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Les damnés de La Chapelle

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Ils se déplacent dans le XVIIIe arrondissement de Paris, d'expulsion en expulsion. Aujourd'hui, dans la capitale, des centaines de migrants dorment à la belle étoile. L'association du Bois Dormoy en a pris certains sous son aile, mais ce n'est pas vraiment son rôle.

Retour à la case départ, ou presque : une semaine après l’évacuation de 471 migrants –le plus souvent originaires de la corne de l’Afrique– du boulevard de la Chapelle, où ils campaient sous le métro aérien, une partie d’entre eux dort désormais à la belle étoile dans un “jardin partagé”, à une centaine de mètres de là, à vol d’oiseau. Combien ? “Entre 50 et 100 en permanence et plus de 150 hier au coucher ou lors de la distribution de nourriture”, selon Manuel Ménal, l’un des responsables de la section PCF du XVIIIe arrondissement. Cent cinquante migrants qui devront, dès demain, aller voir ailleurs. Encore.

C’est ce que l’on appelle dans l’immobilier une “dent creuse”. Suite à la démolition d’un immeuble, le terrain vague est devenu une “friche autogérée”, en attendant qu’un nouveau bâtiment sorte de terre. Si la parcelle appartient à la mairie, l’association du Bois Dormoy bénéficie d’une convention d’occupation temporaire, renouvelée tous les ans. En théorie. Deux projets sont dans les

Nous ne sommes pas des professionnels de l’humanitaire
Agathe Ferin-Mercury

tuyaux : une crèche et une maison de retraite. “Là, on est en sursis, même si on n’a pas encore reçu le préavis, explique la secrétaire générale de l’association, Agathe Ferin-Mercury. On a attaqué le permis de construire au contentieux et appelé à signer une pétition en ligne.” L’idée étant de pérenniser cette petite oasis de verdure dans l’arrondissement le moins vert de Paris. Mais pour l’heure, et Agathe en a bien conscience, l’urgence est ailleurs depuis minuit entre dimanche et lundi : “Nous avons fini par répondre favorablement aux sollicitations des associations pour que les migrants puissent dormir dans un endroit clos plutôt que sur les trottoirs, mais nous ne sommes pas des professionnels de l’humanitaire”, lâche-t-elle, un peu dépassée, lors de la visite de Bernard Jomier, aujourd’hui en début d’après-midi. Le but de la visite de l’adjoint à la mairie Europe Écologie Les Verts en charge de la Santé ? Mettre en place avec les associations une prise en charge sanitaire et sociale des migrants avec l’aide de Médecins du monde. C’est qu’il faut organiser le recensement et les flux, “pour qu’ils n’arrivent pas tous en même temps pour un bilan de santé ou des traitements au centre de Parmentier”, explique-t-il aux bénévoles. Quant à la proposition d’Anne Hidalgo d’ouvrir un centre d’accueil pour migrants à Paris, “ce n’est pas du ressort de la mairie mais de l’État”, insiste Xavier Vuillaume, conseiller santé au cabinet de la maire de Paris.

“Résidence, ça veut pas dire maison ?”

“La prise de position d’Hidalgo va dans le bon sens mais la vérité, c’est que ni la Ville ni l’État ne prend d’initiative par rapport à la situation d’urgence, déplore Alexandre Fleuret, du PCF. Ils prennent rarement le relais pour solliciter les associations sur tels ou tels besoins C’est vrai pour la santé ou l’aide juridique mais

Les policiers nous souhaitent bon courage…
Alexandre Fleuret

aussi pour l’hygiène. Par exemple, il faut qu’on appelle pour le ramassage des ordures. Personne ne s’est dit qu’il y aurait des besoins supplémentaires, personne n’a eu l’idée d’envoyer un camion poubelle. Les policiers viennent toutes les trois heures voir comment ça se passe, si tout est O.K. Ils sont sidérés par cette situation, nous souhaitent bon courage…”
La police française, Adam Ali Ahmad, jeune Soudanais de 26 ans, diplômé en économie, n’en a pas une image particulièrement reluisante. En une semaine, il a vécu trois évacuations (La Chapelle, puis l’église Saint-Bernard et la halle Pajol). Toujours plus musclées. Comme beaucoup d’autres, il a rejoint l’Italie par bateau depuis la Libye. Débarquement à Lampedusa, traversée de l’Italie, Nice et enfin Paris. Il dit avoir passé 27 jours dans le centre de rétention administrative de Vincennes où on a “essayé de (l)e renvoyer au Soudan”. Grâce à un avocat de l’Oxfam, il est libre. Enfin, pas vraiment, selon lui. “Je ne suis pas libre, lâche-t-il en se plaignant du froid. Je sais que mon dossier est parti à la Cour européenne des droits de l’homme. Moi, si j’avais dû écrire quelque part, j’aurais écrit à la Cour européenne des droits de l’animal.” Il a à manger mais pas d’appétit. Il montre les deux papiers remis par la préfecture et esquisse un sourire. L’un indique qu’il n’est “pas en mesure de quitter le territoire”, l’autre fait mention d’une “assignation à résidence”. Il demande : “Résidence, ça veut pas dire maison ?” 

Ultimatum du Bois Dormoy

L’interminable errance d’Adam et des autres migrants dans le nord parisien n’est pas terminée. À 17h25, l’association du Bois Dormoy envoyait aux rédactions un communiqué intitulé “Ultimatum du Bois Dormoy aux pouvoirs publics” dans lequel elle explique qu’elle “ne peut pas prolonger son accueil au-delà de jeudi 11 juin, 15h”. Soit demain. Elle ajoute des points sur les i : “L’association gestionnaire du jardin partagé du Bois Dormoy n’a pas la capacité de se substituer aux pouvoirs publics (État et Ville de Paris) dans le traitement des questions humanitaires, sanitaires et administratives liées à la situation des migrants.” À 19h30, Agathe Ferin-Mercury affirmait n’avoir eu aucun contact avec les pouvoirs publics et précisait : “Nous avons dépanné dans l’urgence mais il n’a jamais été question que ce soit une solution durable. Nous ne sommes ni des militants ni des professionnels de l’humanitaire, et pourtant on a l’impression que le pouvoir et l’administration se reposent sur nous.” 

 

 

Par Vincent Riou / Photos : Renaud Bouchez pour Society