INTERVIEW

Fuzati : “Les humains m’intéressent assez peu, finalement”

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Le rappeur du Klub des Loosers s’est lancé deux défis récemment : arrêter de boire et fréquenter assidûment le conservatoire afin de composer toutes les instrus de son prochain album. En attendant, c’est en groupe que Fuzati monte sur scène depuis quelques mois, et qu’on le retrouvera à la Gaîté-Lyrique samedi, le 24 octobre. Discussion avec un MC masqué fan de Lucio Battisti.

Tu as commencé le rap à la grande époque des textes engagés, du hip-hop conscient, ce qui est presque devenu ringard aujourd’hui. Tu le regrettes ?

Je me suis toujours dit qu’on ne changeait pas le monde avec une chanson. On a voulu faire porter au rap un message très social, mais c’est une posture assez française. Aux États-Unis, ça a toujours été des mecs qui n’avaient pas de merco et qui voulaient des mercos. En France, il y avait ce truc de gauche très condescendant : le rap, c’est formidable, c’est des jeunes de banlieue qui tournent sur la tête et qui font du graffiti. Comme si un mec de banlieue ne pouvait pas aimer le classique et faire du violoncelle. Bizarre. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai surjoué le côté versaillais. Quand tu viens de Versailles, si t’es Phoenix, si tu fais de la musique électronique, c’est normal, mais si tu fais du rap, c’est louche. C’est complètement con.

Tu n’as pas envie de dire quelque chose à travers tes disques ?

Avec le Klub des Loosers, j’ai toujours voulu faire quelque chose d’universel. Le premier album parle du mal-être adolescent, le deuxième du fait de ne pas se reproduire. Je n’ai pas envie de parler de religion ou de politique, je trouve que ce sont des sujets trop graves pour pouvoir les aborder dans un album. Ce n’est pas parce que tu fais de la musique que t’as la science infuse. Je trouve ça bizarre d’imposer un mode de pensée aux gens. Je ne veux pas être normatif. D’où l’humour, le second degré.

L’humour, c’est un des ressorts fondamentaux de ton écriture ?

En France, il y avait ce truc de gauche très condescendant : le rap, c’est formidable, c’est des jeunes de banlieue qui tournent sur la tête et qui font du graffiti
Fuzati

Oui, on me présente parfois comme houellebecquien, alors que je trouve que chez Houellebecq, tu n’as aucun espoir. Le Klub des Loosers, il y a la possibilité d’une issue, ce qui rend le truc un peu plus romantique. Le personnage essaie d’y croire. Ce n’est jamais une musique qui va te plomber. C’est de l’humour noir mais de l’humour. C’est ma personnalité aussi. J’ai toujours été un vanneur. À l’école, les autres prenaient cher. C’est la culture de la punchline, du freestyle, où il faut toujours chercher la phrase qui va mettre tout le monde d’accord. Quand j’ai commencé à rapper, au bout de trois semaines, alors que j’étais supernul, je savais improviser. C’est inné.

Toi qui as le goût de la punchline, pourquoi n’as-tu publié qu’un seul tweet avec ton compte (“Allez plutôt lire des livres.”, ndlr) ?

Parce que après, tu deviens un “twitto”, ce qui est un mot horrible. Tu n’es plus un artiste. Le rôle d’un artiste, c’est de faire des disques, d’écrire des livres. C’est pas de mettre de nouvelles photos sur Instagram toutes les deux secondes. Ça, c’est un truc de blogueur, et moi je ne suis pas un blogueur. J’ai autre chose à foutre que de publier des punchlines et de regarder mes stats, de mater si j’ai été retweeté.

Quel est ton processus d’écriture ?

Je déteste quand c’est scolaire. Je ne me mets jamais devant une feuille pour écrire. Quand une phrase me vient, je la note sur un carnet. Après, je regarde mon carnet, je vois ce qui peut aller ensemble et j’essaie d’en faire un texte. Mon inspiration, je ne la tire pas de bouquins ni de films, mon inspiration, c’est ça (il montre les gens autour de lui). L’observation. Quand je suis dans le métro, je ne lis pas, je dévisage les gens, je les regarde en train de jouer à Candy Crush sur leurs smartphones.

Ça t’attriste, ce monde de tweets et de Candy Crush dans le métro ?

Non, ce qui parfois me rend triste, c’est de me sentir en décalage, de ne pas être là-dedans. Mais je répète : il ne faut pas être normatif. Les postures élitistes des artistes, il faut arrêter. Ce n’est pas mal d’écouter Maître Gims, ce n’est pas mal de jouer à Candy Crush. Tout le monde ne peut pas aimer les films de Rohmer et écouter du free jazz. C’est pas pour ça que t’es mieux que les autres. Il y a des gens qui écoutent Maître Gims à fond dans leur caisse et qui kiffent, autant que je kiffe quand j’écoute un truc de jazz obscur. C’est cool parfois de mettre de la dance à fond.

Qu’est-ce qui t’émeut dans le monde qui t’entoure ?

Les animaux, c’est tout. Mon chat me fait des clins d’œil, par exemple, c’est vraiment une communication. Les humains m’intéressent assez peu, finalement. Je vais rarement dans des bars discuter avec des gens, je ne me lance pas dans des débats pour refaire le monde. Ça ne sert à rien. La musique, ça peut m’émouvoir aussi. Lucio Battisti, par exemple. Il mio canto libero, qu’est-ce que tu veux faire ?

Lucio Battisti, c’est pas vraiment une référence commune dans le hip-hop

J’écoute plein de disques, pour voir ce que j’aime, ce que je n’aime pas. C’est un

Ce n’est pas mal d’écouter Maître Gims, ce n’est pas mal de jouer à Candy Crush. Tout le monde ne peut pas aimer les films de Rohmer et écouter du free jazz
Fuzati

gros travail de recherche. Là, je viens d’acheter ça, c’est incroyable (il sort un vinyle de son sac). En même temps, c’est hyperconnoté, on dirait un truc des années 70. C’est des Suisses, de l’orgue et de la batterie, et ça chante en allemand. À la base, j’ai aucune formation musicale, mais le rap m’a éduqué. C’est tellement minimaliste que ça t’oblige, quand tu samples, à te dire “tiens, la basse n’est pas bien jouée”, à calculer tous les éléments de la musique. Le hip-hop, c’est des boucles simples, donc il faut que cette boucle tue. Aujourd’hui, quand je fais une mélodie, je veux qu’elle me rentre dans le crâne. Si deux jours après, je me la chante encore, c’est qu’elle est bonne. C’est aussi le hip-hop qui m’a appris le digging, à écouter des milliers de disques. Ce week-end, j’étais en province, j’ai ramené un disque, des chants religieux. Et puis, je vais au Conservatoire. Il y a aussi la tournée avec les musiciens, le live band, on répète, c’est cool. C’est ce que j’ai toujours voulu. J’ai l’impression d’être un mec qui vient déclamer des textes sur du jazz-funk ou sur du rock psyché.

Musicalement, quelle est ton ambition ?

Je ne veux pas que ma musique ressemble à un truc de l’époque. Le but, c’est de trouver mon son. J’aime l’idée qu’un disque vieillisse bien, que ce ne soit pas trop connoté. Il y a plein de trucs de rap que je n’arrive plus à réécouter parce que ça sent trop le son de la SP12. Grand Siècle (album sorti en 2014 avec le producteur Orgasmic, ndlr), on aime ou pas, mais c’était quand même un album de rap qui ne ressemblait à aucun autre truc. Tout le monde fait de la trap aujourd’hui, et c’est justement la seule condition que j’avais posée à Orgasmic pour ses prods. Pas de trap.

Faire une musique intemporelle, cela témoigne d’une certaine ambition artistique…

On a forcément de l’ego quand on est artiste, mais je ne rêve pas d’être une star. Je n’y crois pas. Regarde les disques que j’écoute, dans lesquels je peux claquer 500 ou 600 euros, et qui sont des disques qui tuent. Pourquoi coûtent-ils aussi cher ? Parce qu’ils sont rares. Pourquoi sont-ils rares ? Parce qu’à l’époque, personne ne les a calculés, ils sont restés dans des entrepôts. Tu peux vendre des millions de disques, être au top pendant deux ans et après, c’est fini, les gens t’ont oublié. Regarde Michael Jackson, à la fin de sa carrière, les gens s’en branlaient presque, c’était un peu derrière lui. Si tu n’as pas de recul, si tu ne vis qu’à travers la célébrité, t’es foutu. Regarde comment ils finissent tous : d’une overdose ou tout gros. Et même, est-ce que t’as envie d’être Patrick Hernandez ? Il a continué à faire des albums, il est musicien, et tout le monde s’en fout. Les gens veulent Born to Be Alive. C’est aussi une malédiction. C’est comme en graff, tu peux défoncer Paris pendant trois mois, on voit ton nom partout, puis tu te fais serrer, tu paies un million d’euros d’amende et on ne te voit plus. Mais pour durer, comme Stereolab, comme Sonic Youth, vas-y.

C’est pour ça que tu as continué à avoir un “boulot normal” à côté de la musique, parce que tout peut se finir un jour ?

Je pourrais vivre de la musique mais je n’ai pas envie d’en dépendre financièrement car ça te pousse à accepter des trucs pour pouvoir bouffer, des concerts pour faire des heures. Tu peux en arriver à détester la musique, ça devient le boulot. T’arrives sur scène, tu fais ton truc, tu tombes dans une routine. Tu fais ça à temps plein, avec tout ce qu’on ne voit pas à côté, te faire chier avec des trucs d’attachés de presse, de relations. C’est un enfer. Tu perds le plaisir, et tu ne gagnes même pas tant d’argent que cela. Avoir un travail à côté, ça me permet d’être plus libre.

Tes collègues savent que tu fais de la musique ?

Plus ou moins, mais je mets une barrière, je n’en parle pas du tout. Dans L’Indien, je parle de la vie de bureau, de l’open space, mais ça pourrait être presque n’importe quel taf. Il s’agit juste de prendre l’air du temps. J’ai deux vies depuis quinze ans, j’ai toujours fonctionné comme ça, en pensant à deux choses en même temps.

Tu as déjà rencontré des maisons de disques ?

Oui, pour rigoler. Bah les mecs, ils te disent : “ah, ta plume… T’écris bien !” Pour La Fin de l’espèce, comme il y avait des morceaux un peu hardcore, on me disait : “Mmm t’es sûr de ça, de ça ?” Bah ouais, je suis sûr. Après, on ne te rappelle pas, évidemment. Mais je ne suis pas contre les maisons de disques par principe. Une meuf comme Christine and the Queens, si elle n’avait pas eu de maison de disques derrière, je ne pense pas qu’elle serait aujourd’hui à 330 000 ventes. Parce qu’à un moment, il faut quelqu’un qui te paie des 4×3, des pubs avant Le Grand Journal, des investissements superlourds. Il n’y a qu’une major qui peut te faire ça. Il ne faut pas oublier que la musique est un business, il faut toujours négocier. Et moi, je fais des chansons sur le fait de ne pas se reproduire donc je les comprends, les mecs.

T’es un bon négociateur ?

Ouais, j’ai une formation de juriste (rires). Il faut l’être. Parce que l’argent que tu ne vas pas gagner sur un concert, tu ne pourras pas le réinvestir sur un disque. C’est la guerre. Il y a des musiciens prêts à jouer toute leur vie pour le cachet minimum, ça les regarde, mais c’est hors de question pour moi. J’ai mis sept mois à négocier les clauses de mon contrat avec RecordMakers. Ce n’est pas une question d’argent : quand tu négocies un contrat, il faut toujours que tu envisages le pire, sinon, tu peux te retrouver bloqué. Dans la musique, tout le monde essaye de t’enculer. Je te jure que c’est vrai.

Cela t’est déjà arrivé ?

Non et c’est pour ça que je passe pour un connard. La musique, c’est un milieu où tout le monde fait semblant d’être potes. Dans la vie, dès que tu fais un peu gaffe, que t’es un peu parano, tu passes forcément plus pour un connard que le mec qui va dire : “T’inquiète, y a pas de souci.” Là, pareil. Mais je préfère passer pour un casse-couilles et pouvoir renégocier mon contrat quand je veux plutôt que de ne jamais être augmenté ou de me retrouver bloqué.

Gérard Baste a déjà dit que tu étais misanthrope, ce qui expliquerait notamment la fin du Klub des 7.

Non, ça n’a rien à voir. Il n’aurait de toute façon jamais dû y avoir de deuxième

Si tu n’as pas de recul, si tu ne vis qu’à travers la célébrité, t’es foutu. Regarde comment ils finissent tous : d’une overdose ou tout gros
Fuzati

album du Klub des 7. Au départ, ce n’était pas un groupe. J’avais créé ce projet parce que le label Vicious Circle m’avait demandé de faire un album, je faisais des prods et j’ai invité des mecs à poser dessus. Il n’y a qu’un morceau commun, sinon ce ne sont que des solos ! Après, on est partis en tournée, ça a donné l’impression d’un groupe, mais on en était pas un. Là, Fredy K (rappeur du Klub des 7, ndlr) est décédé. On a décidé de faire un album pour lui rendre hommage. Mais je n’ai jamais vu le Klub des 7 comme autre chose qu’un “side project”. Le problème, c’est que c’était devenu plus gros que la propre carrière de certains membres du groupe. Moi, ça ne m’intéressait pas de continuer. J’ai tenu bon là-dessus, ce qui a créé des embrouilles artistiques. On fait assez de compromis dans la vie de tous les jours, moi je n’en fais pas sur la musique.

Tu t’es récemment opposé à la sortie du documentaire Un Jour peut-être, sur cette époque du rap français, à la fin des années 90 et au début des années 2000, où l’on a vu naître une sorte de rap alternatif.

Le documentaire est plutôt mauvais. Les mecs te parlent du Klub des 7 mais je suis bien placé pour savoir que quand le premier album est sorti en 2006, tout le monde s’en branlait. On a dû faire une journée d’interviews. Les concerts étaient remplis mais ce n’étaient pas des grosses salles. Les gens restent bloqués sur cette époque alors que, pour moi, c’est maintenant que ça marche ! J’ai fait deux Gaîté Lyrique complètes, j’ai vendu beaucoup plus de La Fin de l’espèce (son deuxième album, ndlr) que de Vive la Vie (son premier). Il y a eu peut-être cinq ou six soirées au Batofar où on a rappé ensemble, pas plus que ça. Il y avait une effervescence, bien sûr, on était tous influencés par la scène américaine, mais c’est pas pour ça qu’on était potes.

On a aussi tendance à voir cette scène comme une réaction au rap de banlieue.

Ce qui est complètement débile, encore une fois. James Delleck, il vient de Vitry, il a traîné avec des mecs du 113 à l’époque. Fredy K pareil, il était de Stalingrad, il est venu dans le Klub des 7 de lui-même, avec une grosse perruque afro, ça le faisait rigoler. Les mecs de La Caution ont toujours dit qu’ils n’étaient pas assez rue pour la rue et trop street pour les mecs un peu plus hype. C’était beaucoup plus nuancé que voudrait le présenter le documentaire. De toute façon, le rap, c’est parler de qui tu es. Moi, je ne suis pas une caillera. Ça ne m’a jamais intéressé. J’en ai vu, autour de moi, des mecs partir en prison parce qu’ils avaient vendu des trucs, et je n’ai jamais trouvé ça cool. Dans Scarface, je ne retiens pas le côté cool. Je retiens que le mec se fait plomber à la fin, qu’il a buté son meilleur pote, je ne vois pas en quoi c’est cool. Le Klub des Loosers était intéressant parce qu’il sortait des thématiques “obligatoires”. À l’époque, soit tu faisais du rap conscient genre Assassin – “lis un bouquin, je t’apprends un truc” – soit tu faisais du rap de caillera. On disait qu’on faisait du “rap de blanc”. Mais quand quinze ans plus tard, Odd Future arrive en parlant de violer des meufs, de suicide, personne ne leur dit qu’ils font du rap de blanc. Et pourtant, on a chanté tout ça bien avant eux.

Finalement, tu ne mets plus ton masque pour les interviews ?

Normalement si, mais là, à la terrasse d’un café, ça risque plus d’attirer le regard qu’autre chose. Je l’avais pris, il est là, dans mon sac. Mais c’est un peu un bâton merdeux, ce masque. Je n’avais pas calculé ça, ce n’est pas une référence, je n’en parle pas dans mes textes. Je ne suis simplement pas un mec qui aime beaucoup se mettre en avant, je ne parle pas fort, je ne suis pas un showman. Bon, sinon, ma couleur préférée c’est le bleu et je suis scorpion. Voilà, c’est fini.

Par Pierre Boisson et Thomas Pitrel / Photo : Renaud Bouchez