ROLAND-GARROS

Le journal de Pauline

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
Il est exclusivement réservé à society-magazine.fr.
Jour après jour, Roland-Garros 2015 vu de l'intérieur par l'œil totalement subjectif de Pauline Parmentier (94e mondiale, 8e de finaliste 2014).
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Vendredi 29 mai – Monter à la volée pour rester jeune

FullSizeRender (10)Nicolas Mahut est un serveur-volleyeur. Oui, ça existe encore. C’est un joueur que j’adore et que je respecte énormément. Il est passé par de grosses galères, des blessures vraiment inquiétantes, mais il n’a jamais perdu son sourire, jamais rien lâché. Depuis deux ans, il revient à son meilleur niveau. Il a fait finale en double en 2013 à Roland-Garros. Cette année, il s’est préparé avec notre entraîneur de Fed Cup, l’espagnol Gabi Urpi, pour pouvoir gagner sur terre. Ça a payé : il a battu Coppejans en trois sets puis Gulbis en quatre sets et a joué cet après-midi un match incroyable – perdu en cinq sets – contre Gilles Simon. Physiquement, il m’a impressionnée grave. Il est monté plus de 100 fois à la volée, c’est monstrueux. C’est un joueur fin mais qui connaît son corps et qui change souvent d’entraîneur pour apporter à chaque fois un petit plus dans son jeu. On rigole toujours avec lui car on fait partie des joueurs qui ont le plus changé de coach dans leur carrière ; on se chambre là-dessus. Je sais pas comment il fait. Moi, j’aurais la tête a l’envers, lui, il l’a a l’endroit.
Des joueurs qui partent à l’assaut du filet, il y en a eu : Noah, Becker, Sampras, Rafter mais aussi Weaton, Balcells ou encore, évidemment, Federer… Nico, lui, n’arrête pas de monter au filet, et c’est quasiment le dernier ou presque. On a parlé de tout cela après le match : “Le ralentissement moyen des surfaces il y a dix ans n’a pas aidé, explique-t-il. Après, les modèles de joueurs d’aujourd’hui qui en découlent – Rafa, Djokovic, Murray, Nishikori – ne vont peut-être pas inciter les jeunes joueurs à monter.”
Ce qui frappe chez lui par rapport aux autres volleyeurs, c’est que ça ne semble pas être une débauche d’énergie folle d’un type qui part à l’abordage mais un style très lucide, un peu comme Edberg, qu’il a copié, gamin: “J’ai eu parfois du mal à assumer que je voulais monter à la volée, surtout sur les surfaces lentes vu que je suis moins fort que les autres du fond du court, concède-t-il. De fait, j’ai pris le parti d’exploiter au maximum mes qualités et de proposer des variations : service volée, montée en deux temps, chip puis balle rapide, etc.” Cet hiver, il a connu une première sélection en Coupe Davis. À 33 ans. Posez-lui la question si vous le croisez dans les allées, il en parle avec fraîcheur, c’est beau. Moi, je vais continuer à aller le voir jouer. Parce que ce qu’il fait, c’est un plaisir immense qu’il offre aux spectateurs. Et il lui reste plein de matchs à gagner.


 

Jeudi 28 mai – Arrêter le tennis à cause de Twitter

28maibisParmentier“Putain, t’es vraiment qu’une merde.”
C’est, en substance, le genre de message que je reçois en une quinzaine de versions à peu près similaires sur Twitter lorsque je perds un match. Mardi, ça n’a pas manqué.
J’ai créé mon compte en 2013. Quelques semaines plus tard, les premiers messages que je recevais lorsque je rallumais mon smartphone après un match étaient des insultes. Des messages en anglais, nombreux mais quasi identiques. Beaucoup d’hommes, d’Europe de l’Est souvent. Pas vraiment des messages de déception de gens qui vivent les défaites à ma place, non, plutôt des types qui parient en ligne. Sur mes matchs. Et qui perdent. Certains me précisent combien ils ont parié. Sincèrement, ça ne me fait jamais marrer. Un mec qui écrit sa frustration d’avoir perdu 10 euros, franchement, qu’est-ce que j’en ai à foutre ? C’est son problème. Je ne veux pas être la cible de ce genre de personnes. Entre le Café des sports des sites spécialisés de types qui écrivent qu’ils feraient mieux que moi et Twitter avec d’autres tarés qui me demandent de crever parce qu’ils ont perdu 1,50 euro, c’est de la folie pure. Les réseaux sociaux sont très pratiques pour les sponsors et pour communiquer sur notre carrière mais nous, les joueurs, ça nous rend plus facilement accessibles et donc plus vulnérables. Après, les instances considèrent qu’on est assez grands pour gérer notre compte tout seuls, ce qui est vrai.

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J’ai bloqué les messages d’inconnus sur Facebook. Sur Twitter, parfois, je donne mon avis sur mon sport. Bien évidemment, je me fais massacrer. Lorsque Bouchard n’avait pas voulu serrer la main de son adversaire en Fed Cup avant le match et que j’avais écrit que c’était triste d’en arriver là, je m’étais fait pourrir. Quand j’avais tenté un trait d’humour sur le mariage de Murray, beaucoup l’ont pris au premier degré et m’ont traité de sous-merde qui n’avait rien compris. Surréaliste.
Quand je reçois ces messages, je ne relance pas, je ne relance plus. Je pense toujours à une joueuse vers la 200e place qui avait répondu : dans la foulée, elle a reçu des photos de cercueil et des messages du style “Je vais te retrouver.” Je pense aussi et surtout à Rebecca Marino, une joueuse canadienne qui a vécu la même chose et qui n’a pas pu tenir. Elle a arrêté sa carrière. Enfin, elle s’est éloignée des courts pour un temps indéterminé. C’est aussi ça, la vie sur le circuit.


 

Mercredi 27 mai – Jouer simple en double

FullSizeRender (9)Bon, quand ça veut pas, ça veut pas. Même quand je suis aidée, en l’occurrence par ma copine Julie Coin. On a perdu. On a joué ce matin en double, un peu pareil qu’hier avec un très bon premier set qu’on perd 7-6 et puis derrière, la roue de vélo (6-0). C’étaient des têtes de série en face, mais quand même… Étonnamment, on était vachement dans le plaisir, on s’est bien marrées, on s’entend super bien, ce qui fait que jouer avec une pote, c’est au moins un bon moment de pris. Jouer avec des gens que j’apprécient moins ou que je ne connais pas trop, c’est quand même moins l’éclate, et ça peut être encore plus chiant à regarder. J’ai longtemps cru que le double, c’était pas cool du tout, mais en fait, ça te fait encore progresser sur des points où tu peux te laisser aller par confort. L’œil, par exemple, a besoin d’être stimulé, au retour, à la volée aussi.
L’interception à la volée sur retour de service, c’est très complexe à maîtriser, les qualités requises sont multiples et quand tu vieillis, eh bien il faut te bouger pour te réinventer. En France, le double est très peu considéré, alors qu’aux États-Unis ou en Angleterre, c’est une discipline voire un sport à part entière. C’est dans leur culture, on le sent beaucoup dans les catégories de jeunes. Là-bas, ils sont au taquet dès le plus jeune âge. Sur les Grands Chelems, ils sont bien là, et sur les tournois américains, il y a beaucoup plus de spectateurs que chez nous. Les spectateurs qui te suivent, sur les tournois ou les réseaux, c’est un sujet en tant que tel. Demain, j’écrirai sur Twitter et ses conséquences sur le tennis. Une minirévolution. Et un beau bordel dans les têtes…


 

Mardi 26 mai – Entrer par la sortie

26maiParmentierTrop vite, trop court, ce Roland. Je ne suis pas passée à côté de mon match, mais c’est quand même embêtant de dégager aussi vite cette année. J’ai perdu 4 et 3. J’étais bien, pas du tout bloquée par l’événement mais j’ai clairement manqué d’agressivité. Mon adversaire, l’espagnole Soler-Spinosa, était un peu mieux classée que moi (74e contre 94e) mais on avait un peu la même filière de jeu. Ma tactique était donc assez simple: celle qui prendrait le jeu tout de suite à son compte gagnerait le match. Bon, eh bien ça n’a pas été moi.
Le premier set se joue en partie sur un truc improbable: à 5-4 pour elle, je sers une balle qui est let mais l’arbitre ne réagit pas. J’arrête le point. C’était tellement évident, pour le public aussi ! Mais l’arbitre considère que je le perds. Tout le monde l’a entendu, c’était dingue, surtout l’arbitre de chaise, c’est impossible autrement. À Roland Garros, ce sont les meilleurs, mais aujourd’hui, il y a eu un bug. Le problème, c’est que la machine qui est censée l’informer n’a pas réagi. Aujourd’hui, avec tous les dispositifs électroniques, le hawk eye et cette foutue machine automatique sur le filet, les arbitres ne prennent plus aucune décision d’eux-mêmes sur ces sujets. Il ne s’en remettent plus à leurs sens, encore moins à leur bon sens. Moi, j’ai confiance dans les gens, mais là… Je trouve ça assez triste, et cette question dépasse le cadre du tennis.
Après, ce match perdu, c’est de ma faute : je dois jouer, tenter, chercher, créer et trouver, je dois pas m’attendre à ce que la fille soit fair-play et me dise : “Mais oui, tu as raison, évidemment qu’elle est let ta balle…” Je me suis crue dans le monde des Bisounours, je n’ai pas été lucide du tout.

Reste la conférence de presse. Tout comme Gilles Simon qui en avait marre qu’on ne lui parle que de son dos en permanence, moi, c’est la huitième journée consécutive où l’on me demande si je n’ai pas la pression cette année par rapport à mon tournoi de l’année dernière et aux points que je risquerais sûrement de perdre. Même si je voulais en faire abstraction, c’était impossible. Tous les jours, j’ai croisé au moins un mec qui considère que son travail, c’est de me mettre un peu plus la tête dans le sac. C’est hallucinant tellement les questions ne sont pas constructives ni utiles au jeu lui-même ! Et je ne parle pas que pour moi. Je ne comprendrai jamais cette quête non pas de la petite phrase mais de la même petite phrase. Le tennis reste mon sport, un truc fabuleux qui m’arrive mais on passe par des moments de bonheur et de doute si extrêmes que c’est très usant Mais c’est beau. Ça sert à quoi d’être passionnée, sinon ? Demain, je joue le double avec Julie Coin. Peut-être que la machine à let sera en panne !


 

Lundi 25 mai – Servir à la cuillère

25maiParmentierAujourd’hui, mes petits cousins avaient ramené leur raquette pour le déjeuner, donc je n’avais pas vraiment le choix: j’ai préparé mon premier tour avec eux.

J’ai grandi à Berck-sur Mer, sur la Côte d’Opale. Un terrain du club de la ville porte désormais mon nom, et j’en suis super-fière. Une partie de ma famille (une douzaine de personnes) est venue à Paris hier et aujourd’hui pour me voir jouer mon premier tour. Résultat ? Je suis programmée pour demain, et tout le monde sera reparti. On dirait une blague, non ? J’ai quand même bien profité d’eux aujourd’hui, la veille de mon match ; on se voit tellement peu souvent… J’ai terminé ma – vraie – session d’entraînement dans mon club du TC Paris à 13h30, on s’est donc mis à table très tard.
J’ai résisté à la tentation de passer beaucoup de temps à Roland-Garros aujourd’hui, ça use. Je suis juste allée voir la couturière du stade pour qu’elle me floque les badges de mes sponsors habituels sur mes nouvelles tenues. Il y a parfois des marques qui me contactent quand mon match est télévisé. Là, je joue sur le court n° 2. Le téléphone n’a pas sonné.
Sinon, ce matin, BFMTV a presque oublié de parler du tableau féminin  – “Ah oui, et il y a aussi Cornet qui va jouer” –, on a vu mieux. Ce sont pourtant les filles qui ont fait parler d’elles aujourd’hui. Alizé, donc, qui s’est qualifiée malgré une “partie du court toute pourrie” comme elle l’a exprimé cash (il fallait que ça sorte), mais aussi Amandine Hesse. Amandine est une jeune joueuse trop sympa qui n’a pas beaucoup de victoires dans le top 100 donc c’est super pour elle. Il n’y a pas vraiment de rivalité profonde entre joueuses, on est dans le même bateau. Chacune trace sa route, chacune se fait son cocon. Ça doit être sympa de se retrouver en fin de carrière, en ayant mis de côté les aléas de la compétition. Moi, j’ai 29 ans donc forcément, je n’ai plus vraiment l’âge pour n’être que dans la rivalité. J’aimerais bien servir à la cuillère comme Virginie Razzano, par exemple. Elle a eu du cran, elle. Elle a toujours eu du cran, de toute façon. Ce qu’elle a tenté, c’est top. Je croyais qu’elle l’avait fait à cause de ses petits pépins aux abdos mais apparemment, ce serait à cause du soleil. Moi, je verrai bien s’il fait beau demain…


 

Dimanche 24 mai – Rater un selfie

24maiSociety-ParmentierJ’adore les selfies, Roger est quelqu’un de très cool mais pour être honnête, je comprends sa réaction aujourd’hui : même si c’est spontané, c’est assez flippant de voir débarquer un troll et son smartphone sur le terrain à la fin de son match.
Cela dit, ça devient quand même de plus en plus compliqué de rater un selfie. À Roland Garros, cette année, il suffit d’aller sur un drôle de stand qui a été installé pour se prendre en photo avec les joueurs. J’y suis allée ce midi. Au début, dans mon agenda, j’avais noté que c’était une rencontre avec le public. J’étais persuadée que c’était une table et des posters pour signer des autographes. Complètement à la rue, la fille. En fait, l’idée, c’est de passer un bracelet électronique devant une machine, de se positionner sur une chaise à côté d’un joueur et d’attendre que le cliché arrive automatiquement sur son smartphone. Il faut regarder la boîte blanche, fixe, celle où tout se passe. À deux mètres. On est loin du bras tendu avec le smartphone au bout, ce n’est même pas un selfie mais c’est quand même très cool, peut-être juste parce que c’est nouveau, je ne sais pas vraiment. À côté du spectateur venu se faire tirer le portrait, c’est tentant de faire les oreilles de lapin mais je suis restée très pro : on a tourné toutes les vingt minutes avec d’autres joueurs.
Dans les allées, les selfies ont remplacé les autographes, c’est juste fou. Moi, j’ai beaucoup de chance, les gens sont polis, donnent du “un selfie, s’il vous plaît”. Ce midi, j’ai dû en prendre un moi-même avec un groupe de filles parce qu’elles avaient des bras trop courts ! Je ne pense vraiment pas avoir le bras long non plus… même si je suis grave fan de la barre de fer, j’avoue (voir la photo, avec l’équipe de France de Fed Cup)C’est un cadeau, hein, je n’allais pas le refuser. C’est un ami chinois qui me l’a offert, et je n’ai pas vraiment prévu de me les mettre à dos, lui et ses potes. Mon grand regret : ne pas savoir faire de duckface, sinon, je n’arrêterais pas, j’en ferais tout le temps, c’est tellement drôle. Il ne faut pas jouer au vieux con, c’est quand même cool, les selfies. Bon, allez, faut que j’arrête de trouver tout cool, ça devient bizarre cette histoire.

PS : une grosse pensée pour Patrice Dominguez et sa famille.


Samedi 23 mai  – Faire des ménages

23mai_Parmentier_societyCe qui est bien lors du Kid’s Day sur le Central de Roland-Garros, c’est que les femmes de ménage peuvent travailler tranquillement : les vestiaires sont presque vides.
Dans les travées, il y a du monde partout. C’est la journée des enfants, mais aussi, et surtout, des hommes : des joueurs en nombre mais très peu de joueuses, idem dans le numéro de L’Équipe Magazine du jour.
Le principe de matchs-exhibitions avec de la musique est très sympa, même si ce sont toujours les mêmes joueurs qui sont concernés. C’est dur d’être à l’aise sur le terrain, ça se sent vachement pour certains. Pour la Monf’ ou pour Mansour Barhami, c’est inné mais pour d’autres, on sent bien qu’il faut jouer un rôle. C’est quand même bien de le faire parce que c’est pour le plaisir des gens, et c’est ça le plus important, donc ça passe !
Des ménages, les joueurs – les meilleurs – en font, et ça fait complètement partie du métier. Sharapova a passé pas mal de temps avec sa Porsche cette semaine mais ce n’est pas la seule : les tops du top bossent depuis lundi pour les marques qu’ils représentent parce que, ensuite, une fois que le tournoi est lancé, c’est rideau.
Un autre qui fait des ménages, c’est l’invité du jour sur le Central : Cyril Hanouna. Ultra, ultra populaire. Quand je suis entrée sur le terrain, le public est resté assis, tranquille, peinard. Quand Hanouna est arrivé, c’était de la folie. Hanouna, qu’on l’aime ou pas, faut bien reconnaître qu’il arrive à faire passer quelque chose. Finalement, avant le tournoi, tout le monde joue un rôle, en fait. Mais la compétition arrive : place aux vrais coups de balai !

Par Pauline Parmentier