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La renaissance de Belle Épine

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Au début du mois, le mythique centre commercial du 9-4, le plus grand d’Europe continentale ni plus ni moins, célébrait la fin de ses travaux de rénovation. En grande pompe: avec Avengers, un atelier sushis et un showcase de Kyo. Qui avait parcouru du chemin, et la nationale 7.
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Un Quick, une crêperie Le Dolmen, un Paradis du fruit, une pizzeria Il Naturale et un mexican grill du nom d’El Rancho. Sur la mezzanine, la foule s’entasse devant l’Hippopotamus. Ce jeudi 2 avril, le centre commercial Belle Épine, coincé entre le MIN de Rungis, l’aéroport d’Orly et le cimetière de Thiais, dernière demeure de Bernard Blier et Jean-Luc Delarue, célèbre la fin de ses travaux de rénovation. Pour l’occasion, la société Klépierre, gestionnaire des lieux, a mis les petits plats dans les grands : un atelier sushis-champagne a été dressé par Harry Traiteur et des chargeurs portables pour téléphones sont offerts aux invités, quelques politiques et administratifs du coin (préfecture, municipalité). Dressée sur ses patins à roulettes, Ané est chargée de les accueillir. “Récemment, j’ai fait une soirée pour Martini, un événement Reebok et l’ouverture de la boutique New Look”, dit-elle. Ce soir, Ané, embauchée par la société Roller Girl Hôtesses, est payée 16 euros de l’heure.

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Le parking.

L’événement est d’importance car l’enceinte commerciale, la plus grande d’Europe continentale, doit se relancer. Malgré ses 17 millions de visiteurs par an, et plus de 600 millions d’euros de chiffre d’affaires, Belle Épine (mais les habitués disent “Belle Ép”) subit la concurrence des nouveaux centres commerciaux de la région parisienne tels que le So Ouest de Levallois ou le Qwartz de Villeneuve-la-Garenne. “On va monter ce centre à 20 millions de visiteurs, en en faisant un lieu de vie, un lieu d’émotions, assure Gilles Sagnol, le directeur d’exploitation chez Klépierre. Nous avons repensé le centre comme un village.” D’où les noms un peu pittoresques des différentes allées: la place des Terrasses, du Carrousel, du Marché. Même les toilettes ont été rebaptisées Le cabinet des curiosités. À la grande joie de la gérante du magasin Petit Bateau : “Deux ans de travaux, c’est long. On espère que ça va faire revenir les clients, parce qu’il y a clairement eu un ralentissement avec la rénovation du parking. Si vous ajoutez à ça les bouchons sur l’A86… Mais bon, ces travaux étaient nécessaires, c’était vieillot. Avant, j’étais à Val d’Europe. Quand je suis arrivée ici, j’ai pris 20 ans.”

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Gilles Sagnol n’est pas peu fier de ses nouveaux escaliers.

 “Ici, ils n’achètent pas”

Après la projection d’un PowerPoint énumérant les statistiques du mall et des mots clés du type “expérience commerciale” ou “parcours client”, le chanteur de Kyo, Benoît Poher, actionne le buzzer et fait péter les confettis sur les quelque 300 personnes présentes. Puis, il est rejoint par ses collègues. Premier constat : fini les dreadlocks et les baggies. Place aux slims, aux vestes cintrées, aux petits cols en V et aux polos. Ils ont, grosso modo, 35 ans. Bref, les Kyo ont vieilli. Leurs fans, un peu moins. Lucy et Morgane ont 19 ans et sont étudiantes à Meudon : “On les suit sur Facebook, confie la première, qui arbore fièrement un t-shirt du groupe à 25 euros. On était au Zénith le 27 janvier, c’était le meilleur concert de ma vie.”

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Quelques fans de Kyo et des pétales de roses en plastique.

Alexandre, 23 ans, a, lui, quitté son boulot plus tôt et fait “40 minutes de bagnole” dès qu’il a vu l’annonce du concert gratuit sur sa timeline : “Moi, à la base, je kiffe plus l’underground metal, des groupes comme Black Bomb A, Lofofora ou L’Esprit du Clan. Mais Kyo, j’aime bien, je trouve qu’ils ont une âme. Dernière Danse, j’ai envie de dire chapeau monsieur.”

Camille, 22 ans, est carrément aux anges : “L’acoustique, ça donne une autre ambiance, plus de proximité. Récemment, je les ai vus jouer dans un magasin de chaussures San Marina, à Lyon.” D’autres groupies viennent parfois de beaucoup plus loin. De Marseille, de Lille, de Reims. Melissa est arrivée d’Ardèche le matin même: “Je ne suis venue que pour Kyo, je suis là depuis 8h du matin… Je n’ai même pas visité le centre, j’ai juste pris un McDo à midi.”

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Kyo en live.

La fan base du jour est un peu à l’image de la clientèle habituelle de Belle Épine. Le studio à selfies à 360 degrés estampillé Avengers, l’autre animation phare de la journée, a d’ailleurs peu de succès : “On a dû faire une quinzaine de clichés de toute la matinée. Cinq clients par heure, à tout casser”, se plaint l’animateur au t-shirt Marvel. “Ici, c’est surtout des jeunes et des ados qui viennent traîner et passer du temps. Mais ils n’achètent pas. Tu vas à Vélizy, c’est une autre histoire, ça consomme”, avance la tenancière du bar à cocktails La Cabane, qui jouxte le Léon de Bruxelles. Devant la foule et les notables, les rockeurs enchaînent les hits pendant 40 minutes: Le Chemin, bien sûr, mais aussi Je saigne encore, Dernière Danse, repris en chœur par une forêt de smartphones. Le climax du showcase? Assurément l’annonce du titre Sarah par le leader du groupe : “Pour celle-là, je vais vous demander à tous de fermer les yeux, comme à chaque concert. Bon, d’habitude on est dans le noir, mais pas grave, on va le faire quand même.” Mais pourquoi Kyo, au fait? “Moi, je suis plus vieux, j’aime des groupes comme AC/DC, explique Gilles Sagnol. Mais on cherchait un groupe qui corresponde à un public jeune et qui représente une forme de renouveau.” Le renouveau qu’espère évidemment Belle Épine. En attendant, Kyo est déjà parti, esquivant au passage le cocktail du soir : “Leur manager nous a dit qu’ils avaient d’autres choses prévues ce soir.”

Par Marc Hervez et Pierre Maturana / Photos : Louis Canadas