URGENCE

Les anges gardiens de Snowden aux portes de l’enfer

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Entre ses révélations sur la NSA dans une chambre d’hôtel d’Hong Kong et sa fuite à Moscou à l’été 2013, Edward Snowden s’était caché dans les quartiers populaires de l’ancienne colonie britannique, hébergé chez des immigrés originaires du Sri Lanka ou des Philippines. L’histoire a été racontée dans Society #47. Depuis, ces familles sont harcelées par les autorités hongkongaises et risquent d’être expulsées après le rejet de leur demande d’asile.
Ajith Pushpakumara a servi Snowden en tant que garde du corps pendant sa cavale.
Ajith Pushpakumara a servi Snowden en tant que garde du corps pendant sa cavale.

Les dates butoirs font partie de la vie professionnelle de chacun : rendu d’un rapport, conclusion d’un contentieux, livraison d’un produit. La deadline de Robert Tibbo est fixée au 25 mai. Et elle est intenable. L’avocat d’Edward Snowden a beau être l’un des experts les plus réputés d’Hong Kong en matière de demande d’asile, les requêtes des autorités judiciaires du pays sont, de son aveu, “impossibles”. Il doit en effet présenter en appel le dossier de sept clients –quatre adultes et trois enfants– d’ici le 25 mai. “C’est irréaliste. Les délais sont trop courts. Résultat, je suis stressé. Les familles sont stressées. Ces derniers jours, la situation est infernale”, confie Me Tibbo, natif de Montréal et installé à Hong Kong depuis 2006. Pourquoi tant de tension ? En cas d’échec, s’il ne parvient pas à ficeler ces dossiers à temps, ses clients seront expulsés et renvoyés vers leur pays d’origine, les Philippines et le Sri Lanka. Où ils risquent l’emprisonnement, le viol ou la mort.

Oliver Stone et campagnes de crowdfunding

Les clients de Robert Tibbo ne sont pas des hommes ordinaires. Leurs noms s’étalent en une de la presse hongkongaise et mondiale depuis quelques mois. Ils s’appellent Ajith Pushpakumara, Vanessa Mae Bondalian Rodel, Supun Thilina Kellapatha et Nadeeka Dilrukshi Nonis. Certains ont des enfants et tous ont un point commun : ils ont aidé Edward Snowden durant ses quelques jours de cavale avant sa fuite vers Moscou. Vanessa l’a hébergé dans son minuscule appartement, Supun et Nadeeka ont fait de même. Quant à Ajith, il assurait la sécurité de l’ancien administrateur système de la NSA lors de ses déplacements dans les quartiers insalubres d’Hong Kong.

Leur contribution à l’évasion du lanceur d’alerte devait rester confidentielle. Ils n’en n’ont jamais parlé, jusqu’au jour de 2016 où le film d’Oliver Stone, Snowden, est sorti dans les salles du monde entier. Le biopic révélait une partie du stratagème mis en place par Robert Tibbo pour mettre à l’abri son célèbre client, entre le 10 et le 23 juin 2013. C’est là, où personne ne pouvait penser venir le chercher, dans les quartiers les plus défavorisés de la ville, que l’Américain avait réussi à échapper aux regards. Depuis, la vie des trois familles est devenue un incessant combat contre les autorités hongkongaises.

“Ce sont des gens bien qui sont partis de chez eux à cause de la torture, des viols, des abus, du chantage ou de la guerre”
Edward Snowden

Les policiers ont d’abord tenté d’obtenir des informations sur la cavale de l’Américain. Sans succès, les anges gardiens de Snowden ont tenu leur langue. Ensuite, les services sociaux ont réduit leurs aides. En tant que demandeurs d’asile, les familles bénéficiaient d’une allocation logement, de tickets de bus et de coupons d’alimentation. Une à une, ces mesures leur ont été retirées. “Ils survivent seulement grâce à la générosité des internautes qui versent des dons sur les sites de crowdfunding, enrage leur avocat. Ce mouvement de générosité lancé sur les plateformes FundRazR et GoFundMe a été largement relayé par Edward Snowden en personne. Depuis Moscou où il réside encore aujourd’hui, il publie messages et vidéos de soutien, notamment sur Twitter, pour faire connaître la situation de ses anciens bienfaiteurs. Leur vie dans l’ancienne colonie britannique n’offre rien d’enviable. Elle est pourtant incomparablement moins périlleuse que leur existence dans leur pays d’origine. Comme le rappelle Edward Snowden : “Ce sont des gens bien qui sont partis de chez eux à cause de la torture, des viols, des abus, du chantage ou de la guerre.” Une expulsion de Hong Kong les replongerait dans ce cauchemar. “Ils risquent la persécution et la torture s’ils sont renvoyés dans leur pays”, estime aujourd’hui l’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International.

Robert Tibbo, l'avocat d'Edward Snowden.
Robert Tibbo, l’avocat d’Edward Snowden.

Même si leur avocat parvient à déposer leur dossier à temps, les chances de voir leur situation s’améliorer sont minimes. Statistiquement, Hong Kong n’accorde l’asile qu’à 0,34% des demandes. “C’est honteux. Les autorités ne respectent pas leurs obligations internationales vis-à-vis des demandes d’asile, peste Robert Tibbo. Le gouvernement a intentionnellement conçu un système qui les marginalise, qui les sépare du reste de la population en créant une situation d’apartheid. Je ne vois pas d’autre mot. Les demandeurs d’asile sont mis à l’écart et ne bénéficient de presque aucun droit.”
La solution ? Un asile au Canada. Une demande a été déposée auprès du consulat canadien d’Hong Kong. Le pays a une tradition d’accueil et a récemment nommé Ahmed Hussen, un ancien réfugié originaire de Somalie, ministre de l’Immigration. D’ordinaire, la procédure dure 54 mois, mais face aux risques et compte tenu de la situation, les délais pourraient être raccourcis. “Il y a des raisons d’être optimistes”, sourit Robert Tibbo.

Par Pierre-Philippe Berson, à Pékin / Photos : Emmanuel Serna pour Society