POLITIQUE INTERNATIONALE

Guillaume Long : “Monter un coup d’État contre Rafael Correa, c’est un suicide”

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Guillaume Long est le nouveau ministre de la Culture équatorien. Il est jeune –38 ans–, porte la chemise sans cravate, et préfère le tutoiement au vouvoiement. Il est aussi français, émigré outre-Atlantique. De retour au pays cet été, entre Paris et le Festival d’Avignon, Guillaume Long est venu parler révolution citoyenne, Val-de-Marne et coup d’État. En français ou en espagnol ? “Me da igual.”
La nomination de Guillaume Long au poste de ministre de la Culture  par le président équatorien, Rafael Correa, le 15 mars 2015.
La nomination de Guillaume Long au poste de ministre de la Culture par le président équatorien, Rafael Correa, le 15 mars 2015.

Vous êtes, depuis mars dernier, le ministre de la Culture équatorien mais un ministre un peu particulier : vous êtes né et avez grandi en France. Comment vous-êtes vous retrouvé en Équateur ?

Je suis effectivement né à Créteil, j’ai vécu dans une banlieue parisienne qui s’appelle Sucy-en-Brie et j’allais à l’école à Nogent-sur-Marne. J’ai grandi en banlieue quoi ! Mais j’étais déjà passionné par la politique et notamment par la fièvre révolutionnaire qui s’emparait de l’Amérique centrale. À 18 ans, après mon bac, j’ai quitté l’Europe. Un grand voyage. J’ai commencé par l’Amérique centrale, le Nicaragua, le Salvador, le Honduras, le Guatemala. C’était en 1995, c’était l’explosion du néo-zapatisme, j’étais tout jeune et ça a été très important dans ma formation. J’ai côtoyé les Sandinistes, le FMLN (Front Farabundo Martí de libération nationale, parti politique salvadorien, ndlr), etc.

Vous avez croisé la route du sous-commandant Marcos ?

Je ne l’ai pas rencontré mais j’ai vu plusieurs de ses commandants. Mais je ne voudrais surtout pas faire croire que j’ai eu un rôle important, j’étais avant tout un témoin. Remarque, peut-être que je l’ai vu de loin, après une réunion importante. On attendait tous dehors et puis ils sont sortis, masqués. À l’époque, pour moi, c’était du romantisme révolutionnaire, tout au plus, mais cela a mûri petit à petit en quelque chose de plus responsable. Finalement, j’ai connu l’Équateur, je m’y suis marié, mes enfants sont équatoriens. Et, après un doctorat à Londres, je suis finalement devenu prof d’histoire et de relations internationales en Équateur.

Vous êtes aujourd’hui ministre du processus de “révolution citoyenne” impulsé par le président Rafael Correa. Qu’est-ce que cela signifie concrètement pour votre fonction ?

On vit une effervescence démocratique comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Dix élections en huit ans, c’est une leçon de démocratie, même pour l’Europe. Et pas seulement la démocratie électorale : la démocratie sociale, économique, la redistribution, et la participation citoyenne. La démocratie, ce n’est pas seulement voter pour des autorités avec lesquelles on a ensuite plus de contact pendant quatre ans, la démocratie c’est le pouvoir au peuple. La révolution citoyenne est par ailleurs hyperinstitutionnaliste. On a établi une nouvelle Constitution, on a créé plus de 40 lois, c’est une réforme de l’État de fond en comble. Le ministère de la Culture n’existait pas il y a sept ans ! Tous les ministères ont changé, toute la structure de l’État a changé.

Vous avez d’ailleurs participé au grand ménage lors de votre précédent poste, au ministère de l’Éducation…

“On vit une effervescence démocratique comme on n’en avait pas vu depuis longtemps”

Ministre de la Connaissance et du Talent humain en réalité ! Mais c’est vrai, j’ai fermé quatorze universités car elles ne fonctionnaient pas bien, et on en a ouvert quatre de bonne qualité. Celles qu’on a fermées étaient des universités de garage, créées pendant les années 90 pour vendre des diplômes plus que pour enseigner. Il y avait une terrible fraude académique. Être ministre aujourd’hui en Équateur, c’est radicalement différent de ce que c’était il y a quinze ans ou de ce que ça peut être en France. Ici on construit un système, alors qu’en France il faut l’administrer. En termes d’éducation, on avait par exemple 50% des jeunes qui n’allaient pas à l’école. Or ces écoles, il faut les construire. En France, les ministres ne sont pas des constructeurs, les écoles existent. Et en même temps, il ne suffit pas de construire, il faut aussi mettre l’accent sur la qualité pour faire le saut vers le développement et vers le changement de notre matrice productive. On ne veut plus être autant dépendant des matières premières, on veut avoir une économie plus diversifiée, dans le secteur industriel mais surtout dans l’économie du savoir. Cela veut dire d’énormes investissements publics dans l’université, dans les laboratoires, dans la recherche. L’Équateur est le pays d’Amérique latine avec le plus fort taux d’investissement dans le secteur universitaire avec 2,3% du PIB, alors que c’est en moyenne 0,8% dans la région et 1,7% au sein de l’OCDE.

Cette politique menée par le gouvernement Correa ne va pas sans heurts. Après une tentative de coup d’État en 2010, de grandes manifestations se développent à travers le pays ces derniers jours.

Le processus crée nécessairement des oppositions car il touche à des intérêts. Tout le monde veut changer la société, mais tout le monde ne veut pas se changer soi-même. C’est le problème des grandes transformations historiques. Tout le monde veut vivre dans un monde meilleur, dans un pays avec des droits, avec un contrat social, mais quand il s’agit d’assumer des obligations soi-même, c’est toujours un peu compliqué.

Manifestions contre la politique du président Correa en Équateur, le 15 août 2015.
Manifestions contre la politique du président Correa en Équateur, le 15 août 2015.

Où étiez-vous lors de la tentative de coup d’État du 30 septembre 2010 au cours de laquelle Rafael Correa avait été séquestré par des policiers ?

J’étais dans la rue pour défendre mon président, comme beaucoup de monde. À l’époque je n’étais pas membre du gouvernement, même si j’étais proche de certains ministres. Petit à petit, les citoyens se sont dirigés vers l’hôpital où Rafael Correa avait été enfermé et ils ont entouré les policiers. Tout le monde était dans la rue, j’en faisais partie, je me suis fait taper dessus. Le président a finalement été libéré mais six personnes ont quand même perdu la vie ce jour-là.

Le coup d’État est-il toujours une menace pour votre gouvernement?

Malheureusement, les secteurs les plus réactionnaires en rêvent. Des tentatives, c’est possible, mais je ne crois pas que la menace d’un coup d’État réussi soit réelle. Huit ans après sa première élection, Correa est à 65% d’opinion positive dans les sondages. Et il y a 100 députés de notre parti sur 137 au Parlement, c’est une majorité plus qu’absolue. Dans un cas hypothétique de coup d’État, il faudrait aussi dissoudre le Parlement. Cela serait vraiment un coup d’État d’extrême droite, fasciste, du style Pinochet. Je ne pense pas que cela soit un scénario plausible, ce serait inacceptable pour la population, pour nos forces armées, et pour nos voisins. J’ai toujours craint un attentat contre la vie du président plutôt qu’un coup d’État. Les coups d’État, même dans le cas de Salvador Allende, se font quand il y a une forte baisse de popularité, quand on arrive sous le socle des 20%. Monter un coup d’État contre Rafael Correa, avec 65%, c’est un suicide, c’est aller vers une guerre civile.

Le gouvernement Correa est parfois décrit comme un modèle de réussite et de changement social, parfois accusé d’autoritarisme. Comment expliquez-vous cette différence de perception ?

De manière générale, les médias européens et nord-américains ont une lecture assez pauvre de ce qui se passe en Amérique latine. Ils comprennent mal. Il y a une sorte de peinture à gros traits qui voudrait dessiner les processus politiques comme celui de l’Équateur comme des processus autoritaires, alors que c’est tout le contraire. C’est presque un stéréotype colonial, on l’a vu avec le traitement de Chavez. “Ces gens tropicaux pas très sérieux”, ce “populisme tropical”. Il y a aussi un défaut de contextualisation de ce qui se passe en Amérique latine. La plupart des sociétés latino-américaines sont très semblables à ce qu’était l’Europe du XIXe siècle. L’Amérique latine, c’est Oliver Twist. Des grands oligarques, des inégalités énormes. C’est l’économie des planteurs avec une droite de planteurs, non républicaine. Bien sûr, c’est plus compliqué car c’est aussi une Amérique latine avec des iPhone et des iPad, mais on oublie qu’être de gauche et révolutionnaire en Amérique latine, c’est lutter contre un contexte souvent quasi féodal, avec des inégalités obscènes et une pauvreté qui devrait nous faire honte.

C’est possible de conduire le “socialisme du XXIe siècle” dans une telle société ?

“De manière générale, les médias européens et nord-américains ont une lecture assez pauvre de ce qui se passe en Amérique latine”

Aujourd’hui, ce qu’on fait en Équateur, c’est la construction d’un État-nation. La refondation d’une patrie. Avant Correa, on avait connu sept présidents en dix ans. Le dernier à avoir terminé son mandat, c’était en 1996 ! En 1999, on a connu une grande crise bancaire avec 17 banques qui ont fait faillite. Deux millions de personnes ont émigré entre 1997 et 2003, sur treize millions d’habitants. Une base militaire américaine nous a été imposée. Toutes sortes de choses qui nous posaient une question : est-ce qu’on existait vraiment en tant que pays ? Le gouvernement Correa, c’est donc d’abord un gouvernement de retour de la viabilité de l’Équateur dans le système international, de retour de l’État, mais aussi de retour de la Nation équatorienne.

Par quelle politique de la culture cela peut-il se traduire ?

Il faut démocratiser la culture, que ce ne soit pas seulement pour les élites ou pour les artistes, il s’agit de promouvoir les droits citoyens à la culture. C’est souvent un problème des pays pauvres : il y a de la création culturelle mais pas toujours le public pour cette culture. Il y a du cinéma équatorien mais pas forcément du public pour ce cinéma, puisque nous vivons encore sous l’égide du vieil impérialisme culturel nord-américain. Tout le monde veut voir Hollywood. Nous, on croit à la vraie diversité, pas à la fausse diversité du marché. Le capitalisme nous a vendu l’idée qu’il était divers et qu’avec le socialisme, tout était gris, tout le monde s’habillait ou mangeait pareil. Mais la consommation capitaliste tend aussi vers l’homogénéisation, on le voit dans la mode, le cinéma, etc. Il faut qu’on prouve que le socialisme peut être divers. Cela ne veut pas dire homogénéiser, exclure, ou être moins cosmopolite. On ne veut pas un anti-impérialisme chauviniste, mais un anti-impérialisme universaliste.

Par Pierre Boisson