Cosmos

“L’Europe a le copyright de la modernité”

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Voir les changements historiques depuis l’espace aide-t-il à mieux les comprendre ? En 1995, Andrei Ujica réalisait Out of the Present –ressorti en salle dernièrement–, l’histoire d’un cosmonaute quittant l’URSS pour la station Mir et qui atterrit dix mois plus tard… en Russie. Le réalisateur roumain continue aujourd'hui de porter un regard singulier sur les changements politiques en Europe. Entretien.
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Dans votre film, là-haut, on sent la solitude et le mystère, contrairement à l’expérience de Thomas Pesquet, qui donnait plutôt l’impression de vivre dans une sorte d’appartement dans l’espace…

Oui, le vol vers une station spatiale aujourd’hui est comme un ticket pour le futur, mais pendant le séjour dans l’espace, les cosmonautes découvrent la conscience écologique et la fragilité de la Terre, qui est de l’ordre d’une expérience intime. Tous les cosmonautes avec qui j’ai discuté m’ont dit la même chose. À l’époque où j’ai fait le film, je suis entré complètement dans la psychologie du voyageur dans l’espace. J’ai ressenti moi-même l’isolement, la solitude à la frontière de l’infini. La beauté de la Terre vient de là aussi, c’est la seule oasis qu’on voit autour de nous, dans un désert noir et froid. À la fin, le film se présente comme un message des cosmonautes de l’époque, ayant pourtant un certain degré d’abstraction. De nos jours, avec les progrès des moyens de transport et de communication, c’est plus simple. Mais en 1991 déjà, Krikalev communiquait depuis la station Mir par radio, comme les astronautes de l’ISS le font maintenant avec leurs admirateurs via Skype. Thomas Pesquet est une sorte de Krikalev français. Il part de la France de Hollande et revient dans celle de Macron. Apparemment, on a affaire ici aussi à un changement d’époque, avec les partis traditionnels qui touchent à leur fin. Un ami français m’a dit qu’en deux mois seulement, la rhétorique des partis politiques est devenue complètement anachronique, inaudible, de l’ordre du passé. C’est intéressant.

La novlangue politique proposée désormais est très pauvre, personne ne se souvient des discours de Macron. Il y a des changements concrets dans la manière de gouverner…

Sur ce point, c’est un peu le phénomène Obama, une nouvelle rhétorique influencée par les réseaux sociaux, qui est plutôt éphémère. Il s’agit seulement d’attirer l’attention à un moment donné, atteindre un maximum d’horizontalité. En discutant à Karlsruhe avec mes amis Peter Sloterdijk et Peter Weibel, j’ai pu conclure que la nouveauté de la formule française avec Macron est qu’il propose un modèle post-partis.

En 1991 déjà, Krikalev communiquait depuis la station Mir par radio, comme les astronautes de l’ISS le font maintenant avec leurs admirateurs via Skype

Je crois que la réalité du futur est ici, et pas dans la continuation d’un débat entre la gauche et la droite, qui est dépassé et qui ne mène nulle part, cela aussi parce que les programmes des partis traditionnels sont vidés de sens car ils sont accomplis. Les sociaux-démocrates ont réussi à obtenir la journée de travail de sept heures, une semaine de cinq jours, l’égalité homme-femme, la sécurité sociale, etc. Même chose pour les libéraux: la mondialisation est un processus économique qui ne peut pas être arrêté, et il est irréversible. Les réactions protectionnistes, mêmes isolationnistes comme avec Trump en Amérique n’y changeront rien. Il y aura toujours des catégories sociales perdantes et gagnantes.

La réponse d’extrême gauche, comme celle de Corbyn ou de Mélenchon, ne vous parle pas ?

Je ne connais pas suffisamment Corbyn pour dire quelque chose d’acceptable. Mais pour Mélenchon, comme pour le FN, par ailleurs, c’est le même bazar : celui dans lequel se retrouve les résidus de ressentiments du conflit droite-gauche après l’implosion du communisme en 1989, d’une part, et la grande crise financière du néolibéralisme de 2008, de l’autre. La pensée de ces gens-là n’est pas significative dans le tableau social. Il ne reste que des minorités qui profitent d’une surmédiatisation. Cela parce que les médias récompensent tout type de provocation.

Le monde post-partis, vous y croyez comme une solution d’avenir ?

Je crois qu’une construction politique comme l’Union européenne a, à la fin, besoin non pas d’une gouvernance politique mais d’un management efficace. Et je ne pense pas que ce soit par hasard qu’un pays justement aussi mûr du point de vue historique, telle la France propose maintenant un nouveau modèle. Le futur de la politique doit se voir comme l’affaire de régler les choses publiques, et ça passe par le management: on a besoin d’un management administratif, pas de politiciens. C’est ainsi qu’il revient à la sphère culturelle l’obligation de reprendre entièrement le discours politique.

Mais ça, c’est un monde vu par les yeux d’un artiste, de séparer aussi radicalement la création et les affaires courantes qu’on administre…

Il n’y a pas très longtemps, Peter Sloterdijk a utilisé cette belle formule : ‘Puisque l’Église n’est plus aujourd’hui forcée à faire la synthèse sociale, elle peut se consacrer enfin à la poésie de l‘être.’ Je dirais la même chose. Les politiciens libérés de la tâche de gérer les affaires publiques peuvent enfin se pencher sur la philosophie de l’État.

La réponse européenne est-elle la seule possible face au grand retour des empires de Russie et de Chine ?

C’est un monde qui se réorganise, mais l’Europe a le copyright de la modernité. L’Amérique est un produit européen, d’abord une conséquence de l’époque des grandes découvertes géographiques, ensuite de l’export de la Révolution française, et enfin d’un ensemble de communautés liées par leur origine européenne et le christianisme. C’est donc logique que l’Europe propose un nouveau modèle démocratique dans le sens où la politique ne va pas être portée par des partis.

Macron a choisi de travailler très étroitement avec l’Allemagne. Vous comprenez que La France insoumise, Podemos ou Diem 20 proposent de trouver une solution en dehors de l’Eurogroupe ? Est-ce une autre option possible pour vous ?

Je comprends cette logique mais c’est toujours une rhétorique prisonnière de ses conflits traditionnels, cette approche gauche-droite, ce ressentiment contre je-ne-sais-quoi, avec des accents populistes nationalistes. Avec un peu d’objectivité et de distance, on peut remarquer que Merkel, dans sa médiocrité pragmatique, a réalisé beaucoup plus. Elle a réussi une social-démocratisation de son parti. C’est pour ça que le Parti social-démocrate allemand est pris au piège : tout ce qui est dans son programme actuel, elle l’a déjà mis en œuvre, elle l’a vidé de son sens. Avec des moyens politiques, elle a réalisé la même chose que Macron. Merkel est entrée dans une réalité post-politique, voire, dans son cas, de fake politique.

Par Brieux Férot