INFILTRÉ

Matthew Heineman : “Les balles fusaient autour de moi, alors je me concentrais sur ma caméra”

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Matthew Heineman a passé des mois dans des territoires contrôlés par les cartels, à la frontière entre l’Arizona et le Mexique. Aux côtés des vigilantes, ces civils qui ont choisi de prendre les armes, excédés par l’impuissance du gouvernement, il en a tiré le film documentaire Cartel Land, nommé aux Oscars et bientôt diffusé en France. Dont il raconte en exclusivité les coulisses.
Matthew Heineman.
Matthew Heineman.

Malgré le fait qu’au Mexique, de nombreux journalistes traitant des cartels l’ont payé de leur vie, vous avez décidé d’y consacrer un documentaire. Pourquoi ?  

J’étais dans le métro à New York, c’était après mon dernier documentaire Escape Fire (sur le système de santé américain, ndlr). Je lisais un article dans le magazine Rolling Stone qui s’appelait ‘Border Man’. Il évoquait les groupes de vigilantes qui évoluent du côté américain de la frontière avec le Mexique. J’étais soufflé. Je ne savais rien à propos de la frontière, ni à propos des groupes de vigilantes, ni à propos de la guerre contre les cartels. Ça m’a fasciné. Donc, je me suis arrangé pour entrer en contact avec Tim Foley et le groupe qu’il dirige, Arizona Border Recon. Après sept mois à tenter de les infiltrer, j’ai finalement eu le feu vert, et j’y suis allé pour filmer. J’y suis resté quatre mois environ. Et là, mon père m’a envoyé un article concernant Las Autodefensas. Ce groupe de civils au Mexique se battait contre les cartels. J’ai tout de suite su que je voulais faire un portrait parallèle à propos des groupes de vigilantes des deux côtés de la frontière. Deux semaines après, j’étais en train de filmer au Mexique. J’étais vraiment fasciné par les raisons qui pouvaient pousser des hommes et des femmes à prendre les armes. Et ce qui les amenait à assumer ça personnellement, en plus de toutes les conséquences que ça pouvait entraîner dans leur vie.

Plus généralement, que pensez-vous des sujets habituels sur les cartels ? 

La couverture médiatique concernant les cartels et la guerre de la drogue est très importante. Il existe même une sorte de glorification dans plusieurs films et séries télé. Donc je voulais montrer comment cette violence affectait la vie quotidienne de Mexicains lambda, mettre un visage humain sur cette violence. Je voulais aller jusqu’au bout de ce que l’on ne voit pas d’habitude.

Comment s’établit le contact avec des groupes armés dans un contexte de guerre ?

La première chose, c’est de faire en sorte que l’on t’ouvre la porte. Dans l’Arizona, ça m’a pris un temps fou. Mais une fois là-bas, j’avais un accès complet.

C’est vraiment malheureux qu’il y ait eu autant d’attention sur cette interview de El Chapo. J’aurais aimé que le débat se concentre sur la souffrance des Mexicains et le cercle infernal de violence causé par le trafic de drogue

Au Mexique, ça s’est fait très rapidement. Ils m’ont juste dit : ‘Ouais bien sûr, viens.’ Mais la clé dans un film comme celui-là, c’est ce que l’on fait avec cet accès. J’étais très clair avec le docteur Mireles (le leader, ndlr) et son groupe d’Autodefensas. Je ne venais pas pour prendre parti, je n’avais pas d’agenda particulier, aucune notion préconçue. Je voulais que l’histoire dicte ce que je ferai. Je pense qu’ils ont apprécié. Aucun but, aucun agenda. Et c’est ce qui m’a permis de me retrouver dans de nombreux lieux. Mais ce qui a aidé plus que tout, c’était le temps. Je ne me suis pas juste parachuté dedans sur un ou deux jours, comme certains médias que j’ai pu voir là-bas. J’ai continué à y aller, encore et encore. Je suis resté là-bas pendant presque neuf mois. J’ai développé des relations vraiment solides avec les personnes apparaissant dans le film. C’est pour ça que j’ai pu avoir de telles scènes. Le temps que j’ai passé, les relations que j’ai développées, la confiance que j’ai gagnée, voilà l’important.

Sur le terrain, comment ça se voit ?

Par exemple, il y a une scène où les Autodefensas étaient en mission, et où ils se font tirer dessus. On sort de la voiture pour se couvrir, et juste après, ils se lancent dans une chasse aux sorcières à travers la ville pour trouver les mecs qui les ont canardés. Là, ils trouvent cet homme qui conduit ce qu’ils pensent être la voiture d’où provenaient les tirs. C’est une scène très dramatique où un homme est arraché à sa famille, sa fille pleure à côté de lui. Ensuite, il est mis en joue par une arme et interrogé, puis finalement conduit dans une chambre de torture où d’autres personnes sont détenues. C’est une scène très dramatique. Et cette scène n’aurait jamais eu lieu si j’étais juste venu en marchant avec ma caméra en disant : ‘Hey les gars, je peux passer une journée avec vous ? J’étais là depuis huit mois, je les connaissais, et ce jour-là, je leur ai demandé : ‘Qu’est-ce que vous faites ?’ Certains étaient en train de charger leur arme, d’autres enfilaient des gilets pare-balles. Donc je leur ai demandé où ils allaient. Ils m’ont juste répondu : ‘On va chercher un café au Starbucks.’ Je les ai suivis. Je parle à peine espagnol, mais c’était clair que quelque chose allait se passer. Et ils m’ont laissé venir avec eux.

D’ailleurs, ce n’était pas un problème de ne pas parler espagnol ?

La barrière de la langue était parfois difficile, mais aussi utile à d’autres moments. Je comprenais à peu près 50% de ce qui était dit. Je peux trouver une salle de bain correctement, je peux commander à manger, pour le reste, je comprends les éléments basiques de chaque scène. Mais ça m’a aidé aussi ! Je ne savais pas tout ce qui était dit, mais si je l’avais su, j’aurais eu bien plus peur. Je pense qu’il y a beaucoup de moments où j’étais menacé. J’étais entouré par les autorités, par le gouvernement, par les Autodefensas, par les cartels. Menacé au point qu’ils veuillent saisir ma caméra, menacé parce qu’on me disait : ‘Pourquoi t’es là ? Qu’est-ce que tu fais exactement ?’ Souvent, je pouvais juste prétendre que je ne comprenais pas.

Comment avez-vous géré la peur ?

Je ne suis pas un reporter de guerre. Je n’ai jamais été dans de telles situations avant, dans des lieux aussi dangereux. Ce sont des endroits très effrayants pour faire un film. Cette scène de guérilla dans la voiture, c’était la première fois que je me retrouvais au milieu de coups de feu. Les balles fusaient autour de moi, alors je me concentrais sur la caméra, sur le film, sur les réglages. Vu que j’étais derrière la caméra, ça m’a aidé à me calmer dans ces situations stressantes. Mais je pense que ma plus grande peur, finalement, c’est le moment où j’ai interviewé cette femme qui a vu son mari brûlé vif et découpé en morceaux par les cartels, juste en face d’elle. Elle était là, devant moi, mais c’est comme si les cartels étaient présents aussi. Elle avait les yeux vides quand elle me décrivait toutes ces horreurs. Et je pensais au fait que des êtres humains aient décidé de faire ça à d’autres. Ce moment est resté ancré en moi, bien plus longtemps que quelques minutes saturées d’adrénaline.

Devant un laboratoire de Méthamphétamine dans l'État de Michoacan, au Mexique.
Devant un laboratoire de Méthamphétamine dans l’État de Michoacan, au Mexique.

Quand vous ne filmiez pas, en quoi consistait la vie quotidienne ?

En fait, au début, je pensais que je racontais une histoire très simple. Une histoire de citoyens qui se protégeaient contre les cartels. Mais au fil du temps, c’est devenu beaucoup plus sombre et ambigu. Je suis devenu obsédé par le fait de découvrir qui ils étaient vraiment, ce qui se passait. J’ai toujours fait attention à respecter les personnes que je filmais, je voulais surtout comprendre. Il y avait des moments où je mangeais avec eux, je partais en mission avec eux, je dormais dans leurs caches. On passait de très longues journées ensemble, et parfois les nuits aussi. C’était une immersion totale.

Êtes-vous resté en contact avec les personnes que vous avez filmées au Mexique ?

Le docteur Mireles est toujours en prison, il n’y a eu aucun procès. Sa famille le considère comme un prisonnier politique. Je n’ai pas pu lui parler depuis, mais j’ai toujours été en contact avec sa famille. Je parle toujours à plusieurs personnes au Mexique à qui je tiens beaucoup. Par texto, par téléphone. Là-bas, l’histoire continue, même si je n’y suis plus pour filmer.

En début d’année, l’interview du chef de cartel El Chapo par Sean Penn pour le magazine Rolling Stone a fait débat. Comment l’avez-vous vécu ?

C’est vraiment malheureux qu’il y ait eu autant d’attention sur cette interview dans Rolling Stone et sur El Chapo. J’aurais aimé que le débat se concentre sur la souffrance des Mexicains, le cercle infernal de violence causé par le trafic de drogue, les 100 000 personnes qui ont perdu la vie depuis 2007, les 25 000 qui ont disparu et l’échec des pouvoirs publics. C’est ça que j’aurais voulu voir dans les titres d’articles ces derniers mois. L’article de Rolling Stone, El Chapo, ce n’est pas ça l’histoire.

L’échec du gouvernement est un élément récurrent du documentaire…

Oui, dans le documentaire, on voit comment les différentes institutions censées protéger la population ont échoué. Le gouvernement permet même aux cartels d’opérer en tout impunité. Ils contrôlent presque chaque aspect de la vie civile : des tribunaux locaux, la police locale, etc. Si l’on s’oppose à eux, ils n’hésitent pas à utiliser des méthodes extrêmes : extorsions, décapitations, kidnappings. Le gouvernement a échoué à trop de niveaux.

Vous avez rencontré des membres du gouvernement pendant le tournage ?

Je ne veux pas parler des officiels que j’ai rencontrés. Je craignais souvent bien plus le gouvernement que les cartels.


Cartel Land
de Matthew Heineman, nommé aux Oscars, sera diffusé sur Canal+ le 16 mars 2016.

Par Lucas Minisini