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George Khosi, le ring et les gangs

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Il y a 18 ans, le boxeur sud-africain George Khosi était laissé pour mort dans un appartement du centre-ville de Johannesburg. Une balle dans la tête et deux dans la jambe droite. Depuis, il a créé sa salle de boxe. Dans une vieille station-service du quartier d’Hillbrow, Khosi renfile les gants, histoire d’éviter aux jeunes de sombrer dans la violence.      

Il est 6h. Les rues du centre-ville de Johannesburg sont pleines de bagnoles ralenties par la foule. Des passants les contournent d’un pas rapide. Tout se passe dans un boucan rythmé par un mélange de klaxons et de kwaito, la house locale. Plantée à un coin de rue, derrière deux grillages et trois tonnes de barbelés, une vieille station-service bleu givré et blanc cassé. Décrépite. Le Hillbrow Boxing Club. “George est à l’intérieur”, souffle un boxeur à la trogne fatiguée assis dehors, à coté du ring. La salle est remplie. Certains poussent de la fonte, d’autres s’acharnent sur des sacs de frappe. De son côté, George rythme une séance de stretching. “One two, one two”, gueule-t-il aux deux femmes installées sur des tapis face à lui. Il a un trou sur la jambe droite, une sale cicatrice. Sur les murs en brique, plusieurs clichés retracent sa jeunesse. L’un d’eux est encadré. Avec, en bas de la photo, écrit à la main : “‘THE BEST’, 266 FIGHTS, LOST 4, WON 262.” Ruisselant de sueur, le quadra clopine, attrape une serviette et essuie les gouttes qui lui coulent le long de son œil blanc. Essoufflé, il finit par lâcher : “Je finis la séance et après, je te raconte.”

L'œil du tigre.
L’œil du tigre.

Entre 1986 et 1998, George Khosi a mené une carrière de boxeur professionnel qui ne lui était pas franchement offerte. Car avant d’être le champion local, il était le gamin d’Hillbrow, quartier réputé pour être l’un des plus dangereux de Johannesburg. Le coach James Ike a lui aussi grandi dans le coin. “Si t’as pas d’amis ici, tu vis dans la peur”, pose-t-il, accoudé au ring. Puis, il rembobine l’histoire du quartier. “Quand j’étais petit, il n’y avait que des Blancs ici, c’était un

Je me suis battu quand ils m’ont arrêté. Je me battais tout le temps. Alors, en sortant de prison, je me suis dit : ‘Mets-toi à la boxe’
George Khosi

quartier juif. Puis, c’est devenu une ‘grey area’, il y avait de la diversité. Joburg est une ville d’opportunités. Pour les étrangers, c’était un endroit qu’ils pouvaient appeler ‘chez eux’. Un sourire goguenard et le type claque des doigts. À la fin de l’apartheid, les Blancs sont partis. Ils devaient avoir le sentiment qu’ils avaient perdu une bataille, c’étaient pas les plus courageux.” Résultat : des immeubles entiers ont été désertés du jour au lendemain et ont été récupérés par les gangs. Dans les années 90, Hillbrow traînait une réputation de “coupe-gorge” incurable. “Ça va mieux aujourd’hui. Avant, c’était un enfer mais ça s’améliore un peu.” Depuis une dizaine d’années, Hillbrow est une zone d’urbanisation prioritaire et les hijacked buildings sont peu à peu récupérés par des entreprises privées. Mais le quartier en compte encore quelques-uns. Des bâtiments vétustes, aux fenêtres éclatées et aux façades noircies par les incendies liés à la précarité des accès à l’eau et à l’électricité. Des familles s’y entassent, et payent un loyer qui tombe directement dans la poche des hijackers.

La guerre des gants.

De la taule aux rings de Soweto

De fait, George a lui aussi tâté des gangs d’Hillbrow. “À 13 ans, je faisais de la merde, des vols, des agressions, évacue Khosi en bouffant ses mots. J’y connaissais rien, à la vie.” Le déclic de la boxe a eu lieu au détour d’une arrestation et d’un séjour en taule. “Je me suis battu quand ils m’ont arrêté. Je me battais tout le temps. Alors, en sortant de prison, je me suis dit : “Mets-toi à la boxe.” Et le ring devient vite une passion pour George, qui enquille les victoires. “Je me rappelle mon plus grand match. C’était contre un Blanc, la salle était pleine. Et ça se passait à Soweto, alors mon entraîneur m’a dit : “Il vaut mieux que tu le gagnes, celui-là. Si tu perds, on a intérêt à partir vite”, décrit l’homme en esquissant un sourire qui découvre ses dents du bonheur. Mais la carrière de Khosi s’arrête net, un soir de 1998, quand deux voleurs débarquent dans son appartement. “Ils m’ont mis une balle dans la tête et m’ont tiré dans les jambes, raconte-t-il en découvrant une petite cicatrice à côté de son œil droit. Des gamins m’ont trouvé et m’ont emmené à l’hôpital, la boxe était terminée pour moi.” George est remis sur pied deux ans plus tard et se met alors à entraîner les gamins du quartier. “C’est important que ces enfants ne traînent pas dans les rues comme je l’ai fait, je suis content de ce que j’ai accompli.” En 2004, l’église du coin lui confie la station-service, qui fait alors

ça n’arrête jamais, les cours pour les enfants sont gratuits ; les autres, on les fait payer 120 ZAR. J’aimerais bien que ce soit moins cher mais la ville ne file aucun coup de main, donc qu’est ce que je peux faire ?”
George Khosi

office de centre d’hébergement pour de très jeunes sans-abri. La petite affaire de Khosi est un véritable carton. “Il doit y avoir une centaine de gens qui viennent s’entraîner ici, ça n’arrête jamais, les cours pour les enfants sont gratuits ; les autres, on les fait payer 120 ZAR (soit 9 euros la séance, ndlr). J’aimerais bien que ce soit moins cher mais la ville ne file aucun coup de main, donc qu’est ce que je peux faire ?” soupire-t-il en descendant l’escalier qui va à la cave, où une douche est installée. C’est là que vit George. Sa chambre est cachée derrière un rideau. Une vieille télé de récup’ et d’autres photos en vrac. Khosi sort deux, trois peignoirs de boxeur d’un tiroir, pour les filles qui se battent ce week-end. Il remonte l’escalier. “Attention la tête!” lâche-t-il en désignant le plafond, un peu bas, sur lequel est écrit “DANGER” au feutre noir. Une fois à l’étage, le coach interpelle deux boxeurs en sifflant. Il est l’heure de s’y remettre.

Dans la salle d’entraînement.


“George, c’est pas un tendre”     

Parmi les jeunes que Georges entraîne, il y a Archie Gaba, 23 ans, physique longiligne. Plutôt frêle, pas franchement la carrure d’un boxeur. “Ça fait un petit moment que j’ai décroché de la boxe”, se justifie-t-il, le visage barré d’un large sourire. Et de renchérir : “Mais venir ici, ça a sauvé ma vie, sans George et sans ce sport, je serais dans la rue.” Archie a 17 ans quand son frère ramène son pote George à la maison. “Quand je l’ai vu pour la première fois, je me suis dit que c’était un gangster, le boss des tsotsies (mot zulu pour “gangster”, ndlr). À l’époque, je fumais, je passais mon temps dans les rues. Il m’a vu souffrir et m’a aidé. Une fois, je me suis ramené à la salle à 2h du mat’. Il m’a gueulé dessus, il était furieux. Il me criait : “Qu’est ce que tu fais dehors à cette heure-là, tu veux te faire tirer dessus ou quoi ?” Il m’a appris à me fixer un objectif et à me battre pour l’atteindre. La boxe, ça m’a appris à être patient, on ne devient pas un champion du jour au lendemain. Moi, je n’ai pas connu mon père et George joue un peu ce rôle-là pour les jeunes. Mais George, c’est pas un tendre. Il peut être très dur, il dit toujours qu’il est là pour nous aider à monter la première marche. Après, c’est à nous de jouer”, assure le jeune homme qui gagne sa vie en faisant le coursier. Il espère pouvoir suivre prochainement une formation à l’entrepreneuriat.

Les souvenirs.

Au boxing club, Archie n’est pas le seul à avoir un parcours cabossé et à s’en être sorti grâce à la boxe. Dans un coin, le Gabonais Patrick Mavoungou, vice champion d’Afrique en 2009 et 2011, cogne un sac de toutes ses forces. Au bout de dix minutes, il titube. Celui qui cache son visage derrière ses gants de boxe rafistolés a 36 ans mais l’air d’en avoir 50. Il s’appuie au mur, le temps de reprendre ses forces. “Je suis arrivé l’an dernier et j’attends mes papiers. Sans ça, je ne peux pas boxer en pro. Mon problème, c’est que je ne mange pas, assure-t-il. Je suis venu parce qu’on m’a dit qu’il y avait beaucoup de combats à Joburg et que je pourrais m’en sortir. Je me lève à 4h du mat’ et je cours plusieurs heures, puis je viens ici. Ensuite, je dors un peu et j’essaye de manger.” De son sac de sport, il sort trois vieilles photos. Des souvenirs de ses succès. George les lui arrache des mains. Pas question de parler du passé. Patrick se remet à frapper le sac. “Ça, c’est tout ce que je sais faire et je ne peux rien faire d’autre.”

Textes et photos par Arthur Cerf