FESTIVAL DE CANNES 2016

Le vrai du faux

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
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Regarder un film en l'air, à gauche ou derrière soi. C'est maintenant possible grâce aux casques de réalité virtuelle. Au festival de Cannes, des réalisateurs ont abandonné le cinéma classique pour se lancer dans la "VR". Aucun film ne passe en salle avec cette technologie et pourtant, ils y dédient leur vie. Avec comme ligne de mire une hypothétique Palme d'or de la réalité virtuelle dans les décennies à venir.
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Lampe torche à la main, il furète dans chaque pièce. Le représentant du ministère indien de la Culture attrape délicatement une clé et tente d’ouvrir un placard, silencieux, à l’affût du moindre bruit. Il cherche des indices. Son seul objectif : trouver la présence malveillante qui occupe une de ces pièces. D’un coup, il se retourne, balayant la pièce avec son faisceau de lumière. Fausse alerte, sûrement un banal courant d’air. Sa veste de costume bleu marine toujours impeccable et les manettes bien en main, le haut fonctionnaire continue son exploration de la maison de Paranormal Activity. À quelques mètres, sa femme garde les yeux rivés sur l’écran. Elle peut suivre sa performance en direct. “Je n’aime pas les films d’horreur. Je les regarde toujours avec la main devant les yeux !” mime-t-elle en riant. Pour son mari, impossible d’adopter cette technique. Son casque de réalité virtuelle l’en empêche. Mais après dix minutes, c’en est trop. “Sortez-moi de ce truc”, dit-il à un de ses collègues. Raja –le vice-président de l’entreprise de technologie à l’origine du jeu, présente au pavillon Next du festival de Cannes– esquisse un sourire : “Avec cette expérience, j’ai choqué beaucoup de monde. Des enfants comme des vieux !”

“Quelqu’un pourrait me pointer un flingue sur la tête”

Au bout de la jetée, quelques jet-setteurs descendent de leur yacht. Mais ici, c’est une autre réalité. La réalité virtuelle. “VR” dans le jargon. Dans une salle de projection à ciel ouvert, la trentaine de spectateurs ne tient pas en place. Certains lèvent les yeux au ciel, d’autres tournent frénétiquement sur leur chaise pivotante. Munis de leur casque VR, quelques-uns peinent à retenir leurs émotions. Une spectatrice s’inquiète : “Je ne vois plus mes mains.” Michel Reilhac jette un coup d’œil amusé à l’assemblée. Il est catégorique : “La réalité virtuelle,

Quand je porte le casque, quelqu’un pourrait me pointer un flingue sur la tête, je ne m’en rendrais même pas compte
Amanda Prager, étudiante américaine

ça ne va pas seulement être une nouvelle plateforme. Ça va être l’équivalent du portable.” L’ancien président d’Arte cinéma France a tout lâché pour la VR. Fini le job prestigieux, maintenant, il fait le tour des festivals avec un poème tantrique, son film qui “explore la notion d’intimité”. Comprendre trois hommes et quatre femmes qui se caressent sur fond blanc. Et que l’on peut voir sous tous les angles, en réalité virtuelle. Parce que c’est là “que l’on a le pouvoir de tout inventer”, selon lui. Pourtant, tout le monde ne le suit pas dans son rêve d’explorateur technologique. Quand il a quitté Arte en 2012, les réactions étaient sans appel. “Pourquoi tu quittes l’aristocratie du cinéma pour aller dans la plèbe ?” revenait souvent. “Certaines de ces mêmes personnes viennent me voir maintenant et me disent que je suis visionnaire”, assure-t-il.

Amanda Prager, tongs aux pieds, sa casquette University of Pennsylvania posée bien droite sur la tête, se faufile au milieu des businessmen de la Croisette. Et engage la conversation avec réalisateurs et producteurs potentiels. Pour une raison simple : “[elle veut] être une pionnière. Assise sur des marches tapissées de rouge, l’étudiante américaine détaille ce qu’elle anticipe comme la nouvelle forme artistique émergente. Et elle lui voit un grand avenir. “Des gens ne croient pas que l’Holocauste ait eu lieu. Mais si on leur montre une vidéo en réalité virtuelle avec des survivants qui se plongent dans des archives, ça peut avoir un impact énorme !” Elle croque dans une fraise qu’elle sort de son sac, et prophétise. “Avec la réalité virtuelle, on peut aussi facilement manipuler des gens.” Elle philosophe sur la perte de conscience. La possibilité de naviguer dans cet “autre monde”. “Quand je porte le casque, quelqu’un pourrait me pointer un flingue sur la tête, je ne m’en rendrais même pas compte.” Mais elle préfère prendre le risque. Son but est clair: “J’espère que je serai la première à faire un film en VR qui aura un réel impact.”

LeBron James et les chevaux mongols

Miami, 2015. LeBron James, star de la NBA, se balade en voiture avec des potes. Il raconte un peu les entraînements de pré-saison, boit une gorgée d’eau et enchaîne sur une petite blague destinée à son fils, assis juste derrière lui. Le paysage de la Floride défile. Voilà ce que c’est de vivre avec LeBron James. En réalité virtuelle. C’est un studio québécois, Felix et Paul, qui a mis sur pied ce documentaire. Une caméra 360 degrés a suivi toute la préparation de pré-saison

Il n’y a que le porno qui fait de la tune avec la réalité virtuelle
un producteur

du joueur de basket. “LeBron James voulait faire un projet en réalité virtuelle, donc il a contacté Oculus (marque de casque de réalité virtuelle, ndlr). Et ensuite, Oculus nous a chargés de mener à bien le projet”, raconte Stéphane Rituit, le cofondateur du studio. À Montréal, ça fait trois ans que ces réalisateurs se sont lancés dans cette aventure risquée. “On est encore en phase d’évangélisation”, reconnaît-il. Et au pavillon Next, le prosélytisme de la VR suit son cours. Discuter avec des producteurs, des réalisateurs intéressés par des projets, voilà l’objectif. Parce que pour l’instant, “il n’y a que le porno qui fait de la tune avec la réalité virtuelle”, à en croire un producteur de Digital Immersion. Et la raison est simple pour le studio Felix et Paul. “L’année dernière, on disait que cette année tout le monde aurait un casque de réalité virtuelle. Mais c’est faux. Ça sera sûrement pas avant fin 2017, même 2018”, avoue Ryan, un producteur. Tous confient que le marché de la réalité virtuelle n’existe pas encore vraiment. Si les revenus ne s’accumulent pas, les passages dans les festivals si. Et ce, pour des projets de plus en plus élaborés. Et souvent, les studios tentent le tout pour le tout. “En Mongolie, on devait filmer une horde de chevaux sauvages qui arrivent vers nous. Sauf qu’on avait peur que la caméra se fasse écraser. Donc je suis resté seul au niveau de la caméra, quand les chevaux galopaient vers moi. Le sol vibrait, c’était extraordinaire”, revit Stéphane Rituit, petit sourire aux lèvres.

Amanda a terminé ses fraises, elle remonte les marches. Elle garde son expérience VR bien en tête : “Pendant un moment, à chaque fois, je ne sais plus ce qui est réel et ce qui ne l’est plus quand j’y passe trop de temps.” D’autant plus qu’elle en est sortie avec la nausée. “Je regardais une scène dans une voiture, mon cerveau pensait que je bougeais, mais ce n’était pas le cas. Et je ne me sentais pas bien ensuite.” La réalité virtuelle, la prophétie qui fait tourner toutes les têtes ?

Texte et photo : Lucas Minisini