MISE AU VERT

Master Chèvre

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Thomas Thwaites avait besoin de prendre l'air. Mais pas n'importe comment: pendant une semaine, ce designer anglais a voulu se débarrasser de tout semblant d’appartenance à l’homme, et est ainsi parti vivre dans les Alpes avec et comme les chèvres. Ou quand les utopies hippies embrassent une nouvelle manière d’aborder l’idée de transhumanisme.
Thomas et sa troupe.
Thomas et sa troupe.

Allons droit au but : pourquoi et comment en êtes-vous arrivé à vivre comme une chèvre ?

C’est assez banal tout compte fait. En gros, la vie est déprimante et difficile, je me demandais si ce n’était pas plus simple d’être un animal libéré de tous soucis humains, libre d’arpenter la nature sans se soucier des problèmes d’argent, de famille. J’étais vraiment au plus bas à cette époque et je voulais prendre du recul par rapport à tout ce truc de condition humaine. À partir de là, je suis allé plus loin dans mon raisonnement, et je me suis posé d’autres questions intéressantes: est-ce que je pourrais adopter la perspective d’une autre créature? Qu’est-ce que la science et la technologie moderne peuvent faire pour moi afin que j’accomplisse ce rêve? Un rêve qui, en fin de compte, est aussi vieux que l’humanité: la première œuvre d’art figurative, qui date de 40 000 ans, était un homme avec une tête de lion, sculpté dans des défenses de mammouth.
J’ai écrit au Wellcome Trust, une association caritative spécialisée dans la recherche biomédicale, qui subventionne aussi des projets artistiques. Ça les a intéressés aussi de voir si je pouvais vivre comme un animal, et voilà. Je me suis donc retrouvé pendant trois jours avec un troupeau de chèvres en Suisse, à faire de mon mieux pour traverser les Alpes –une clause importante dans mon contrat de subvention– comme un noble bouquetin.

À la fin de l’expérience, le berger m’a dit que j’étais intégré à leur groupe social. Il m’a même mis une cloche de chèvre autour du cou

Mais pourquoi une chèvre spécialement, et pas un autre animal?

Un chaman m’a dit qu’il fallait que je sois une chèvre.

D’accord. Comment vous-êtes vous intégré au troupeau de chèvres, vous ont-elles bien accueilli?

Le jour de mon arrivée, le berger m’a annoncé qu’il allait emmener le troupeau en bas de la montagne vers les pâturages, où les chèvres passeraient l’hiver. Je n’arrivais pas à tenir le rythme des chèvres qui dévalaient la montagne la tête la première, et je les rendais carrément nerveuses à force d’être essoufflé et de faire toutes sortes de bruits. Mais quand on s’est retrouvés dans le pâturage, elles sont devenues curieuses, et je suis même devenu copain avec l’une d’elles en particulier. À un moment, j’ai levé la tête et j’ai vu l’ensemble du troupeau s’arrêter de brouter et me fixer sans bouger. Comme si j’avais commis un faux pas par inadvertance, quelque chose de cet ordre. J’ai vu leurs cornes affûtées et c’était un moment vraiment très flippant. Ma pote chèvre a alors bougé vers le centre du troupeau, et la tension s’est peu à peu dissipée. On a repris notre marche dans les collines.
À la fin de l’expérience, le berger m’a dit que j’étais intégré à leur groupe social. Il m’a même mis une cloche de chèvre autour du cou.

La chèvre qui murmurait à l'oreille des hommes.
La chèvre qui murmurait à l’oreille des hommes.

Comment ça se passait pour dormir, pour manger?

Je dormais dans l’étable avec les chèvres. La température était glaciale. J’ai mangé beaucoup d’herbe des pâturages, mais les mammifères ne produisent pas l’enzyme qui permet de digérer la cellulose présente dans l’herbe. Les chèvres et les autres ruminants ont un rumen rempli de micro-organismes qui décomposent l’herbe. Un peu comme si les chèvres avaient une sorte de ferme interne. J’ai essayé de me fabriquer un rumen externe artificiel, en prenant des échantillons de micro-organismes de chèvre, mais des scientifiques m’ont fortement déconseillé de m’en servir, car il y avait potentiellement de gros risques d’infection grave de l’estomac. Donc, dans les Alpes, j’avais une cocotte-minute avec moi que j’utilisais la nuit, pour cuire l’herbe que j’avais mâchée toute la journée.

Vous avez même utilisé une prothèse pour vous déplacer à quatre pattes comme une chèvre. Qui a conçu un tel système?

J’ai fait moi-même les pattes arrières ainsi que d’autres éléments, mais les pattes avant ont été construites par le Dr Heath dans une clinique de prothèses. Normalement, il fabrique des prothèses pour les gens amputés, mais il a accepté de m’aider car il a été zoologiste au début de sa carrière. C’était extrêmement douloureux et pénible de se déplacer à quatre pattes, le docteur m’avait prévenu. Monter une colline était à peu près gérable, mais descendre était vraiment dingue.

Mais que filme la GoPro ?
Mais que filme la GoPro ?

Quelles conclusions avez-vous tirées de l’expérience?

D’une certaine manière, au-delà de s’extirper de problématiques existentielles liées au fait d’être une créature dotée d’une conscience, le but était d’explorer l’idée de posthumanisme et de transhumanisme. Ces concepts-là mettent toujours en avant le fait de devenir une superintelligence mais si, après tout, ce n’était pas si agréable que cela? Il y a une intelligence intellectuelle, mais aussi une intelligence émotionnelle, et les deux ne vont pas forcément de paire. On devrait peut-être plutôt aspirer à une vie simple de brouteur d’herbe fraîche et verte. Peut-être que ce futur qu’on imagine grâce à de telles technologies devrait être moins axé sur des projets comme des voitures volantes que sur des modes de vie moins destructeurs et stressants. Aussi, ça m’intéressait de me forcer à aborder les animaux non-humains comme des individus à part entière, avec leur propre point de vue sur le monde, et pas juste des animaux.

Mais ça n’aurait pas été plus simple de juste prendre un break en solitaire dans la nature pour réfléchir à tout ça?

Je le répète: je voulais voir le monde avec le point de vue d’une autre créature. Je voulais surtout m’échapper de moi-même, pas seulement du monde humain en général. C’est une problématique philosophique: nous sommes tous prisonniers de nous-mêmes.

Le livre de Thomas Thwaites, Goatman: How I Took a Holiday from Being Human, est annoncé pour avril 2016.

En pleine ascension.
En pleine ascension.
Julien Langendorff