COUTEAU SUISSE

Jacob Anderson, de Game of Thrones à Glastonbury

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Jacob Anderson s’est fait connaître du grand public grâce à son rôle dans la série Game of Thrones, celui d’un soldat eunuque du nom de Ver Gris à la tête de l’armée de Daenerys Targaryen. Mais ce natif de Bristol refuse de jouer sur un seul tableau: sous le nom de Raleigh Ritchie, il monte aussi sur scène pour chanter. Un artiste entre R&B et musique pop qui s’apprête à prendre d’assaut la scène musicale britannique. Mais si tout semble lui réussir, Jacob Anderson paraît pourtant plus complexe et torturé que l’image un peu lisse qu’il renvoie.

Casquette aux couleurs du Spectre (l’organisation secrète dans James Bond) vissée sur le crâne, Jacob Anderson détonne un peu dans ce pub de Camden à la décoration rococo surchargée. Sur son avant-bras droit, un tatouage de squelette au crâne divisé en deux, noir et blanc comme le yin et le yang. En guise de signification, il explique que c’est la façon dont il a toujours représenté son cerveau : séparé entre le bien et le mal, les deux parties dans une bataille perpétuelle pour prendre le contrôle. Derrière son sourire un peu timide et ses 25 ans, Jacob Anderson cache une personnalité pleine de dualités et, surtout, s’inquiète de beaucoup de choses. Il s’inquiète de savoir si sa musique est aussi sincère qu’il le souhaite, de l’accueil que va réserver le public à son premier opus, et espère qu’on ne le jugera pas trop prétentieux à vouloir mener en parallèle ses deux carrières, d’acteur et de chanteur.

Sa première apparition dans Games of Thrones remonte à 2013, à la moitié de la troisième saison. Il y interprète Ver Gris, un soldat eunuque désigné par ses pairs comme leur commandant. Rapidement, son personnage prend de l’importance dans la série, plus que ce qu’il n’en avait dans les livres originaux d’ailleurs, ce qui est toujours bon signe. Il se souvient encore de l’audition pour le rôle : “C’était vraiment terrible, j’étais affreux. En sortant de là, je pensais que c’était fini, mon agent n’a pas eu de retour. Honnêtement, je ne sais pas ce qui s’est passé, ils ont dû voir un truc en moi. D’après ce que j’ai compris, Daniel et David (B. Weiss et Benioff, les deux coscénaristes et créateurs de la série, ndlr) choisissent leurs acteurs aussi en fonction de ceux qu’ils ont déjà en essayant d’imaginer comment les nouveaux pourraient s’intégrer.”

Comment devenir un eunuque célèbre

Avec la popularité de la série, celle de Jacob a eu vite fait de monter en flèche. Lui avoue être peu à l’aise avec cette récente notoriété : “Depuis que je suis gamin, je vais dans cette boutique de comics où je me sens en sûreté. Là-bas, on est entre geeks, chacun fait ses trucs dans son coin. On m’y a reconnu, il y a quelques semaines, ça m’a tué… J’ai cru que mon cerveau allait fondre, je me suis senti différent des autres d’un coup et je n’ai vraiment pas aimé ça.” Son visage peut

J’ai besoin d’écrire des chansons pour ne pas devenir fou, c’est ma façon d’exprimer mes sentiments
JA

même complètement s’assombrir à l’évocation de sa récente célébrité. Il a vu Amy –le documentaire sur la vie d’Amy Winehouse acclamé par la critique– quelques jours auparavant et en reste profondément marqué : “Quand on y réfléchit, c’est vraiment affreux ce qui lui est arrivée. Elle voulait juste faire de la musique et la célébrité l’a complétement détruite…” Mais qu’il le veuille ou non, il n’y a rien à faire, Jacob s’est bel et bien forgé une solide fanbase.

Avant tout ça, Jacob a eu une enfance assez tranquille, à Bristol, bien que peu studieuse: “Je passais le plus clair de mon temps à dormir en cours.” Au lycée, c’est un professeur de théâtre qui le premier va l’encourager à suivre la voie d’acteur et à postuler pour des auditions. “Il m’a dit un truc du genre : les cours de théâtre sont les seuls où tu ne t’endors pas alors pourquoi tu n’essayes pas ça ?” Il tente alors quelques castings, ce qui ne l’empêche pas d’être déjà passionné par la musique. Il écrit sa première chanson à 14 ans. La première d’une longue série. Pour lui, écrire reste une thérapie : “ J’ai besoin d’écrire des chansons pour ne pas devenir fou, c’est ma façon d’exprimer mes sentiments. Plus jeune, quand quelque chose me frustrais, au lieu de crier ou de m’énerver, j’écrivais juste ce que je ressentais dans un livre, même dans mes livres de cours. La seule vraie raison pour laquelle je fais ça, c’est pour m’aider, c’est juste qu’il y a trois ans, quelqu’un est arrivé et m’a dit qu’on pouvait faire un album avec ça.” À 16 ans, très loin d’imaginer toutes ces histoires d’album, il intègre une école de cinéma, peut-être grâce à un énième refus de se conformer aux règles : au lieu de soumettre ses notes comme on le lui demande, il envoie le script d’un court-métrage qu’il a écrit, le scénario plaît au jury, il est accepté. Pourtant, il ne lui faudra qu’un seul trimestre pour décider de quitter la formation, trop académique à son goût, et de partir à l’assaut de la capitale. À Londres, il passe des auditions pour des petits rôles mais découvre surtout le cinéma français, dont il tombe littéralement amoureux – en vrac, Jacob cite Chabrol, Godard, Ozon, Kassovitz, Gavras comme références : “J’ai vu que vous aviez eu Michel Gondry dans un de vos numéros, ce gars est mon héros ! Eternal Sunshine of the Spotless Mind m’a fait comprendre qu’il y avait d’autres moyens de raconter des histoires. À ce moment-là, je ne connaissais que Hollywood. Il y a une sorte de sincérité dans la manière des Français de filmer les choses.”

Direction Kendrick Lamar

Il se trouve un agent et enchaîne les petits rôles dans des séries (Skins, Episodes) et films britanniques, avant que les choses ne s’accélèrent brutalement en 2012. Alors qu’il vient d’être choisi pour faire partie du casting de la série qui fera son succès, il signe un contrat pour un album avec Columbia Records. “J’avais un peu peur qu’il y ait un conflit d’intérêts entre mes rôles à la télé et l’album mais ça ne leur posait pas de problème. J’ai continué à écrire de la musique, mais je n’étais pas encore sûr de vouloir être un véritable artiste.” Son manager lui crée un Soundcloud sous le nom Raleigh Ritchie. Bingo : quelques mois plus tard, l’équipe de Kendrick Lamar lui passe un coup de fil : “Kendrick avait entendu quelques-uns des sons qu’on avait mis sur Soundcloud et apparemment, il avait bien aimé. Quand il est venu faire sa tournée en Grande-Bretagne son staff m’a appelé pour me proposer de faire ses premières parties.” Lui qui est habitué aux petites scènes londoniennes se voit propulsé devant plusieurs milliers de personnes sur les trois dates britanniques du rappeur le plus coté de la scène américaine. “C’était excitant et en même temps, très difficile : il faut réussir à convaincre des gens qui ne sont pas venus pour vous et attendent juste de voir l’artiste pour qui ils ont payé leur ticket”, raconte-t-il. Dans la foulée, Jacob récupère un des meilleurs producteurs du rappeur californien, Sounwave, avec qui il collabore sur quelques pistes de son album : “Ce mec est incroyablement doué. Quand il produit une piste, il raconte autant une histoire dans sa musique que Kendrick le fait dans son texte.”

Reconquérir la pop music

Difficile de coller une étiquette sur le style de Raleigh Ritchie (son nom de scène, donc). The Weeknd, Franck Ocean ou Kid Cudi sont quelques-uns des nombreux artistes à qui on le compare. Mais chaque chanson qu’il sort semble très différente de la précédente. “Quand j’écris quelque chose, ça correspond toujours

Je ne suis pas certain de pouvoir le faire tout seul mais je souhaite faire partie de ceux qui vont redéfinir la pop music
JA

à une idée bien précise, dit-il. J’essaye de poser sur le papier ce que j’ai dans mon cerveau à un moment donné et ce que je ressens au plus profond.” Il lui faut en moyenne entre deux et six heures pour compléter une piste. Son hyperproductivité a d’ailleurs fini par rendre la production de son album –prévu pour cet automne– assez compliquée. Au cours des trois dernières années, il écrit des centaines de chansons et, plusieurs fois, fait table rase lorsqu’il a l’impression de prendre la mauvaise direction. Mais après beaucoup de dilemmes, les douze pistes de son album sont enfin sélectionnées et enregistrées. Un album basé sur la pop music, un genre qui l’obsède et auquel il ne veut rien de moins que lui rendre ses lettres de noblesses. Il veut qu’elle soit bonne comme dans les années 70 et pas uniquement synonyme d’une musique lisse et commerciale. “Je ne suis pas certain de pouvoir le faire tout seul mais je souhaite faire partie de ceux qui vont redéfinir la pop music. Je voulais écrire un bon album pop, qui soit fait par un être humain, pas juste par une machine.”

En attendant d’être appelé pour le tournage de la saison 6 de Game of Thrones qui vient de commencer, Jacob Anderson écume les festivals et les scènes britanniques. Il a d’ailleurs fait un passage réussi à l’incontournable festival de Glastonbury. S’il est pour l’instant satisfait de sa carrière d’acteur, Jacob ne compte pas en rester là au niveau musical et pense déjà à son prochain album. “J’ai envie de faire un truc très différent, avec un son bien plus violent et noisy que ce que j’ai fait ici. Mon rêve absolu est de bosser avec Diplo, je compte ne pas arrêter de le stalker jusqu’à ce qu’il accepte de travailler avec moi.” Diplo a écouté l’une de ses chansons lors de son passage à Londres, et il aurait vraiment aimé. Décidément, tout semble réussir au gamin de Bristol.

Jacob “Raleigh Ritchie” Anderson sera en concert au festival Be Street Weeknd Paris demain et après-demain.

Par Jonathan Vayr / Photo : Renaud Bouchez