HIP-HOP

“Les gros chiens n’aboient pas”

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Il était une fois le Brooklyn sauvage, celui d’avant Rudolph Giuliani. Le long des 180 pages de Jewish Gangsta, Karim Madani raconte les destins croisés de quatre jeunes juifs déclassés, livrés à eux-mêmes dans le New York des années 90. Une histoire vraie, peuplée de gangsters white trash et de rappeurs hard-core. Rencontre avec l’homme qui a discuté avec RZA dans une baignoire.
D.R.
D.R.

Comment as-tu rencontré Necro et Ill Bill, deux des protagonistes de ton livre?

En 1999, je suis allé à New York pour un projet de roman urbain. Je me suis retrouvé chez Ill Bill et Necro, deux frères juifs et blancs, membres du groupe Non Phixion. Sur une petite table était posé American Psycho, un bouquin que j’adore. Surtout, ce qui m’a marqué, c’est combien les deux frères étaient débonnaires. Aux États-Unis, les vrais gangsters sont souvent des mecs cool. J’ai aussi interviewé le rappeur Capone, du groupe Capone-N-Noreaga. Ce mec-là est un nounours, quand tu le rencontres, tu as l’impression qu’il ne ferait pas de mal à une mouche. Et pourtant, le gars est capable de se faire embarquer par un hélico du SWAT parce qu’il a tiré sur un flic. Dans le rap français, j’ai rencontré beaucoup de types agressifs, mais derrière, il n’y avait pas grand-chose. Les gros chiens n’aboient pas.

Au début des années 90, que signifiait le fait d’être juif dans un quartier afro-américain ?

La théorie de ‘la vitre brisée’ consiste à dire que si un carreau pété par un gamin dans une cité HLM n’est pas remplacé dans les cinq ou six heures, d’autres seront également cassés. Voilà ce que Giuliani a appliqué

À 13 ans, Necro se sentait comme un rat dans un laboratoire. Le ‘white flight’, c’est-à-dire l’exode des Blancs de classe moyenne des quartiers mal famés, a eu lieu à la fin des années 60. Ils se sont tous barrés, sauf les personnages de mon bouquin, parce qu’ils n’avaient pas le choix. Au début, c’était l’enfer pour Ill Bill et Necro. Pas à cause de l’antisémitisme, simplement parce qu’ils étaient une minorité au sein d’une minorité elle-même sous pression. Comme les autres gamins les détestaient, ils ont appris à boxer pour se défendre. Encore récemment, Necro a fait de la garde à vue à Zurich parce qu’il a explosé trois mecs. Pareil en Australie, où il a cassé la mâchoire d’un type. Toujours pour le même motif : les autres groupes à l’affiche coupent le son brutalement pour le dégager. Necro doit leur expliquer qu’il a rappé à Brooklyn devant des mecs capables de lui couper la gorge et que ce ne sont pas des mecs de 20 piges venus du rock emo qui vont le faire bouger de la scène. À 40 ans, il a gardé ce côté voyou.

À quoi ressemble le New York dans lequel évoluent tes personnages ?

À la fin des années 70, la ville était au bord de la faillite budgétaire. New York était crade et dangereuse car elle ne pouvait plus payer ses flics ni ses employés. En juillet 1977, ce fut le pompon avec le black-out, une coupure d’électricité géante qui a plongé la ville dans l’obscurité. Cela a toutefois permis au hip-hop de trouver un nouvel écho. Avant, les DJ jamaïcains mixaient sur des platines de merde, avec de vieilles enceintes. Cette nuit-là, les mecs ont pillé tous les magasins hi-fi. Ils ont tapé le matos japonais dernier cri et le son a complètement changé dans les block parties. Ensuite, de 1982 à 1994, il y a eu l’épidémie de crack. À l’époque, même Times Square était un coupe-gorge. Les types des quartiers chauds débarquaient à 80 dans une salle de cinéma, mais ils payaient tout de même leur place. Forcément, puisque tous les cinémas pornos et les salles d’arcades où ils traînaient étaient tenus par Cosa Nostra, la mafia sicilienne. Et puis l’ancien procureur fédéral Rudolph Giuliani est devenu maire. Il est arrivé en disant qu’il avait traqué la mafia pendant des années, et qu’il allait maintenant faire pareil à New York.

Et qu’a-t-il fait concrètement ?

Déjà, il a piqué une théorie à George L. Kelling, un psychosociologue américain. Un jour, celui-ci a fait l’expérience d’enlever une plaque d’immatriculation sur une bagnole abandonnée dans la rue. Quelques heures plus tard, une roue avait disparu, puis un enjoliveur, puis toute la voiture a finalement été décarcassée. La théorie de ‘la vitre brisée’ consiste à dire que si un carreau pété par un gamin dans une cité HLM n’est pas remplacé dans les cinq ou six heures, d’autres seront également cassés. Voilà ce que Giuliani a appliqué. Si un mec pisse dans la rue, il faut l’arrêter tout de suite, sinon tout le monde va faire la même chose. À New York, la volonté de la police était de casser le style de vie. L’été à New York, les mecs sortaient des chaises, jouaient aux cartes dehors. Comme Rudolph Giuliani ne voulait plus du côté ‘salon dans la rue’, la police a chassé ces rassemblements. Avant 1994, si tu fraudais dans le métro, tu risquais de passer deux ou trois heures menotté dans une petite salle. C’est passé à 24 heures de garde à vue, juste pour un ticket qui coûtait 1,25 dollar… En France, Nicolas Sarkozy est venu voir Giuliani pour lui demander comment il avait réussi à nettoyer la ville. Julien Dray, lui, a passé une nuit dans un véhicule appartenant à l’équivalent de la BAC new-yorkaise. Les deux n’avaient rien à voir politiquement, mais ils étaient fascinés par ce fonctionnement.

Une partie du récit se déroule à côté de Williamsburg, un quartier désormais connu pour être un bastion de hipsters.

J’ai interviewé RZA dans la baignoire d’un hôtel à New York. Le mec était complètement défoncé. Il se frottait les aisselles pendant qu’il répondait à mes questions et son intimité était relativement apparente

Et pourtant, dans ce coin de Brooklyn, ça n’a pas toujours été le cas. Avant, la moitié du bloc était juif hassidique, l’autre jamaïcain. Les deux communautés vivaient en bonne intelligence. Seulement, à l’été 1991, il y a eu un fait divers : un cortège de juifs hassidiques a renversé un gamin jamaïcain de 7 ans. Pendant une semaine, il y a eu des émeutes et de grosses tensions communautaires (marquées par la mort d’un étudiant juif, ndlr). Aujourd’hui, le quartier n’a plus rien à voir. Le bloc hassidique existe encore. En revanche, les Jamaïcains se sont fait dégager quelques kilomètres plus loin. Les bodegas, les belles épiceries de quartiers, ont été rachetées. Chez les Jamaïcains, tu pouvais avoir un demi-litre de jus de fruit pressé fait maison pour 75 centimes. Maintenant, pour dix balles, tu as droit à un thé bio.

Tu es également l’auteur d’une biographie de Kanye West parue en 2016, dans laquelle tu le décris comme un marqueur culturel dans l’histoire du rap.

J’ai découvert ce mec en 2000 alors qu’il commençait à bosser avec Jay Z pour le label Roc-A-Fella Records. Quand on faisait des sessions d’interviews, Kanye était derrière, il ne parlait pas. Tu sentais qu’il avait du potentiel, mais il était complètement écrasé par Jay Z.

Encore aujourd’hui, on sent un homme chahuté par ses démons…

Kanye a un problème œdipien. Son père s’est barré jeune, il était très proche de sa mère. Elle était prof de littérature à la fac, puis a tout laissé tomber pour devenir manager, un job beaucoup plus lucratif. Avec ses premiers cachets, Kanye n’a pas trouvé mieux que de lui offrir une augmentation mammaire. Elle a fait plein d’opérations chirurgicales, mais comme elle avait une sorte d’insuffisance respiratoire, elle a fini par mourir sur une table d’opération. Kanye ne se l’est jamais pardonné, il a pété un câble. Pareil pour Kim Kardashian. À l’école, Kanye a toujours rêvé de sortir avec la reine des pom-pom girls. Sauf qu’elle se tapait toujours le capitaine de l’équipe de football américain. Il a toujours eu un gros complexe là-dessus. Son identité sexuelle n’était pas non plus très affirmée. Au lycée, Kanye ne savait pas trop s’il aimait les filles ou les garçons. La première fois qu’il est venu en rendez-vous chez Damon Dash, le fondateur de Roc-A-Fella Records, il y avait des types comme Beanie Sigel, des petites frappes en baggy et Timberland. Ils l’ont vu arriver habillé avec un look preppy, avec des mocassins Gucci roses et une chemise rayée. Il paraît que la conversation s’est arrêtée et qu’il y a eu un silence gênant. Quelqu’un a fait : “Mais c’est qui ce gars-là ?” Cette humiliation, Kanye ne l’a jamais digérée. À coté de ça, pourtant, il leur faisait des productions de malade et leur faisait gagner des millions de dollars.

C’est quoi ton souvenir d’interview le plus dingue avec un rappeur américain ?

J’ai interviewé RZA, le leader du Wu-Tang Clan, dans la baignoire d’un hôtel à New York. Le mec était complètement défoncé. Il se frottait les aisselles pendant qu’il répondait à mes questions et son intimité était relativement apparente. Un collègue français, lui, a fait une interview de Ol’ Dirty Bastard dans un peignoir mal serré. Il était nu, jambes écartées, à moitié défoncé, les bijoux de famille à l’air. Ils devaient parler de son album mais lui, complètement en roue libre, a raconté pendant 45 minutes les 99 façons les plus efficaces de faire un bébé.

Lire : Jewish Gangsta de Karim Madani, disponible aux éditions Marchialy

Par Grégoire Belhoste et Lucas Minisini