“Il faut changer ce sempiternel schéma de l’histoire écrite seulement par les vainqueurs”

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Comment élever un enfant palestinien né au cœur d'une prison israélienne ? Onzième film de la réalisatrice palestinienne Mai Masri, 3000 nuits raconte le quotidien d'une jeune institutrice enceinte arrêtée après un attentat et la construction de son identité derrière les barreaux. Une façon de raconter l'histoire d'un peuple qui lutte pour sa survie.

Le film 3000 nuits n’est pas votre premier film traitant de la Palestine, et plus largement du Moyen-Orient. Pourquoi avoir choisi le contexte de la guerre des Six Jours pour celui-là ?

Le film est inspiré d’une histoire vraie. Celle d’une femme que j’ai rencontrée justement durant cette période à Naplouse, en Palestine. J’ai été très touchée par ce qu’elle m’a raconté. Comme le personnage principal, elle a été enfermée dans une prison israélienne au cœur de laquelle elle a accouché. Cette thématique de la prison concerne tous les gens en Palestine, tout simplement parce qu’elle est malheureusement très actuelle. Beaucoup de Palestiniens sont passés par la case prison, près d’un million d’entre eux. J’ai eu envie d’écrire l’histoire par le biais de la fiction et les années 80 sont riches d’évènement au-delà de la guerre des Six jours. Utiliser la fiction m’a aussi permis de travailler l’esthétique, l’histoire et les détails au-delà de la dimension documentaire du film.

Votre mère est américaine et votre père palestinien. Malgré les récentes déclarations de John Kerry, les États-Unis ont toujours été de fervents soutiens à l’État d’Israël. Est-ce qu’il a parfois été difficile de jongler entre les deux identités ?

Cette thématique de la prison est malheureusement très actuelle. Beaucoup de Palestiniens sont passés par la case prison, près d’un million d’entre eux
Mai Masri

Je me suis très vite habituée, mais c’est vrai qu’il y a un très grand contraste, voire même des contradictions entre ces deux identités. J’ai aussi vécu au Liban, avec des non-Palestiniens. J’ai donc pu me construire dans la diversité. Malgré tout, il a fallu choisir à un moment de ma vie et j’ai choisi d’être palestinienne, comme un combat, ne serait-ce que contre l’occupation. En grandissant, j’ai trouvé que c’était une richesse d’avoir plusieurs identités. Cela nous donne une vision plus ample. Par mon côté palestinien, je vis les évènements de l’intérieur, et la vision occidentale de ma mère m’apporte un certain recul.

Avez-vous eu la volonté de faire un film militant ?

Non, pas militant, mais engagé sur le plan humain. Je n’aime pas trop classer les films dans des cases. Je pense qu’il faut faire des films humains pour mieux faire passer un éventuel message politique. Dans le contexte palestinien, tout est politique. On ne peut pas y échapper. En revanche, il faut savoir prendre du recul sur tout cela et rester le plus objectif possible.

Justement, parlons de la situation politique en Palestine. Le Fatah a placé à sa tête Marwan Barghouti lors de son septième congrès en novembre dernier sur fond de tension entre Mahmoud Abbas et son principal opposant, Mohammed Dahlan. Les pays du Quartet arabe –Égypte, Jordanie, Émirats arabes unis et Arabie saoudite– font pression pour un Fatah pacifié. Ryad a d’ailleurs cessé de verser à l’Autorité palestinienne près de 20 millions de dollars par mois depuis avril 2016. Pensez-vous que le Fatah ait mis l’autorité palestinienne sur de bons rails, notamment en élisant un homme emprisonné en Israël depuis 2004 ?

Il y a plusieurs parti en Palestine, mais il est vrai que le Fatah est un des plus importants. Personnellement, je n’ai jamais adhéré à un seul de ces partis. Comme pour les films, je n’aime pas classer les gens et les idées. Il y a un et un seul peuple palestinien et je fais des films pour ce même peuple. L’élection de Marwan Barghouti est une bonne chose.

Il est considéré comme un terroriste en Israël…

C’est un militant, un vrai leader. Le conflit est loin d’être terminé et nous sommes toujours en situation d’occupation, peut-être même pire qu’avant avec ces expropriations de terres de plus en plus nombreuses. D’autant qu’il n’y a pas de vraie volonté de résoudre ce conflit du côté israélien ni de faire justice au peuple palestinien. Il faut quelqu’un avec une volonté de fer pour faire bouger les choses. J’ai bon espoir avec Barghouti.

3000 Nuits

L’occupation israélienne est présente dans toutes les strates de la vie. Pensez-vous que le cinéma palestinien soit cantonné à la dénonciation de cette situation ?

C’est un choix. On peut évidemment faire des films qui ne traitent pas de l’occupation, mais c’est vrai qu’elle reste omniprésente dans les esprits.
Le cadre de la prison est une métaphore de la Palestine et plus particulièrement de Gaza. Personnellement, mon choix est de faire des films qui parlent effectivement de la situation, de la souffrance, mais aussi de la résistance et enfin de la résilience. En fait, notre histoire n’a pas été véritablement écrite. Je me dis que le cinéma permet de pallier ce manque et raconte l’histoire d’un peuple. Il faut changer ce sempiternel schéma de l’histoire écrite seulement par les vainqueurs.

Quelle est votre idée de l’identité palestinienne alors que deux gouvernements –le Fatah et le Hamas– souhaitent imposer leurs vision du pays ?

J’espère que mon film rappellera aux spectateurs la réalité dans ce coin du monde. Pas d’alternative possible, juste de l’espoir
Mai Masri

C’est une appartenance à une terre et à un peuple. C’est une identité en mouvement et loin d’être fermée par des frontières. Tout le monde peut s’identifier à la cause palestinienne. Pour beaucoup de palestiniens exilés, la Palestine est un rêve. Leur identité se nourrit de la mémoire des anciens et de l’espoir de retourner là-bas. Le cinéma est important pour entretenir la flamme de cet espoir. Je conçois le cinéma comme un moyen d’unifier cette Palestine si divisée, tant en ce qui concerne le territoire, que ses habitants exilés aux quatre coins du monde.

Quelle place pour la culture ?

La culture est très vivante en Palestine. On peut même dire qu’elle a plus d’importance que la politique. Tout simplement parce que c’est le seul truc qui bouge ! C’est un moyen de s’exprimer, de réfléchir la société et d’en montrer sa beauté, mais aussi ses travers. La culture est la meilleure façon de lutter contre l’oubli.

Comment expliquer la frilosité de certains à l’idée d’évoquer la question palestinienne ? On pense notamment au blocage temporaire de votre film à Argenteuil –avec le film La Sociologue et l’Ourson sur le mariage pour tous– ou les interdictions des manifestations pro palestiniennes pendant l’opération Bordure protectrice de l’été 2014 ?

L’évènement d’Argenteuil était un cas isolé puisque, majoritairement, le film a été très bien reçu par les critiques en France. Je regrette que nous continuions à souffrir à cause du manque de courage de certains. Il faut absolument que les gouvernements occidentaux s’engagent à solutionner la question palestinienne. Je pense que sans une solution juste, il n’y aura pas de stabilité au Moyen-Orient, ni de paix, ni rien. C’est une blessure ouverte qu’il est indispensable de refermer.

Comment expliquer les accusations d’antisémitisme qui viennent souvent se mêler à celle d’antisionisme ?

J’ai souvent entendu ce discours… Pourtant, il y a beaucoup de Juifs qui soutiennent la cause palestinienne et eux-mêmes se font attaquer, c’est à n’y rien comprendre. Il faut savoir aller au-delà de la question religieuse, puisque ce n’est pas le sujet. Il s’agit d’occupations illégales et d’injustices, point. Il faut cesser de trouver des excuses systématiques.

Pensez-vous qu’il soit possible d’éviter un traitement partisan de la question palestinienne dans les médias ?

Oui, il faut juste réussir à trouver un juste milieu, savoir être honnête et surtout parler des causes plus que des faits. Et ces causes sont politiques. Encore une fois, il faut avoir le courage de le dire et ce n’est pas une mince affaire.

Le poète palestinien Mahmoud Darwich parle de la Palestine comme d’une métaphore, il a d’ailleurs écrit un livre dont c’est le titre. Voyez-vous la Palestine comme une métaphore du Moyen-Orient déchiré ?

Oui. D’ailleurs, la poésie que lisent les femmes dans une scène à la prison est de cet auteur. Plus largement, je pense que la Palestine est une métaphore de toutes les injustices dans le monde, pas seulement dans le monde arabe.

Quel futur pour ce coin du monde ?

Je garde l’espoir qu’un jour nous aurons une Palestine libre. Un pays ou chacun puisse coexister. J’espère que mon film rappellera aux spectateurs la réalité là-bas. Pas d’alternative possible, juste de l’espoir.

Voir : 3000 nuits, de Mai Masri, en salle le 4 janvier

 

 

 

 

Par Thomas Chatriot / Photos : JHR Films