CAVALIER SEUL

“Magnus Carlsen a révolutionné les échecs”

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En 2014, le réalisateur Benjamin Ree décidait de suivre le joueur d’échecs norvégien Magnus Carlsen lors de sa victoire aux championnats du monde. De ses centaines d’heures de tournage, le réalisateur en a tiré un documentaire, Magnus, sorti en DVD le 5 septembre. Un film qui revient sur la trajectoire de ce prodige qui marche à l’intuition. Entre victoires contre Kasparov à seulement 13 ans, BD de Donald Duck et parties d’échecs les yeux bandés.
Le roi.
Le roi.

Quand avez-vous découvert Magnus Carlsen ?

J’ai probablement entendu parler de lui quand j’avais 14 ou 15 ans. On a quasiment le même âge. Du moment où il a été le plus jeune grand maître international d’échecs, il est devenu très célèbre en Norvège. Ça fait un très long moment qu’il occupe les médias norvégiens. Pendant près de huit ans, j’ai suivi sa carrière en lisant les pages sport des journaux.

Les échecs sont-ils populaires en Norvège ? 

Avant Magnus, ils ne l’étaient pas du tout. Beaucoup de jeunes se sont mis à jouer aux échecs grâce à lui. Tous les grands tournois sont retransmis sur les chaînes nationales et les audiences sont très bonnes. Le championnat du monde d’échecs rassemble autant de téléspectateurs que les matchs de foot les plus populaires. Tout ça a décollé quand Magnus a commencé à participer aux championnats du monde.

Comment l’avez-vous approché pour ce documentaire ?

C’était en 2013, à l’époque où il essayait de devenir champion du monde. J’ai senti que c’était le bon moment. J’ai alors approché son équipe, qui m’a répondu qu’il recevait trop de demandes pour le moment, que des réalisateurs hollywoodiens s’intéressaient à son histoire. Donc ils m’ont proposé de tourner un sujet de cinq minutes avec lui. Évidemment, j’ai accepté ! Je pense que Magnus s’est tout de suite senti à l’aise avec moi.

On voit le petit Magnus se lever de sa chaise pour aller voir les autres parties parce que Kasparov met trop de temps à jouer

J’ai commencé à filmer et je n’ai pas posé beaucoup de questions. Et de fil en aiguille, j’ai eu de plus en plus accès à Magnus. Je pense que le fait d’être norvégien et d’avoir à peu près le même âge que lui m’a aidé. Au bout d’un moment, ces cinq minutes se sont transformées en documentaire. En psychologie, on appelle ça ‘mettre un pied en travers de la porte’. Si je lui avais immédiatement proposé le documentaire, il aurait dit non. Au bout de six mois, on n’avait pas mal d’archives de sa vie. Je lui ai donc proposé d’angler le documentaire autour du fait qu’il utilise son intuition pour devenir le meilleur joueur au monde. Il m’a répondu que ça allait être ennuyeux.

Quelles ont été vos difficultés pendant le tournage ? 

Magnus déteste donner des interviews. Pour lui, c’est comme aller chez le dentiste pour se faire arracher une dent. Donc je filmais et j’essayais de ne pas interférer sur ce qu’il faisait d’habitude, d’être le plus possible à l’arrière-plan. Il y a très peu d’interviews, j’essayais simplement d’être autour de lui. L’une des plus grandes difficultés était également de restituer la tension des parties d’échecs. C’est un jeu introverti alors que les films doivent montrer les choses. Il faut donc transmettre les informations à travers le son et les éléments visuels. Le problème, c’est qu’aux échecs tous les conflits et tous les enjeux dramatiques se déroulent dans la tête des personnages.

Comment avez vous résolu ce problème ?

On a essayé de rendre ses émotions plus visuelles. Dans une première version, on avait utilisé beaucoup de voix off, Magnus parlait sur les images des championnats du monde. Mais c’était très ennuyeux, ça avait un aspect présentation PowerPoint. C’était une bonne base puisque ça nous a permis de saisir ce qui se passait dans sa tête à chaque moment. Donc on a ensuite viré la voix off et on a essayé de retranscrire ses émotions de manière visuelle. Puis, on a tenté de construire des métaphores visuelles. Lors du championnat du monde, il y a une glace qui sépare les joueurs des photographes. On a fait en sorte que les photographes, qui tapent sur la vitre, représentent ses démons intérieurs. On avait des angles de caméra intéressants, de part et d’autre de la glace. Ensuite, on a beaucoup travaillé sur le son et le montage pour restituer son état d’esprit.

Dans le film, un autre joueur dit que pour comprendre le talent de Magnus, il faudrait imaginer quelqu’un grimper l’Everest en baskets. Pour sa part, Kasparov révèle que Magnus a quelque chose que l’on ne peut pas expliquer. Après l’avoir suivi pendant plusieurs mois, avez vous cerné cette particularité ?

Je pense que le passage le plus incroyable du film est celui du match entre Magnus et Kasparov. C’est un match fantastique parce que c’est David contre Goliath. Et on voit le petit Magnus se lever de sa chaise pour aller voir les autres parties parce que Kasparov met trop de temps à jouer. Il a seulement 13 ans à ce moment-là. Puis, il va manger une glace en famille juste après avoir fait match nul avec le plus grand joueur d’échecs de l’histoire. Magnus n’a jamais été forcé à s’intéresser aux échecs. Il a appris par curiosité, juste pour jouer. Quand il avait 13 ans, il était très talentueux mais Kasparov disait qu’il fallait lui donner de la discipline. C’est un peu plus ancré dans les mœurs en Russie, il faut de la discipline, une structure, des professeurs, etc. Mais Magnus et sa famille ont continué à procéder de la même manière. Magnus ouvrait un livre sur les échecs, lisait une page au hasard puis reposait le livre et enchaînait avec une histoire de Donald Duck. Il n’y avait rien de discipliné. Ça a fait de Magnus un formidable joueur d’intuition. Il se fie à son instinct. C’est quelque chose de très dur à expliquer. Ça se traduit par une certaine fluidité dans la manière de jouer. Quand il s’est mis à jouer de plus en plus de matchs internationaux, la tendance était à l’utilisation des ordinateurs dans le monde des échecs. Les matchs d’entrée étaient largement influencés par les préparations sur machine. Anand, (l’adversaire de Magnus Carlsen lors des championnats du monde de 2013, ndlr) utilise beaucoup les logiciels de préparation.

La fameuse partie contre Kasparov.
La fameuse partie contre Kasparov.

En 2013, Magnus Carlsen figurait parmi les 100 personnes les plus influentes selon le magazine Time. Comment l’expliquez-vous ?

Magnus veut ramener une dimension humaine dans les échecs, de l’intuition. C’est très inspirant et ça rend son histoire plus universelle. Nous vivons dans des sociétés où les gens se reposent de plus en plus sur leur ordinateur, leur téléphone. Et on oublie ce qu’il y a de fantastique dans la dimension humaine, dans l’intuition et la créativité. Magnus a trouvé un moyen de rester enfantin dans sa manière de jouer. C’est moins prévisible. Grâce à lui, c’est davantage une bataille entre deux hommes, entre deux esprits. Il a révolutionné les échecs et a inspiré toute une génération de jeunes joueurs. Je ne m’intéresse pas aux échecs mais je trouve que le jeu d’un bon joueur est fascinant. Lors du dernier championnat du monde (en 2016, Carlsen a conservé son titre, ndlr), il a fait d’énormes erreurs. Mais c’est le sens des échecs : vous faites des erreurs et parfois, votre intuition ne marche pas parce que la tension est trop importante. Pour Magnus, comme pour tous les joueurs, c’est une lutte constante.

Si vous deviez comparer Magnus Carlsen au champion d’un autre sport, lequel serait-ce?

Difficile à dire. Mais Magnus a joué dans une pub pour Porsche, dans laquelle on le compare à Mohamed Ali. Évidemment, la boxe et les échecs sont des batailles qui se jouent avec les mains. Mais ce sont aussi des combats de l’esprit. Je crois que la comparaison est assez juste.

PAR ARTHUR CERF