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Les temps changent

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
Il est exclusivement réservé à society-magazine.fr.
Un Français sur deux pratique déjà la consommation collaborative. En partenariat avec la MAIF, Society vous raconte ce nouveau monde plein de surprises.
(c) Zero Waste France
(c) Zero Waste France

“Si 500 personnes donnaient chacune un peu de leur temps, que pourrait-on en faire?” Après des heures de brainstorming, Séverine Pelleray et Roxane Julien ont lancé en mars 2015 FullMobs, la première plateforme de crowdtiming. Le principe: donner une, deux, trois heures de son temps pour aider une cause solidaire. Une formule sans engagement. “On avait déjà fait beaucoup de bénévolat traditionnel. On y allait tous les mardis, mais ça ne nous convenait pas. Quand on doit le faire régulièrement, cela devient une contrainte, et plus on perdait notre motivation, plus on se sentait coupables. Dans ce genre de cas, la démarche solidaire se renverse complètement, alors qu’elle doit rester positive”, explique Séverine. En un peu moins d’un an, 45 campagnes ont été soutenues sur la plateforme. Un bon démarrage.

Pour attirer les donateurs, pas de secret: les deux jeunes femmes misent sur une image fun. Des visuels attractifs et des opérations ludiques, mais surtout ponctuelles et de courte durée. Exemple parmi d’autres, la campagne pour la dépollution numérique, celle qui a récolté rapidement le plus de succès. L’origine d’une telle réussite? La réponse est donnée en moins d’une seconde: il suffit de supprimer ses e-mails sans même avoir besoin de se déplacer. Séverine ne minimise pas la portée de l’action pour autant. “Ça prend du temps, mine de rien! Il y a eu un véritable effet boule de neige: les internautes se sont complètement approprié la campagne, on a mobilisé plus de 20 000 personnes sur Facebook.

Bientôt une activité de loisir?

Selon les statistiques de FullMobs, 40% des participants à ce genre d’opération auraient aujourd’hui entre 25 et 35 ans, et seraient issus d’un milieu urbain et d’une CSP+. Plus surprenant: 70% des donateurs seraient des femmes. Hélène, 28 ans, fait partie de celles-ci. Elle a participé au projet Du balai les vieux e-mails! Entrepreneuse dans le secteur social et solidaire, elle ne compte pas ses heures de travail pour faire vivre Boomerang, start-up spécialisée dans le troc. Pourtant, elle a déjà participé à cinq opérations via FullMobs. La première fois, elle a consacré quatre heures à ramasser des mégots par terre, dans le quartier du Marais, à Paris. Auparavant investie dans plusieurs associations à l’université et bénévole pour Orange RockCorps, Hélène a le profil de l’activiste écodurable et avoue “faire partie du milieu”. L’aspect socialisant du crowdtiming lui permet ainsi d’élargir son réseau. Elle a d’ailleurs gardé contact avec un coéquipier rencontré lors d’un événement promu par FullMobs. “L’ambiance est très conviviale, surtout parce que tout le monde vient avec le même objectif. Ça rend la prise de contact plus facile.”

On est dans une phase éducative. On remarque qu’un changement s’opère, mais c’est un long processus

Créer du lien social est le premier objectif de Séverine et Roxane, qui souhaitent, à terme, démocratiser le concept jusqu’à transformer le bénévolat en activité de loisir. Emmener ses enfants en balade solidaire ou faire une maraude avec ses amis, nouvelle occupation dans l’air du temps? Jean-Louis Laville, professeur titulaire de la chaire d’économie solidaire au CNAM (Conservatoire national des arts et métiers), n’y croit pas totalement. Après avoir coécrit l’ouvrage Associations et Action publique, il expose sa propre vision de l’engagement volontaire: “Le bénévolat reste encore élitiste. Ceux qui y participent font déjà partie d’une communauté, d’un réseau.” Hélène peut difficilement le contredire: “C’est vrai que j’ai du mal à faire venir mon entourage à ce genre d’événements. La plupart ne sont pas dans ce délire, d’autres sont pris par le boulot. Du coup, j’y vais seule.” Outre le manque d’intérêt, c’est surtout la réalité économique des citoyens qui serait en cause, d’après Jean-Louis Laville: “Aujourd’hui, les gens ont besoin de trouver quelque chose qui crée du sens, certes, mais aussi que l’emploi se développe sur leur territoire. En Europe du Sud, 50% des jeunes de moins de 25 ans n’ont pas de travail. Ils ont besoin de revenus. Il faut tenir compte de la réalité vécue par les citoyens et mixer le bénévolat avec le salariat. Ce qui marche, ce sont les formules hybrides. Partout dans le monde, on investit plus de temps dans le volontariat qu’avant. Je crois beaucoup, pour l’avoir vu en Europe et en Amérique du Sud, à la capacité des gens à insuffler une création d’activité économique à partir de cela.”

Séverine et Roxane projettent justement d’adopter un nouveau modèle économique: si FullMobs fonctionne pour le moment grâce à la participation libre, elles comptent bientôt monétiser leur concept en offrant un service de team building aux entreprises. Les deux jeunes femmes croient ferme à l’essor du crowdtiming. D’après elles, ce n’est qu’une question de temps. “On est dans une phase éducative. Les gens ne connaissent pas encore bien cette pratique. On remarque qu’un changement s’opère, mais c’est un long processus. C’est très enthousiasmant de voir que plus on avance, plus on touche de nouveaux publics hors des réseaux traditionnels.” Seul problème: “Entre le développement de FullMobs et les projets en cours, on ne trouve plus toujours le temps de participer aux opérations.”

Par Amelia Dollah