I am a Berliner

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À l’approche des élections du dimanche 24 septembre en Allemagne, le député Jens Spahn a soulevé une question qui en cache bien d’autres, plus profondes : les Allemands seraient-ils trop accueillants avec les expatriés ne faisant plus l’effort de parler la langue locale ?
Le quartier de Kreuzberg, à Berlin.
Le quartier de Kreuzberg, à Berlin.

Depuis la rentrée, les murs de Berlin se parent d’affiches électorales aux couleurs criardes et aux noms à consonance inconnue pour la plupart des étrangers vivant dans la capitale allemande. Si Angela Merkel devrait être largement réélue le 24 septembre prochain, cela n’intéresse pas vraiment les 620 000 expatriés que compte la ville. Déjà parce qu’ils ne peuvent pas voter. Mais aussi parce que leur mode de vie les éloigne des problématiques de la société allemande : ils commandent à manger en anglais, profitent des loyers bon marché, travaillent dans des start-up avec d’autres expatriés et, parfois, disent “danke schon” à la caissière du supermarché. C’est le rêve européen, celui que l’Allemagne de Merkel ne cesse de défendre. Pourtant, peut-être du fait d’une campagne bien monotone, c’est aussi cette vision de l’Europe ouverte, cosmopolite et jeune qui se retrouve attaquée et commentée au sein même de l’un de ses pays fondateurs. Alors, à la veille d’un quatrième mandat pour Angela Merkel, la crise de l’immigration, la menace de la “gentrification” et la montée des sentiments anti-européens auraient-elles raison du grand rêve européen allemand ?

C’est ce que pense Jens Spahn. Début août, ce député du CDU de 37 ans, représentant d’une circonscription de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie, se promène à Berlin lorsqu’il a une petite faim. Il choisit un restaurant, s’installe et souhaite passer commande. Mais, stupeur : le menu est en anglais. L’homme politique évacuera sa colère quelques jours plus tard dans le quotidien régional Neue Osnabrücker Zeitung : “Cela commence à fortement m’énerver que dans certains restaurants de Berlin, les serveurs ne parlent plus que l’anglais. Ce serait impensable à Paris.” Avant de développer dans une tribune publiée dans le magazine Die Zeit : “À Paris, ils sont fiers, à juste titre, de leurs particularités culturelles, mais à Berlin, les gens voient l’anglais comme une marque de compétence cosmopolite. Cela devient particulièrement grotesque lorsque l’allemand est relayé au second plan.” Pour le député, les responsables sont clairement identifiables : les expatriés européens, jeunes et barbus. Ou comme Spahn les appelle plus clairement, “les hipsters élitistes”. “Ils viennent pour un, deux ou cinq ans et n’apprennent pas la langue locale, enchaîne-t-il. Parce que dans les milieux culturels, artistiques ou entrepreneuriaux, ils se parlent en anglais, et parce qu’ils ne savent pas si, l’année suivante, ils seront à Tallin ou Tel Aviv. Cela ressemble alors de plus en plus à un système de cours européennes du XVIIIe siècle : partout, on y parlait le français car Versailles et la culture française prévalaient. La maîtrise de la langue différenciait les bourgeois des paysans, qui ne parlaient pas le français. Aujourd’hui, dans nos grandes villes, on revient à cette culture élitiste.”

“Cela commence à fortement m’énerver que dans certains restaurants de Berlin, les serveurs ne parlent plus que l’anglais. Ce serait impensable à Paris”
Jens Spahn

Clément acquiesce en haussant les épaules. Ce Français de 28 ans, qui vit à Berlin depuis trois ans, a déjà bossé dans trois entreprises différentes, vécu dans trois appartements, mais ne parle “pas vraiment” la langue locale. Pourtant, son employeur actuel est bel et bien allemand, “mais tout le monde travaille en anglais, et [s]es collègues sont internationaux”. “La deuxième boîte dans laquelle j’ai bossé m’avait payé des cours d’allemand, mais ce n’était qu’une heure et demie par semaine pendant six semaines, avec une prof qui venait au bureau.” Résultat, Clément peut communiquer dans les commerces ou les restaurants, “mais ça reste des interactions relativement courtes”. “Pour tout ce qui est administratif, par exemple, je galère.” Et au contact des locaux, “ce n’est pas facile d’avoir une conversation un tant soit peu intéressante en allemand avec un allemand”. Alors, avec ceux de son entourage, Clément parle en anglais. Ce qui, justement, irrite Jens Spahn : “Il y a toujours des étrangers qui essaient de parler l’allemand, mais leurs interlocuteurs, complaisants, leur répondent systématiquement en anglais. Du coup, ils ne s’améliorent jamais.” Difficile, sur ce point, de donner tort à Spahn : si en Allemagne, les expatriés maîtrisent mal l’allemand, presque 62% de la population parle un anglais de bon niveau, ce qui place le pays à la 11e place mondiale de l’anglicisme (la France est 37e avec presque 52% d’anglophones).

Génération EasyJet

Mais est-ce vraiment l’arrivée de jeunes travailleurs diplômés à Berlin qui dérange tant Jens Spahn ? Ou plutôt le double standard que semble pratiquer l’Allemagne vis-à-vis de son immigration ? Lors de la crise des migrants, le député a été l’un des premiers à critiquer le choix d’Angela Merkel d’ouvrir les portes du pays : “Peut-être que nous avons trop misé sur l’approche humanitaire”, laisse-t-il entendre dans sa tribune. Cependant, aujourd’hui, il pointe une conséquence plus idéologique : “Nous exigeons des migrants qui entrent en Allemagne qu’ils apprennent la langue pour s’intégrer, ce qui est normal. Mais pendant ce temps, toute une branche de la population s’isole et vit dans une bulle. Tous ceux qui n’appartiennent pas à la ‘génération EasyJet’ en sont exclus. Par exemple, les Allemands qui ne parlent pas bien l’anglais ou, malheureusement, ces migrants qui ont appris la langue allemande au lieu de l’anglais.” Si l’intervention de Jens Spahn a récolté de nombreuses moqueries sur les réseaux sociaux et quelques froncements de sourcils parmi la classe politique, elle fait écho à d’autres angoisses partagées par les Berlinois. Et si la capitale allemande, à force de s’adapter à ses visiteurs européens et américains, finissait par ressembler à toutes les villes du monde ?

“C’est une vision conservatrice sur le changement. Je pense que cette initiative est absurde. Quant à l’immigration, on a des problèmes d’intégration plus importants sur lesquels les politiciens devraient se concentrer”
Johannes Vogel, secrétaire général du FDP

“La pratique omniprésente de l’anglais est le symptôme évident d’une homogénéisation culturelle inévitable”, écrit-il. Si ce ne sont pas exactement les cafés identiques à ceux de Brooklyn qui dérangent profondément les vieux Berlinois, c’est d’avantage l’augmentation des loyers et du coût de la vie, qui va avec la modernisation de certains quartiers visant à attirer des étrangers au plus gros pouvoir d’achat. Le 1er mars dernier, à la tombée de la nuit, un “groupe d’autonomes” démolissait les vitres d’un bistrot branché, le Vertikal, dans le quartier de Kreuzberg, avant de disparaître à vélo. L’établissement n’avait ouvert que depuis deux mois, mais la gérante, Claire d’Orsay, une américaine de 32 ans, avait déjà porté plainte sept fois auprès de la police locale. Selon la revendication postée sur Facebook, “Le Vertikal contribue au mouvement d’expulsions qui touche Kreuzberg”, puisque situé dans le même bâtiment que le Café Filou, café-boulangerie mythique du quartier, contraint de fermer à l’été 2016 à cause d’un propriétaire d’immeuble trop gourmand. “On nous a dit que le café ne correspondait plus au concept du quartier”, racontait la propriétaire au Berliner Zeitung. Dans le quartier adjacent de Neukölln, le même scénario se répète désormais tous les mois : on expulse les anciens commerces pour en accueillir de nouveaux, destinés à la nouvelle population de jeunes expatriés branchés. Face à la montée d’une rhétorique anti-étrangers dans la capitale, un groupe se forme en 2013 : le Hipster Antifa Neukölln. “On a commencé vers 2011, quand des graffitis anti-hipsters et anti-touristes sont apparus dans toute la ville”, raconte Jannek, porte-parole du mouvement, au magazine Vice US. “Certains semblaient trop graves pour ne pas être pris au sérieux, comme ‘Touristes, rentrez chez vous !’ ou ‘Tuez tous les hipsters !’ Les incidents dans des bars se multipliaient, certains établissements commençaient à interdire les hipsters. C’est facile de blâmer les étrangers pour la montée des prix, mais tous les jeunes étrangers qui s’installent à Berlin ne viennent pas de pays riches pour dépenser leur argent. En ce moment, nombreux sont originaires d’Espagne car, justement, il y a davantage de boulot en Allemagne.” Pour les hipsters de Neukölln, la faute revient aux anciens qui n’acceptent pas le changement : “Ce sont ces Berlinois de gauche qui ont manifesté à Kreuzberg en 1987, 1989 et 1990, mais leur vision de la gentrification n’est pas une vision de gauche. Ils sont maintenant en position de force et voient désormais les étrangers comme une nouvelle compétition, et c’est triste, parce que les habitants de Kreuzberg ont également été des étrangers.” En 2016, près de 60 000 personnes ont emménagé dans le quartier, où les loyers ont augmenté de 80% ces dix dernières années. Quand Jens Spahn attaque les hipsters à un mois des élections, il s’adresse en réalité directement aux nostalgiques du vieux Berlin, toujours utile pour le CDU, dont 43% des votants en 2013 avaient plus de 60 ans. 

Ces revirements de situation ne sont pour Johannes Vogel, secrétaire général du Parti libéral-démocrate (FDP), qu’une stratégie politique qui, ces jours-ci, le fait doucement rire : “C’est une vision conservatrice sur le changement. Je pense que cette initiative est absurde. D’abord, l’anglais est la première langue mondiale, on a besoin de plus d’Allemands qui parlent l’anglais, pas moins. Nos villes sont internationales, tant mieux ! Quant à l’immigration, on a des problèmes d’intégration plus importants sur lesquels les politiciens devraient se concentrer.” La hausse des loyers et les expulsions ? Il n’est pas dupe non plus : “On n’a pas trop d’hipsters à Berlin, on n’a simplement pas assez d’appartements. Il faut en construire de nouveaux et rendre la construction et l’achat plus faciles d’accès grâce à moins de bureaucratie.” Si le 24 septembre prochain, les Allemands voteront probablement en majorité pour le parti de Jens Spahn –ce n’est pas vraiment à lui que le CDU le devra–, la révélation de ces élections n’est ni le député de la Rhénanie ni Angela Merkel, mais plutôt Christian Lindner, le “jeune et cool” candidat du FDP, qui devrait réussir à faire entrer son parti au gouvernement (dont il est absent depuis 2013) avec environ 8 à 10% des voix. À 38 ans, celui que l’on appelle déjà le “Emmanuel Macron allemand” a décidé de publier son programme… en anglais.

Par Hélène Coutard, à Berlin