GORILLE

Gardes à vous

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
Il est exclusivement réservé à society-magazine.fr.
Logo de la CFPJ
C’est la nouvelle tendance chez les “nobody” qui ont les moyens : le garde du corps, qui serait "comme une Rolex : un gage de richesse". Après la limousine, la sécurité rapprochée se loue pour une soirée et se montre sur les réseaux sociaux. Et les premiers concernés ne sont pas forcément ravis...
Une personne normale et ses gardes du corps.
Une personne normale et ses gardes du corps.

Lunettes de soleil fixées sur le nez, chemise ouverte de moitié, veste noire scintillante, confortablement installé dans sa limousine, il lâche dans une vidéo YouTube : “Vous vous rendez pas compte, je suis parfait. Je serai élu l’homme le plus sexy du monde.” Nous sommes en 2006 et le monde vient de faire connaissance avec un certain Mickaël Vendetta. Peu de temps après, fort de plusieurs buzz, l’inventeur de la “bogossitude” vante les mérites d’une soirée Nice to Meet You, face caméra, garde du corps à sa gauche.

C’était il y a onze ans. Aujourd’hui, Mickaël Vendetta l’avoue : il s’est créé un rôle sur mesure, aidé du magazine Public et de la société de production Trendy Prod. “Quand j’ai façonné mon personnage arrogant et sûr de lui, Public m’a payé des limousines et des gardes du corps. À l’époque, l’objectif est simple : se faire remarquer et participer à des émissions télé. Pari gagné. La Méthode Cauet, Sept à huit, La Ferme célébrités, Les Anges de la télé-réalité… Il passe partout.  “Quand les gens me voyaient arriver avec un ou deux gardes du corps, ils se demandaient qui j’étais. Je me suis fait repérer comme ça et je me suis fais pas mal de contacts, ça a bien fonctionné.”
Les officiers de sécurité personnels ne seraient alors plus une conséquence de la célébrité mais bien un tremplin vers celle-ci. Et à l’heure où l’image est au cœur de la société, où les profils sur les réseaux sociaux doivent refléter une vie parfaite, la nouvelle génération n’hésite pas à se montrer en compagnie de personnes payées pour assurer sa survie. “Je connais deux, trois anonymes qui en utilisent pour frimer, en club ou au restaurant, livre Vendetta, désormais DJ. Ce sont des fils à papa, arrogants, qui tentent de draguer avec deux mecs costauds derrière.”

L’aspect sécurité ne pèse pas vraiment dans le choix

Avec ses plus de 48 000 abonnés sur Instagram, “PrinceofItaly” est le symbole de cette génération frime. La première fois qu’il a fait appel à un service de sécurité, c’était à 17 ans. Une grande soirée, qu’il organisait lui-même dans un chalet loué pour l’occasion. Des centaines d’invités, un DJ aux platines et de l’alcool. “Il y avait des agents pour filtrer l’entrée et j’avais un garde du corps. L’objectif était

Ça me permet d’aller aux toilettes plus rapidement, car mon garde pousse les gens
PrinceofItaly

d’éviter les incrustes”, explique sereinement ce fils de dirigeant d’un groupe hôtelier en Italie. Celui qui exhibe la richesse de papa sur les réseaux sociaux, usant de hashtags de gosses de riches comme #Richkidsoffrance (“Les enfants riches de France”), utilise surtout des gardes du corps “à titre personnel”, pour sortir en club, principalement à Paris, mais aussi lors d’événements comme le Grand Prix de Monaco, où il vit. “C’est surtout pour éviter de se faire bousculer. Il y a du monde, de la foule… Les agents sont là pour notre confort”, lance-t-il. Et puis ça donne une posture plus imposante, ce n’est pas désagréable.” Ce qui a au moins un avantage concret : ça lui permet “d’aller aux toilettes plus rapidement, car [s]on garde pousse les gens”. Entouré de bouteilles de Dom Pérignon et taggué dans les boîtes les plus sélect de la capitale quand il ne se montre pas sillonnant les hôtels luxueux, “PrinceofItaly” avoue que l’aspect sécurité ne pèse pas vraiment dans le choix d’avoir un garde du corps. “J’ai des amis qui en utilisent car ils sont fils d’ambassadeur, c’est normal. Avec mes potes, ça nous amuse juste de faire pareil”, lâche-t-il.

“Je suis garde du corps, pas valet”

“PrinceofItaly” n’est pas une exception. Et la société BSL Sécurité l’a bien compris. Elle a choisi de miser sur cette nouvelle mode en lançant en 2016 GettGuard, une application pour Smartphone qui permet à Monsieur et Madame Tout-le-monde de commander en un clic un garde du corps. Il suffit de s’enregistrer, de choisir une date, un lieu et le type d’agent souhaité. Costume, treillis, oreillettes, GPS… de nombreuses options –souvent payantes– peuvent ensuite être ajoutées. Un service calqué sur les applications de chauffeurs privés. Il y a dix ans, le comble du luxe et de l’ostentatoire était de traîner dans une limousine. Puis, les jeunes ont eu l’impression d’être “quelqu’un” quand leur

Les jeunes ont eu l’impression d’être “quelqu’un” quand leur chauffeur Uber sortait de sa berline noire, en costume, et qu’il leur ouvrait la portière
//

chauffeur Uber sortait de sa berline noire, en costume, et qu’il leur ouvrait la portière. Et donc, aujourd’hui, le nouvel accessoire d’apparat : le garde du corps. “L’application est une belle réussite économique, se félicite le fondateur du groupe BSL, Patrick Sénior. Nous avons vocation à démocratiser la sécurité privée. Et si nous pouvons attirer cette clientèle, pourquoi pas ! Ça fait du travail aux agents disponibles.” La cible ? Les particuliers, les anonymes, les fils à papa. Les gardes assurent la sécurité d’un mariage, surveillent un domicile ou filtrent l’entrée d’une soirée. Inscrits sur l’application, ils sont salariés et ont tous suivi une formation. Selon l’entreprise, ils seraient 3 800 professionnels enregistrés, travaillant à prix cassé : 22,50 euros l’heure pour un agent de sécurité, jusqu’à 27,50 € pour un agent de protection rapprochée –contre 23 euros net l’heure travaillée ailleurs. La grande majorité des gardes du corps sont payés au forfait. Le tarif minimum pour une journée de travail : 200 euros. Dans ce secteur, les prix peuvent passer du simple au double et dépendent de la dangerosité de la mission mais aussi de la personnalité surveillée. Pour Patrick Sénior, GettGuard est une “réponse à une demande de sécurité forte notamment depuis les attentats”. Selon une étude de l’Insee, le secteur de la sécurité privée est d’ailleurs en plein essor. Le chef d’entreprise a vu son chiffre d’affaires décoller, passant de 25 millions d’euros en 2015 à environ 28 millions en 2016.
Salarié de BSL Sécurité, Malik* a 51 ans. Grand, fin, sec, il enchaîne les cafés et les cigarettes, qu’il serre lourdement entre ses dents. Malik est dans le milieu depuis ses 18 ans. Son but à l’époque : devenir garde du corps. Il a gravi les échelons, passant d’agent de sécurité, à maître chien puis à garde du corps. Il intègre la société de Patrick Sénior “assez rapidement”, et en 2016, c’est la consécration : il fait partie de la garde rapprochée du candidat Macron. “J’ai aussi pas mal bossé pour les Russes. Ils sont sympas, eux. J’ai travaillé pour Pamela Anderson et des hommes politiques”, explique-t-il, les yeux brossant les passants. C’est l’an passé, quand son entreprise lui propose de s’inscrire sur la nouvelle application, qu’il découvre une autre clientèle : la jeunesse dorée. Depuis, au milieu de son lot quotidien de people, des anonymes. “C’est des conneries. Les petits jeunes qui passent par l’application, ils réservent un garde pour les accompagner en boîte. C’est toujours pareil, un groupe de garçons, à peine majeurs, qui sortent sur les Champs. Ça fait partie de mes pires missions. T’es là, assis, à les regarder faire les beaux dans le carré VIP.” Une fois, une jeune fille a même commandé un bodyguard pour l’accompagner faire les magasins, et c’est Malik qui a eu la mission. “Elle me regarde, elle me dit : ‘Tu peux porter mes sacs ?’ Je lui ai répondu : ‘Je suis garde du corps, pas valet.’

Gage de richesse à bas prix

C’est terrible aujourd’hui, c’est le ‘show off’, la frime. Le garde du corps, c’est la nouvelle Rolex : un gage de richesse”, explique Adel*, garde du corps réputé. Ses amis ? Les starlettes et mannequins les plus en vue du moment, qu’il appelle par leur prénom : “Kendall, Bella et Gigi. Je les adore ces filles.” Mais aujourd’hui, il est remonté. Son oreillette Bluetooth collée au visage, il voit d’un mauvais œil l’expansion de GettGuard. “C’est la porte ouverte à tout et n’importe quoi,

Le professionnel se déplace au rendez-vous, sans s’être nécessairement entretenu avec le client. C’est bien pour le gardiennage, pas pour la protection rapprochée
Romain, garde du corps

j’appelle ça solder les compétences”, peste celui qui a passé 18 ans dans la Marine avant d’entrer dans la sécurité rapprochée. En cause, les tarifs très bas pratiqués. “On fait croire aux clients qu’ils peuvent avoir de la qualité pour pas cher. C’est faux !” s’exaspère-t-il. En 23 ans de protection, Adel a fait face à des situations cocasses. “On m’a proposé de faire des enterrements de vie de garçon ou de jeune fille. C’est du délire ! On est des professionnels, pas des accessoires !” Pour lui, la plus “grosse arnaque”, c’est le festival de Cannes : “C’est une cérémonie officielle. Il y a une sécurité professionnelle et beaucoup d’agents de police. Pourtant, tout le monde a des gardes du corps !” Une année, le Conseil national des activités privées de sécurité (CNAPS) avait d’ailleurs organisé un contrôle. Résultat : 80% des gardes n’avaient pas de carte professionnelle, pourtant obligatoire pour exercer. “Ils prennent ceux qui habitent à côté, ça coûte moins cher…”

Romain Guidicelli, garde du corps et président de l’Union nationale des acteurs de la protection physique de personnes  (UNA3P) qualifie, lui, ces opérations “d’alimentaires”. Des missions qui peuvent rapporter de l’argent, et où le travail est moindre. “Ça remplit le planning.” Pour lui, l’ubérisation pose question. “Pour faire son travail, il faut connaître la personne que l’on va protéger, la raison et le lieu. En passant par ces plateformes, ce n’est pas le cas. Le professionnel se déplace au rendez-vous, sans s’être nécessairement entretenu avec le client. C’est bien pour le gardiennage, pas pour la protection rapprochée.” Cette plateforme attirerait surtout les jeunes gardes sortant de formation et qui n’auraient pas de carnet d’adresses. “Les agents qui ont de la bouteille ne passeront jamais par ces applications.”

Mais le plus dangereux, ce ne sont pas forcément les anonymes qui prennent des gardes pour se faire mousser, plutôt les hommes et femmes qui suivent la formation d’agent de protection rapprochée, car ils ont eux-mêmes besoin d’exister. “Les jeunes gardes ont l’impression d’être Frank Farmer, dans Bodyguard et ça fait du bien à leur ego. Sauf que c’est quand on aime ce qu’on fait, qu’on le fait bien”, raille Romain Guidicelli. Adel, lui, a déjà rencontré des jeunes officiers de sécurité qui perdent la notion de réalité en étant confrontés à des trains de vie luxueux. “Ils pensent que c’est leur vie, leurs vacances, leurs bateaux.” Ceux qui, après leur mission, souvent tous frais payés, perdent la tête et claquent tout leur salaire dans les hôtels de luxe ou dans des restaurants étoilés. “Et quand ils n’ont plus d’argent, ils retombent.” Et font n’importe quoi.

*Les prénoms ont été modifiés

Par Charlotte Mispoulet


Ils s'appellent Amélie Borgne, Marie-Sarah Bouleau, Julie Cateau, Théo du Couedic, Jéromine Doux, Colin Henry, Jeanne Massé, Charlotte Mispoulet, Maxime Recoquillé, Florent Reyne, Martin Vienne et Lucile Vivat, ils sont étudiants en contrat de professionnalisation au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) et, pendant quinze jours de juin 2017, ils ont travaillé sur un journal d'application en partenariat avec Society.
Ont éclos 24 articles sur le thème – bien moins futile qu'il n'y paraît – de l'apparence, qui seront publiés sur society-magazine.fr. Celui-ci en fait partie.