ÉLECTRO 1/2

Laurent Garnier : “J’ai vu des trucs vraiment chauds”

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À presque 50 ans et plus de 25 ans de carrière, Laurent Garnier est plus que jamais le patron de la techno française. DJ, compositeur, producteur, auteur et peut-être bientôt réalisateur de son premier film, cet ancien serveur à l’ambassade de France à Londres passe désormais ses nuits entre sa maison du Lubéron et les clubs du monde entier à faire danser une faune qui pourrait avoir l’âge de ses enfants. Quelques heures après avoir embrasé la boîte de nuit lyonnaise Le Sucre, rencontre avec un ‘conteur d’histoires’ qui s’est toujours posé beaucoup de questions. De Manchester aux plateaux de Thierry Ardisson, en passant par le service militaire, les fêtes foraines et quelques pilules d’amour. Première partie.
(c) Flavien Prioreau
(c) Flavien Prioreau

Le 9 novembre dernier, tu étais sur le plateau du Grand Journal de Canal+ pour la promotion du dernier album dAbd al Malik, Scarifications, intégralement produit par tes soins. Ça s’est bien passé ?

Il faut savoir que quand tu vas à la télévision, tu n’as pas de temps. J’ai dû avoir 47 secondes de temps de parole. Peut-être 48. De toute façon, j’allais défendre l’album d’un autre… J’ai fait trois heures de train pour une quarantaine de secondes d’antenne !

Il y a 20 ans, tes passages TV étaient peut-être plus longs mais se cantonnaient à répéter que la musique électronique n’était pas qu’une musique ‘d’idiots et de drogués’. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Est-ce un soulagement ?

La mentalité vis-à-vis de la musique électronique a changé. Aller taper sur un courant musical qui est installé depuis 25 ans, ce serait un peu ridicule. C’est comme si quelqu’un venait dire aujourd’hui : ‘T’as vu, les rockeurs, ils se défoncent à l’héro.’ – ’Hé mec, ça fait 40 ans. C’est bon, on n’est pas tous sous acide, on peut écouter de la musique tranquille.’ Avant moi, au Grand Journal, il y avait un débat sur les mecs qui se dopent dans l’athlétisme. Dans les loges, je me suis fendu la gueule, parce que je me suis dit : ‘Il y a 20 ans, ça aurait été mon plateau, mon procès.’ Ils ne peuvent plus nous voir en nous lâchant: ‘Ouais, vous, la nuit, quand même, vous ne sucez pas que des glaçons.’ Les animateurs, on les a tous vus en soirée, démâtés, à danser sur du David Guetta ou sur autre chose. Ils ne seraient plus crédibles à nous faire la morale. Puis, je vous dis, on se moque de tout ça maintenant parce qu’on est rentrés dans les institutions. On est partout. Dans n’importe quel festival qui se respecte, de rock, et même de jazz à Montreux, il y a une scène électronique.

D’ailleurs, il y a quelques années, l’une de tes venues dans Tout le monde en parle était partie en sucette, non? 

Ouais, ça s’était très mal passé. Depuis, d’ailleurs, j’ai été tricard à la télévision pendant longtemps. C’était en 2003, à la sortie de la première version de mon livre Électrochoc. La veille, je n’y étais pas, mais une radio généraliste m’avait laminé : c’était vraiment parti loin par rapport à la dope. Le lendemain, j’arrive à Paris, je fais de la promo de 8h à 23h, heure à laquelle j’arrive chez Ardisson. Quinze heures de promo dans les pattes, je suis fatigué.

J’étais en salle, habillé en queue-de-pie. On était trois mecs, trois serveurs, trois potes et on allait chourer les clés de la cave, piquer des bouteilles de Dom Pérignon pour les ramener dans toutes les teufs de Londres
LG

De leur côté, ça fait plus de quatre heures qu’ils enregistrent l’émission. Comme invités, tu as Bruno Solo et Yvan Le Bolloc’h qui, plusieurs fois, s’enferment dans les loges pour, je pense, prendre des rails de schnouff. Ils sont tous à fond sur le plateau. Avant moi, Dave Gahan est en interview. Et genre, deuxième question : ‘Alors, ton overdose il y a deux ans dans un hôtel, tu peux nous en parler ?’ Gahan, c’est quand même le mec de Depeche Mode. C’est un monstre, tu ne vas pas lui parler de son overdose à deux balles… Gahan est monté dans les tours, il est sorti du plateau. Ensuite, moi, j’ai que sept minutes pour parler de mon livre. Ça s’est mal passé avec Bruno Solo, c’est monté très vite. On a failli se battre sur le plateau…

Avoir moins touché à la drogue que d’autres DJ, est-ce selon toi l’une des explications de ta longévité ?

Je m’abandonne derrière les platines, ce n’est pas une histoire de drogue. J’en ai pris, je sais ce que c’est. Mais ça doit faire 15 ou 20 ans que je n’ai rien touché. Il m’arrive de fumer quelques pétards mais mon dernier rail de coke doit remonter à 12 ans. Quand j’en prenais, je m’endormais, donc ça n’a jamais été mon truc. C’est très bizarre, hein ? Mais c’est comme ça. Par contre, j’ai eu une grosse période amphétamines avant d’être DJ, à Londres. J’avais 19 ans et un médecin m’a dit : ‘Je ne sais pas ce que vous faites de votre vie, mais arrêtez.’

Pourquoi es-tu parti vivre à Londres à 18 ans ?

Pour apprendre la langue. À l’époque, j’étais dans la restauration. J’ai fait l’école hôtelière. Je suis sorti dans les trois ou quatre premiers de ma promotion. J’étais voué à continuer. C’est un truc de famille : ma grand-mère avait une auberge, mon frère un restaurant, à l’époque. Mais pour bosser dans la restauration, il faut parler anglais. J’ai donc réussi à choper un boulot à l’ambassade de France à Londres en tant que serveur. J’étais en salle, habillé en queue-de-pie. On était trois mecs, trois serveurs, trois potes et on allait chourer les clés de la cave, piquer des bouteilles de Dom Pérignon pour les ramener dans toutes les teufs de Londres, où les Anglais buvaient du vin allemand pourri. On sortait tous les soirs. En rentrant, on donnait trois coups à boire et des clopes au mec de la sécurité de l’ambassade pour qu’il nous laisse passer en pleine nuit avec nos nanas… On a foutu un bordel sans nom. On était les rois du monde.

C’était comment les soirées londoniennes dans les eighties ?

Je sortais tous les soirs. Au Mud Club, au Playground, dans toutes les boîtes de Londres. Je fréquentais un mec qui s’appelle Lee Bowery, un organisateur de soirées complètement excentrique : il avait le visage peint en blanc, des coulures de peinture partout… Il s’habillait méga excentrique, c’était un peu le côté ‘gay superextravagant’ mais avec une clientèle très mélangée. Un mix de psychobilly, de mecs très branchés, d’homos, d’hétéros barjos, ça venait de tous les côtés. Et la musique était très underground. C’était surtout le go-go, l’avant-house, le hip-hop de Washington, mais aussi l’électro, des trucs comme Man Tronix ou Robotnik. L’avant-techno, en somme.

Et qu’est-ce qui fait que tu files ensuite à Manchester, trois ans plus tard ?

L’amour !

C’est-à-dire ?

J’ai rencontré une nana. Sa sœur avait sept restaurants dans le Nord de l’Angleterre, et moi, je voulais avancer dans mon métier. Elle me dit : ‘Si tu viens, dans six mois t’en prends un, tu seras maître d’hôtel d’un des restos.’ Donc forcément, ça m’a gratté l’oreille. On s’est cassés à Manchester mais ça ne s’est pas passé comme prévu. Donc, j’ai commencé à être DJ à L’Hacienda, un seul soir par semaine. Tous les autres soirs, je bossais dans un restaurant. Parce que L’Hacienda, ça ne payait pas. DJ, ça ne payait pas.

Comment pourrais-tu décrire cette boîte de nuit mythique qu’était L’Hacienda ?

Un grand hangar. Ce n’était pas encore la folie à l’époque mais tu sentais que la marmite allait bouillir un jour. Le jeudi soir, tu avais des étudiants qui ne payaient pas cher pour écouter du New Order ou du Orange Juice. Le vendredi soir, c’était une soirée ‘black’ : des dealers de shit, des mecs qui venaient s’encanailler. Tous les quartiers un peu chauds de Manchester venaient s’affronter à la danse. Et le samedi, on y jouait pas mal de northern soul. En fait, ils ont aussi voulu faire le mercredi soir pour attirer une clientèle différente, de la mode, les coiffeurs… Les têtes un peu bien-pensantes et sympathiques de Manchester.

Comment ça ?

Ils se sont dit : ‘On va faire une soirée très festive pour attirer du monde.’ Une espèce de show où on arrêtait la musique pendant un quart d’heure pour mettre quelque chose sur scène, comme les spectacles un peu vaudeville de Blackpool, un endroit très important dans la scène théâtrale d’Angleterre. Je ne sais pas si vous avez vu le film Funny Bones? Un film absolument merveilleux qui se déroule à Blackpool, justement. Où une femme fait aboyer son chien en jouant au piano ; où un mec fait des claquettes avec des boîtes en métal et un autre avale des poissons et les recrache vivant… Tous ces artistes sont venus jouer à L’Hacienda. Ça, c’étaient les soirées ‘Zumbar’. J’en étais donc le DJ. Puis, ils ont fait une soirée qui s’appelait ‘Hot’. Ils se disaient : ‘Ça va être l’été le plus chaud d’Angleterre…’ C’était l’été 1988.

Période où l’ecstasy fait aussi son apparition…

Perso, j’aimais bien ça. Mais j’avais envie de jouer et j’en étais incapable quand j’étais fracassé. La drogue me touche trop, je partais complètement en sucette. Impossible de passer un disque. J’étais satellisé.

Pendant les matchs de foot, les mecs prenaient tous des pills. Les flics ne comprenaient plus pourquoi dans les derbys Manchester United-Manchester City, les gens ne se mettaient plus sur la gueule
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Mais le plus drôle, c’était que pendant les matchs de football, des mecs venaient, ils prenaient tous des pills et plus personne ne se mettait sur la gueule… Surtout, le grand truc de l’époque, c’est qu’ils amenaient des bananes gonflables et se les jetaient dessus. Les flics ne comprenaient plus pourquoi dans les derbys, Manchester United contre Manchester City, les gens ne se frittaient plus. Pourquoi il y avait comme un relent d’amour. Là, au club, ils se disaient : ‘Le truc, c’est les inflatable toys (jouets gonflables, ndlr). Ils en foutaient partout dans L’Hacienda. À minuit, les mecs finissaient en slip, sautaient dans la piscine et devenaient fous en écoutant que de la house. Là, tu te disais : ‘Il y a un truc qui se passe.’ Moi, je me casse.

Tu te casses où ?

Faire mon service militaire à Versailles, dans le régiment de marche du Tchad. Après, j’ai été muté à Paris. J’étais au mess des officiers parce que j’étais serveur, c’était mon métier. J’étais aussi DJ parce que les enfants des militaires font des rallyes. J’étais le seul qui jouait de la musique. Comme c’était un des rares trucs qui étaient un peu payés, je gagnais 600 francs par rallye, c’était cool.

Tu sortais à Paris quand même ?

Je sortais toutes les nuits. Je bossais à La Loco, quatre soirs par semaine. En fait, je finissais à 7h, à 8h j’étais à Versailles. Je n’avais pas dormi de la nuit, je faisais la mise en place, j’allais me coucher à 10h30-10h45, dormais jusqu’à 11h45, faisais le service, allais dormir l’après-midi, faisais le service du soir, prenais le métro et je revenais à La Loco toute la nuit. Je n’ai pas dormi pendant un an.

Après ton service militaire, tu repars donc en Angleterre. Avec la folle envie d’en découdre ?

Oui, mais je me rends compte que j’ai raté le bus. Que ça fait un an que les mecs font n’importe quoi. En fait, j’ai compris que je resterais toujours étranger au truc. Que je ne pourrais jamais m’intégrer totalement. Que je serais toujours comme un fruit exotique. J’ai eu une vraie frustration, et je me suis dit : ‘En fait, ce qu’il faut que tu fasses, c’est que tu rentres chez toi et que tu le fasses chez toi.’ Je suis resté quatre mois en Angleterre. J’étais de retour à Paris fin 1989.

Tu retournes à Manchester parfois ?

Ouais, ça m’arrive.

À l’époque, déjà, tu pouvais sentir que la ville était gangrénée par les gangs ?

Très vite. À partir du moment où ils ont fait de l’argent, parce que l’argent est venu tout de suite…

L’argent ?

La drogue… Quand tu as 5 000 gamins qui prennent 10 pilules par soir, je peux vous dire que ça fait beaucoup, beaucoup d’argent. Les DJ, l’organisation… Tout de suite, c’était mafieux. Les gangs ont imposé leur loi. Les mecs, ils arrivaient avec des brouettes d’ecstas.

Même à L’Hacienda ?

L’Hacienda a fermé à cause de ça (le club a fermé en 1997 en raison du décès d’une jeune fille de 21 ans après une overdose d’ecstasy, ndlr). Les gangs étaient tellement méchants, tellement virulents, que c’est l’un d’entre eux qui a pris la porte de L’Hacienda. Ça a été la merde totale. Ils auraient dû faire venir des mecs de Glasgow, d’Irlande ou de n’importe où pour que les portiers soient complètement étrangers à tous ces petits groupes. Parce que c’étaient que des merdeux, des mômes de 20 ans, mais supraviolents… Les mecs avaient la gâchette facile. J’ai un pote à moi qui était chef d’un des gangs. Il était très gentil, au premier abord.

Et au second ?

Il a commencé à racketter ses colocs. L’un d’eux organisait des soirées dans leur appartement. Ils étaient tous copains, ils habitaient sous le même toit. Mais le soir où ce type organisait ses soirées, mon pote envoyait son gang pour le racketter. Quand il rentrait à la maison deux heures après, personne n’en parlait. Tout le monde savait mais personne n’en parlait. Ce mec-là, un soir, il a été à L’Hacienda. Il y a eu une embrouille avec le type à la porte de L’Hacienda, il est entré dans le club. Puis, à un moment, ça l’a gavé. Il est sorti, a foutu des coups de couteau au videur et il est retourné dans le club pour continuer à danser. Quinze jours plus tard, il a nettoyé son arme, shooté sa meuf et il s’est foutu en l’air. Sympa. Voilà le niveau de ces mecs-là. Il avait 18 ans. Quand j’allais à Blackpool ou à Liverpool, il nous prêtait des bagnoles volées, on allait à droite, à gauche.

Quand tu reviens à Manchester en 1989, tu fréquentes un peu les raves ?

Bien sûr. C’était vachement beau. Chaque semaine, c’était mieux que la semaine précédente. On a fini par tous se connaître. C’étaient des grands champs sans aucune organisation ; des mecs qui courent dans tous les sens. Tout et n’importe quoi. Mais avec une espèce d’aura, d’amour, de gentillesse. Après, à partir du moment où les gros loulous sont venus avec leur grosse bagnole pour faire du pognon, ça a vite vrillé. Si tu prends le club où j’allais souvent, l’Eclipse, à Coventry, les DJ étaient derrière des grillages. On était enfermés dans une prison. Après, je ne sais pas si je ferais ça aujourd’hui, avec l’âge que j’ai, avec une famille et un enfant. J’ai vu des trucs vraiment chauds, des mecs se faire flinguer, et même se faire jeter du premier étage parce que, s’ils ne le faisaient pas, il allait revenir le lendemain pour les shooter.

Tes parents savaient-ils ce que tu faisais à ce moment-là ?

T’es fou. Je ne disais rien.

Tu penses qu’ils se seraient inquiétés ?

Je ne sais pas, vous vous seriez inquiétés, vous ?

Tu dis souvent que ta famille ‘ne te tirait pas forcément vers le haut’. Ça veut dire quoi ?

Si mon père avait continué les fêtes foraines, je pense que j’aurais continué aussi. C’est une vie qui m’aurait à peu près plu
LG

Je n’ai pas grandi dans une famille qui accorde une grande considération pour l’autre et qui, quelque part, est un soutien. Ils l’ont peut-être fait mais ça ne s’est pas beaucoup vu. ‘On ne va pas se faire chier pour les mômes.’ J’ai entendu ça toute ma vie. Mes parents ne m’ont jamais emmené au cinéma, ils ne se sont jamais demandé ce qu’ils allaient faire le dimanche pour me faire plaisir. Donc, il y a un moment où tu veux prendre ta revanche, leur dire : ’J’ai envie de faire ça et je vous emmerde.’ Je les vois toujours, on a de bons des rapports mais je sais, en ayant énormément réfléchi à la chose, que sans eux, je ne me serais pas construit de la même façon… En tout cas, je n’aurais pas le même rapport à ma femme ou à mon fils. Je fais peut-être trop attention, je suis trop neuneu.

Ton père était forain, c’est ça ?

Quand j’étais petit, oui. Pour moi, c’était la jouissance d’aller faire des tours de manège gratuits chez ‘Madame Gigi’ et chez ’Monsieur Machin’ parce que je les connaissais depuis petit. Ce qui est génial, c’est que j’en ai joui toute ma vie. Je peux aller demain au Trône, j’aurais toujours les manèges gratos. La fête foraine, ça fait partie de ma famille et de ma vie.

Travailler dans les fêtes foraines, est-ce une voie que tu aurais pu prendre ?

Je dis toujours que j’aurais bien voulu continuer. Si mon père avait continué, je pense que j’aurais sûrement continué aussi. C’est une vie qui m’aurait à peu près plu.

Il y a des similitudes avec le monde de la nuit finalement…

Quelque part, tous mes métiers sont liés. On vend des petites doses de bonheur qui font qu’on arrange le quotidien. Que ce soit trois minutes dans un manège en chiant dans son froc, deux heures en écoutant de la musique et en s’abandonnant les yeux fermés, ou avoir la langue qui explose en mangeant quelque chose, c’est la même chose. On est dans le plaisir.

À suivre…

 

Par Victor Le Grand et Anthony Pinelli