CONTRE-COURANT

Les décroissants

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À l’ombre des grands courants politiques du moment, ils tentent discrètement de faire porter leurs voix pour élargir les débats de société. Avec un objectif prioritaire : convaincre que la croissance industrielle et économique n’est pas viable pour la planète, ses habitants et leurs sociétés. Et pas seulement en adoptant un style de vie à contre-courant.
(© Émile Loreaux)
(© Émile Loreaux)

“C’est là, le regroupement des décroissants ? Mais pourquoi il n’y a personne?” Derrière son épaisse moustache blanche, Jean-Yves, la soixantaine bien entamée, ne cache pas sa colère. Chez lui, on ne rigole pas avec la ponctualité. “Le rendez-vous, c’était 10h, il est 10h05 ! Il ne s’agit pas d’exiger une obéissance militaire, mais on n’avancera pas sans un minimum de rigueur ! Moi qui croyais être en retard, j’ai même dû emprunter l’autoroute. Déjà que je déteste prendre la voiture.” Habitant de Fontenay-le-Comte, Jean-Yves a passé une heure et quart dans son véhicule pour venir participer à la petite rencontre régionale des “décroissants” prévue à Nantes. Pendant deux jours, une dizaine d’“objecteurs de croissance” vont discuter, débattre et organiser les prochains événements dans une vieille salle charmante à l’ambiance contre-culture, située au-dessus d’un éco-garage et décorée d’affiches militantes.

Ce genre de regroupement n’est pas si rare. Aux quatre coins de la France, des décroissants se réunissent régulièrement pour penser la société de demain. Qui sont-ils ? Des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, des chômeurs, des salariés, des indépendants, qui ne cautionnent pas du tout le système capitaliste basé sur la croissance économique et industrielle. Que veulent-ils ? Sensibiliser tous ceux qui pourraient écouter leurs revendications réclamant un changement des habitudes de notre société en revenant, notamment, à un mode de vie global plus simple, et en réduisant drastiquement la consommation et la production.

De Gandhi à Benoît Hamon

Né dans les années 1970, le terme décroissance renvoie à une critique de la croissance économique, qui ne serait finalement qu’un désastre pour la société. Partant du principe qu’une croissance infinie dans un monde fini est intenable à long terme, et que le système actuel ne sert que les plus riches au détriment de la planète et des populations précaires, les décroissants ne cessent de développer leurs théories et de proposer des fonctionnements sociétaux différents. D’Albert Jacquard à Serge Latouche en passant par Gandhi et Benoît Hamon lors des dernières élections politiques, nombreuses sont les personnalités, à travers le temps, à soulever les méfaits de la politique de croissance.

“Les médias nous présentent toujours de la même façon : le chevelu qui habite dans la forêt, qui ne fait plus ses courses, qui n’a ni frigo, ni voiture, ni téléphone et qui utilise une bougie pour s’éclairer”
Thierry, cofondateur de l’association Décroissance-MOC

Ces dernières années, les médias se sont de plus en plus intéressés aux décroissants. “Mais on nous présente toujours de la même façon, c’est pathétique, regrette Thierry, cofondateur de l’association Décroissance-MOC. À la télévision et dans les journaux, on va toujours à la rencontre du stéréotype et de son mode de vie arriéré : le chevelu qui habite dans la forêt, qui ne fait plus ses courses, qui n’a ni frigo, ni voiture, ni téléphone et qui utilise une bougie pour s’éclairer. Si le quotidien des décroissants est bien sûr calqué sur leurs valeurs idéologique –consommation de fruits et légumes de proximité, utilisation du vélo pour se déplacer–, le cliché est effectivement dépassé. Preuve s’il en faut, aucune personne présente au regroupement de Nantes ne porte de cheveux longs. “Le drame de notre mouvement, c’est que certains de ceux qui se disent décroissants n’ont pas encore compris que l’aspect collectif primait sur l’individualité, assure Jean-Yves. Quand on présente les décroissants en montrant avant tout leur style de vie, on dénature donc le mouvement.

Car l’idée prioritaire des décroissants est de se revendiquer comme un mouvement politique –et non un parti– ne pouvant faire entendre sa voix qu’à travers une réflexion et des actions collectives. Raison pour laquelle sont organisés des regroupements comme celui de Nantes, qui débute finalement avec une heure de retard. Autour d’un jus de pomme fait maison par Thierry –qui précise que son breuvage “n’ira jamais à la vente”–, on prépare les (f)Estives 2017 de la décroissance, qui auront lieu en juillet prochain à Saligny-sur-Roudon, dans l’Allier, ainsi que la tenue du stand des décroissants au prochain rassemblement de Notre-Dame-des-Landes. On réfléchit au contenu des tracts. On projette de retaper une grange qui accueillerait de prochains rendez-vous. Et on débat, bien sûr. De ces aéroports toujours plus nombreux et de ces avions polluants omniprésents qui “sont un fléau”. De ce tourisme de masse qui provoque “un impact écologique désastreux”. De la place des outils techniques au quotidien. De cette “fausse liberté actuelle” qui ne permettrait pas de vivre collectivement. Du pacte écologique de Laurent Fabius, allègrement moqué. Du film Demain, “complètement faussé”, dont les solutions technologiques environnementales entrevues seraient “une véritable escroquerie”. “Il y a des gens que l’on éloigne par notre radicalité”, admet finalement Jean-Yves, alors que ses camarades affirment vouloir en priorité fédérer. Une chose est sûre, ce soir, Jean-Yves rentrera chez lui par la route nationale.

PAR FLORIAN CADU