont fait le déplacement : Chimie ParisTech, AgroParisTech et l’ESCPI. Le froid, les exams, les attentats ont eu raison de la motivation de certains. Mais pas que. “On a une soirée du BDE à Châtelet après, justifie un participant. Les gars n’ont pas voulu se fatiguer avant d’y aller.” Pire, une école, pourtant qualifiée, s’est désistée en début de semaine. “C’est le problème avec les étudiants, c’est pas toujours fiable, note l’entrepreneur. Il suffit qu’ils aient la flemme ou qu’ils aient pris cher la veille… Pour le prochain concours, on essaiera de contacter des comités d’entreprise. Ou alors la police, ils viennent souvent ici. Ils m’ont dit qu’ils étaient chauds. Il y a beaucoup de mecs du Nord dans les effectifs de police du coin, ils viennent ici faire découvrir à leurs collègues.”

Décidément, Star Wars est vraiment partout ce mois-ci.
Décidément, Star Wars est vraiment partout ce mois-ci.
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Ton sur ton.

C’est en jouant la carte de la frite belge authentique que De Clercq compte se différencier des autres enseignes de fast-food : ici, la pomme de terre est plongée dans la graisse de bœuf en plus de subir une cuisson classique, et les tarifs sont student-friendly : 4,90 € le cornet d’un kilo de frites, 6 euros et quelques le combo cornet standard/sandwich (fricadelle, burger au maroilles, etc.). L’opération du jour, elle, vise à faire connaître la marque via le bouche-à-oreille et fidéliser la clientèle étudiante, le noyau dur de ses aficionados. En jeu, des frites gratuites et à volonté offertes par De Clercq lors d’une prochaine soirée organisée par le BDE de l’école gagnante. Néanmoins, pas besoin de privatiser le restaurant pour l’événement. Ce qui a pu poser quelques problèmes pour la clientèle lambda lors du premier tour, refroidie par le boucan et l’affluence. “Je pensais manger sur place mais je vais prendre à emporter, il y a nulle part où s’asseoir”, expliquait un quadragénaire venu commander une fricadelle/frites.

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Action.
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Action.
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Réaction.

20h, ça s’active en cuisine. La sono envoie de la Fanfare For Rocky pour accompagner l‘entrée en piste des étudiants affamés. Malgré la pinte de bière à 5 euros, le verre de cabernet sauvignon en cubi à 2,50 euros, et l’happy hour –“trois pintes pour le prix de deux sur chaque chanson de Jacques Brel”–, peu de monde se bouscule au coin buvette. “Moi qui croyait que les étudiants picolaient”, soupire un salarié derrière sa tireuse. Les gens présents sur place sont surtout venus pour en découdre avec la pomme de terre. On parle quand même d’une finale. D’ailleurs, le niveau de performance s’en ressent. Les trois concurrents alignés par les écoles en lice alignent doivent chacun finir leur kilo de frites en un minimum de temps, le chrono cumulé étant déterminant. “Le dernier coup, on avait des plateaux finis en 18 minutes. Là, on voit qu’on est montés d’un cran”, analyse Benjamin, venu soutenir Chimie ParisTech. Il y a un mois, pourtant, il était attablé face à sa montagne de frites. “Ouais, mais on avait monté une équipe de bras cassés à la va-vite, ce coup-ci on s’est préparés. Et ceux-là sont meilleurs que moi.” Mais pas aussi doués que Cyril, le champion des champions, qui défend les couleurs de l’ESPCI. Il y a un mois, il avait ingurgité son kilo de frites en 4’25’’. Ce jeudi, il a su se hisser à la hauteur de l’événement en améliorant son record : 3’45’’. Son secret ? Là où tout le monde privilégie une cadence frite par frite, lui y va par poignées, qu’il pré-écrase dans la paume de sa main. “Le verre d’eau d’entrée de jeu m’a fait gagner une minute, je pense. Faut pas mâcher, ça devient de la purée une fois en bouche et au bout d’un moment, on ne peut plus déglutir, théorise l’étudiant. Donc, moi, j’avale sans mâcher, je fais glisser le tout avec de l’eau. En fait, je pense que plus que la quantité, c’est le chrono l’ennemi. Il y a un temps seuil au-delà duquel on ne peut pas finir.” Voilà l’ESCPI largement favorite. Son collègue, Xavier, dit ‘Mousse’, achèvera le travail au son des “mâche, mâche, mâche” de ses copains de promo. “Je vais te dire : voir les autres souffrir quand on a fini, c’est un plaisir”, expose-t-il, après ses huit minutes de calvaire. ‘Mousse’ peut être fier : lors des sélections en interne, il avait mis quasiment le double de temps. “Je me suis réveillé à midi, j’ai pas mangé. Et j’ai fait du sport. Mais bon, avoir les crocs, ça permet de se lancer au début, mais quoi qu’il arrive, à la fin, on est dégoûtés. C’est le mental qui joue.” Et l’expérience ? “C’est vrai que j’ai déjà fait des concours de reblochon.”

Mousse, Cyril et Louis, en train d'avoir gagné avec dignité, classe et flegme.
Mousse, Cyril et Louis, en train d’avoir gagné avec dignité, classe et flegme.
Par Marc Hervez et Léa Lestage / Photos : Léa Lestage