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Le revenant

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Seul acteur français au casting du grand favori des Oscars, The Revenant, un normand de Muneville-le-Bingard a été choisi pour jouer le chef des trappeurs. Fabrice Adde découvrait alors pour la première fois l’Amérique. Entre la soirée d'anniversaire de DiCaprio, les longues journées d'attentes dans le froid, Raymond Domenech et les exigences d'Inarritu, journal de bord d’un acteur en vadrouille. À la première personne.
Fabrice Adde, profession trappeur.
Fabrice Adde, profession trappeur.

Le casting

Pour jouer le rôle de Toussaint, le chef des trappeurs français, le dixième personage du film, en gros, les Américains cherchaient un physique et un Français qui sentent la France, quelque chose comme ça, pas un Québécois sans accent. À l’automne 2014, je reçois deux, trois pages de dialogues et je demande à un copain réalisateur –qui ne fait pas de films, mais bon– s’il peut m’aider. Lui, tout à coup, se dit : ‘Ah ouais, super, on va faire ça…’ Je me retrouve avec une scène à jouer de chez moi (à Liège, ndlr), où je négocie des peaux de marmotte et d’ours, parce que parfois, le trappeur fait ça avec des Indiens. Donc je prends ma caméra et on se met au fond de mon jardin. Si on cadre d’assez près, on peut croire à une clairière ou à une forêt, hein… Je me fais pousser la barbe, je ne me lave pas les cheveux pendant deux jours pour qu’ils tiennent avec du gel, je mets deux blousons en cuir et une chemise à carreaux verte pour que ça fasse un peu bûcheron, et puis je m’assoie, je prends une vieille bouteille de bière et des peaux de mouton. On en a parce qu’en Belgique, quand t’es petit, ils font tes photos de bébé sur des peaux d’animaux. Valentine, ma petite amie, fait la chef indienne, elle va me lancer les peaux. Action.

Trois semaines plus tard, j’ai un retour d’Inarritu qui est très intéressé, sauf qu’il m’appelait Fabrouce

On fait quatre versions, dont une un peu plate, parce qu’on se dit qu’il y a peut-être des codes à respecter, et une version un peu Gégé Depardieu, quoi, vu que le texte est en français : ‘Oh putain, moi je veux une femme avec des gros seins et qui cuisine, hum hum…’ C’est le texte, hein ! Deux minutes, pas plus. Je fais aussi une version assez ‘rrh, rrh’. Au final, on a un truc de douze minutes plus une petite présentation avec un gros accent – ‘Hello I am Fabrice Adde, I come from France, and I go to see you…’ Ma meuf est à côté, je demande aussi à une copine de traduire et joue sur le côté français, genre ‘c’est comme ça et pas autrement, merde, les affaires, c’est les affaires, business is business. On envoie et c’est parti. Trois semaines plus tard, j’ai un retour d’Inarritu qui est très intéressé, sauf qu’il m’appelait Fabrouce. Bon. Il est très intéressé, tout ça, mais ils vont quand même chercher des gens au Canada. Alors là, je ne comprends pas trop pourquoi, je me dis que c’est mort. Finalement, j’ai une réponse fin novembre : j’apprends que je suis sélectionné parmi 40 candidats, dont Vincent Pérez et Jérémie Elkaïm… À ce moment, je sais qu’il y a DiCaprio au casting mais pas que j’ai une scène avec lui.

La préparation à Paris

À partir de là, ils me disent de ne plus me couper les cheveux, de ne plus rien couper en fait, faut qu’il y ait du poil, que je ressemble à un ours. C’était un tournage très, très poilu. Je pars à Paris faire un moulage de mon corps. Ils voulaient mon corps mort : on te moule avec du latex, t’as des sensations bizarres, je crois que c’est comme ça quand on est mort. Fallait pas que je bouge, hein, genre faut fumer des trucs illicites avant, respirer par le nez et être très détendu, sinon… Il y a des gens comme Jean-Claude Dreyfus, des claustrophobes aussi, bon bah, ils peuvent pas. Tu finis avec trois kilos de peaux, ça dure 45 minutes comme ça, et tu ne dois pas bouger du tout, tu rentres dans une espèce de transe, c’est assez bizarre. Et puis tout à coup, ils t’arrachent des trucs avec les poils. Après, dans le film, tu ne verras rien. Ça coûte 4 000 euros à faire mais ils ne l’ont pas utilisé. Il y a un bout de corps mort de Fabrice Adde qui traîne aux États-Unis, et que j’aimerais bien récupérer d’ailleurs. Pour un spectacle.

La préparation dans l’Alberta

Ensuite, j’ai dû traverser l’Atlantique pour essayer des costumes. Moi, j’ai été élevé à la dure, hein, je suis fils de paysan, un peu brut, on m’a plutôt appris à porter sa bouche vers l’assiette que le contraire, donc voyager en première classe… J’ai la barbe, les gens sont un peu terrorisés quand j’entre avec mon sac. On dirait un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Pour tous les personnages, il y a quelque chose comme ça de l’ordre de l’homme qui a vu l’ours, une animalité qui me renvoie à mon humanité. Parce qu’après, je me fais quand même couper les couilles

Dans l’avion, je travaille un peu mon personnage, parce que je crois beaucoup à la force de l’inconscient, je suis très fraternel avec mon inconscient, donc j’y vais : ‘Vas-y ! C’est quoi ? Du champagne ? Verse, verse, verse !’ Bon, je ne me bourre pas la gueule non plus mais je me dis : ‘Qu’est-ce que tu fous là ?’ Après, quand tu te poses, tu ne commences pas par Los Angeles, hein, c’est Calgary, une ville pétrolière où il fait -27. Bam. Les gens ne me répondent pas, de toute façon ils ne savent pas qui je suis. À l’hôtel, tu prends tout, tu regardes tout, t’écoutes tout. Et donc là, je pars dans l’Alberta, à Calgary, fin novembre, pour des essais costumes et maquillage. Au début, ça fait trop tsar polonais, et on n’est pas dans l’époque. Un autre, ça fait trop Lawrence d’Arabie, ça va pas du tout… C’est quand même avec une nana qui a déjà eu un Oscar pour les costumes donc tu essaies plein de trucs, des chaussures, des machins, c’est quand même le chef des trappeurs, hein. Et là, je vais voir Inarritu. Qui n’en a absolument rien à foutre. Plutôt, il ne voit rien, on est habillés comme des ours, avec des couches de plein de trucs. Là, il regarde, il dit non, il veut mettre une toque, hop, les cheveux comme ça, pouf pouf, en fait non, même pas besoin de toque. Et puis c’est validé. Ça a pris quinze jours, très bien, et voilà, c’est fini : ‘Tu tournes dans trois semaines.’ Je me dis que je vais travailler un peu mon truc…

L’attente

Le soleil se lève à 9h30 et se couche à 15h30. T’as pas intérêt à te lever tard. Une heure et demie pour aller sur le plateau en bus. Ne jamais monter derrière, tu sens les nids-de-poule comme jamais. Une fois arrivé là-bas, dans la forêt, les bagnoles, ce sont des voiturettes de golf déguisées en moissonneuses-batteuses. Je ne peux pas aller sur le plateau quand je ne tourne pas. Du coup, je me fais des relations. Je joue au poker avec tous les autres trappeurs, le french flair, sûrement. On se marre bien. On me dit que je tourne mi-novembre, avant le revirement : ‘Bah non, il neige pas et il faut de la neige…’ On me prend donc un billet pour la Belgique. Je vais pour monter dans le taxi quand on m’appelle pour m’annoncer : ‘Non, non, tu restes en fait, on va tourner après-demain.’ Mais deux jours plus tard, toujours pas de neige, donc je reste dans ma chambre avec vue sur un parking mais je suis content, je suis au Canada. Sauf que tu fais vite le tour des rues de Squamish. Je suis seul, il fait nuit, je regarde du hockey –quelqu’un arrive à voir le palet ? Après dix jours à parler anglais, je ne peux plus développer de conversations. La seule gonzesse, c’est la femme qui tient l’épicerie, et je ne peux pas appeler parce que ça coûte supercher. J’ai pensé à écrire un livre, genre Comment réussir à ne pas être heureux, à un moment où tout le monde te dit : ‘Putain, c’est génial pour toi !’ Je culpabilise car je me dis que je devrais être heureux, j’ai un peu l’impression d’être en cure de désintoxication. Il y a un magasin où ils ne vendent que de l’alcool. J’ai envie de picoler tout seul et tout, mais bon, c’est pas du tout mon truc. Je commence alors à lire un roman d’Herman Koch, Le dîner. Puis celui qui a inspiré le film que j’allais tourner, mais mon personnage est beaucoup plus sympa dans le livre, il ne tue pas, il ne viole pas, il aide.

L'attente.
L’attente.

Le tournage

Enfin, on me dit que je tourne le lendemain. Pick-up à 4h30. Et moi, je suis encore en décalage. Là-bas, ils préparent tout, on fait les répétitions. La première scène dure deux jours, elle est sans DiCaprio mais avec les Indiens. Il y en a un qui me dit : ‘Aba hou hou.’ Je ne comprends rien, il y a un traducteur qui m’aide, je ne parle pas leur langue, c’est obscur. Visiblement, il n’y a pas beaucoup de consommes. Sur le plateau, on boit du thé, beaucoup. Au bout de dix, bah tu as envie de pisser. Je demande à faire une pause à Inarritu, et là, tous les autres qui n’osent pas parler au réalisateur me disent qu’ils ont envie de pisser depuis une demi-heure : ‘T’es le chef, tu dois lead notre team.’ Je demande donc pour mes copains trappeurs. Le problème, c’est que j’ai quinze couches sur moi, je ne sais pas comment ils faisaient à l’époque. Pour une autre scène, ils installent une flamme sur le plateau. Inarritu me dit : ‘Ah, c’est bien quand t’as la flamme à coté.’ Sauf que je cuis. ‘Pourquoi tu fais des grimaces comme ça ? – Bah ça me brûle.’ J’ai beau résister, au bout d’un moment, ça brûle. Des petits détails. Il y a aussi cette scène de viol, il veut que j’en fasse beaucoup plus, ce qu’on ne voit pas assez au cinéma français, en fait, j’aime bien ce côté-là : pour tous les personnages, il y a quelque chose comme ça de l’ordre de l’homme qui a vu l’ours, une animalité qui me renvoie à mon humanité. Parce qu’après, je me fais quand même couper les couilles.

En attendant la pause pipi, les trappeurs se serrent les coudes.
En attendant la pause pipi, Fabrouce et la doublure lituanienne de DiCaprio se serrent les coudes.

La scène avec DiCaprio

Je suis en train de répéter une scène avec sa doublure, un Lituanien, et à un moment donné, il apparaît d’on ne sait où, et le voilà. Tac, tac, hello ! hello ! C’est DiCaprio. La scène est trop écrite à son goût, alors il se met à expliquer au réalisateur que ça ne va pas, que la ceinture autour de la bouche et autour d’un arbre, c’est trop. ‘No, no, it’s Hollywood.’ Lui, il veut faire un truc plus violent : claquer la tête de l’autre contre l’arbre, mettre la main là, le mettre en joue puis lui dire de fermer sa gueule : ‘Ne crie pas sinon je t’éclate !’ Ça s’est très bien passé, mais tu sens que c’est le seul qui peut faire ce genre de choses. Avec DiCaprio, il n’y a pas de chichis. Il se comporte comme ce que l’on attend d’un acteur professionnel, alors que j’ai déjà vu dans ma vie des figurants qui pétaient un câble parce qu’il n’y avait pas de salami sur la table régie. Sur le tournage, il apparaît, tu te retournes pour lui dire au revoir car la scène est finie, et hop, il a disparu. Il apparaît, il disparaît, voilà. Deux heures trente minutes et c’est fini. DiCaprio a une doublure qui fait vraiment tout. Lui, il regarde, il regarde, puis se met dans les pas de la doublure et après il joue. Dit comme ça, ça casse un peu le mythe mais en fait non, tu sens qu’il essaie de bien repérer les difficultés des scènes compliquées. J’ai aussi passé une journée le froc baissé, avec un canon à chaleur sur moi et DiCaprio à 20 mètres, comme si on était au bois de Boulogne, c’était surréaliste.

DiCaprio se comporte comme ce que l’on attend d’un acteur professionnel, alors que j’ai déjà vu dans ma vie des figurants qui pétaient un câble parce qu’il n’y avait pas de salami sur la table régie

C’est normal, c’est mon métier, mais il y a toujours un moment de dépressurisation où tu te dis que tu vas te réveiller. À un moment donné, le tournage s’arrête pour son anniversaire. Il est scorpion. Et son anniversaire, à DiCaprio, ça dure une semaine. Donc le tournage s’arrête pendant une semaine ! J’aimerais bien qu’il m’invite à son anniversaire, je le trouve très chouette. Mais il n’est pas logé avec nous, et c’est avec sa doublure qu’on fait une fête. À l’hôtel. Mon agent me dit de faire gaffe, que je suis en Amérique, tout ça. Là, je ne sais pas ce qui se passe, l’anglais me vient mieux, je me mets à danser, tequila, paf ! Je ne me souviens plus de la suite, trou noir. Je sais juste que j’ai fini à poil dans la piscine d’un autre hôtel, à faire l’éléphant. Moi, je me dis : ‘Je le fais ou je le fais pas ?’ Eux, ils me chauffent : ‘Yes, yes, very funny, Fabrouce yeahhhhh !’ Mais bon, c’est toujours pareil quand tu as des trous noirs, tu ne sais pas. On était 200 au total. Finalement, je ne fais qu’une scène en novembre, ils me ramènent en Belgique, puis j’y retourne en février, une semaine, quatre jours de tournage. Au Canada, ils me rassurent : ‘C’est bien, on est heureux pour toi, ce rôle, tu le mérites.’ Quand je reviens en Belgique et que je dis que j’étais en tournage au Canada avec DiCaprio et Inarritu, ils pensent tous que je me fous de leur gueule, certains se disent: ‘Mais pourquoi ce n’est pas moi ?’ J’en sais rien, moi, demandez à Inarritu. Je l’ai revu à une fête du tournage, Inarritu, je l’ai fait rire je crois, un peu comme un copain.

L’avant-première parisienne au Grand Rex

J’arrive et je me retrouve dehors, à coté du mec de la sécurité. Je lui dis que je suis dans le film et que je veux juste passer, que je suis le trappeur français. Il me dit : ‘Mais oui, t’es le trappeur français, on a parlé de toi une demi-heure à la réunion ce matin…’ Au moment où il se fout de ma gueule, il y a Raymond Domenech et Estelle Denis qui passent devant les photographes, Nelson Monfort et Nagui aussi. Je ne comprends pas trop, parce qu’ils ne sont pas dans le film, eux. Ils vont juste au cinéma. Après, je me vois mal aller devant cette masse de journalistes pour qu’on me prenne en photo parce que je suis le seul trappeur français, et que tout le monde fasse : ‘OK, c’est bon, merci.’ Là, je me dis que je ne vais jamais arriver à faire carrière. À l’intérieur, on ne m’appelle pas non plus sur scène mais je m’en fous, l’important, c’est de faire le métier, être acteur. Même mon agent pense qu’on me voyait de loin, de dos et dans le fond. Je crois qu’ils ne se sont pas rendu compte que mon personnage, il a quand même une importance dans l’histoire. Après, le film est aux Oscars, c’est déjà assez flatteur, je ne me plains pas… DiCaprio, je l’ai vu à l’avant-première, bonjour et tout. Mais c’est moi qui ai merdé, j’aurais pu aller à la soirée après mais je n’ai jamais su me placer.

The Revenant  de  Alejandro Gonzalez Inarritu, avec Leonardo DiCaprio, et donc, Fabrice Adde, en salle le mercredi 24 février 2016.

Propos recueillis par Brieux Férot