MANGA

On est allé visiter la Japan Expo

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Ces quatre derniers jours, le Japon tout entier s'est invité à Villepinte via la bien connue Japan Expo. Déambulation dans la moiteur du parc des expositions, entre les panneaux “Free Hugs”, les tables de jeu de go, les onigiri, les stands de chats qui bougent la patte grâce à l'énergie solaire et les plus ou moins bien réussis mais néanmoins nombreux Monkey D. Luffy de One Piece.
De gauche à droite : un cosplayeur, un cosplayeur et un cosplayeur.
De gauche à droite : un cosplayeur, un cosplayeur et un cosplayeur.

Cette petite écolière sexy qui quitte sourire aux lèvres l’espace réservé aux dédicaces, c’est Franck. Chapeau noir délicatement posé sur une perruque longue et blanche, chemisier blanc, gilet noir sans manches, nœud rouge, jupe courte et chaussettes montantes, Franck est un inconditionnel de j-pop, la variété japonaise, et il est venu rencontrer les World Standard, un groupe dont il est fan depuis sa création, en 2015. Tombé dans la potion manga dans les années Club Dorothée, l’informaticien de 32 ans s’est naturellement intéressé à tout ce qui touche à la culture nippone, séduit par “son côté exotique” : “J’ai commencé à écouter de la musique japonaise avec les animés, et de fil en aiguille je suis arrivé sur la j-pop. C’est très différent de ce qu’on a chez nous, c’est vraiment spécifique au Japon et à l’Asie.” Ce que Franck préfère, ce sont les groupes kawaii (qui signifie “mignon”), dont les World Standards sont de fières représentantes. Et il n’est pas le seul. D’ailleurs, son accoutrement surréaliste dans un environnement familial devient d’une banalité déconcertante à la Japan Expo.

Comme quoi, on s’habitue à tout. Même à ces nouveaux bouchons Cristaline.

Modernité et traditions

Cent trente cinq mille mètres carrés répartis dans quatre halls, environ 800 exposants, près de 250 000 visiteurs, la Japan Expo est pendant quatre jours une enclave japonaise posée en pleine Seine-Saint-Denis. Depuis Paris, un tour de RER B direction le Parc des expositions de Paris-Nord, à Villepinte, donne l’impression d’avoir parcouru les 9 849,63 kilomètres qui séparent la France du pays du Soleil-Levant. Paradis des Otakus, les fans de culture japonaise, le salon met un point d’honneur à rassembler tout ce qui pourrait les rassasier jusqu’à sa prochaine édition. Au fil des nombreuses allées, les stands de mangas côtoient

Le panier moyen du salon est évalué à 200 euros

ceux de porcelaine. Les DVD d’animés font face à diverses sortes de thé. La trentaine d’ordinateurs mis à la disposition des geeks pour qu’ils se perfectionnent sur la dernière édition de Final Fantasy rivalisent avec le ring de lucharesu, une sorte de catch japonais. Les takoyaki et autres gyoza se dégustent en sirotant du bubble tea. Et c’est ce mélange un peu foutraque, qui fait le charme de la culture japonaise, d’après Romuald, 35 ans, habitué des lieux depuis dix ans : “C’est une culture qui montre que l’on peut conserver des traditions en faisant des choses extrêmement modernes. Et que l’on peut être moderne sans être forcément américanisé ou européanisé.”

Open Space.
Open Space.

Les visiteurs de la “JapEx” apprécient d’y trouver des produits rares en France, que beaucoup se procurent en temps normal via Internet. Et il faut bien le dire : le côté traditionnel laisse ici quand même pas mal de place au côté mercantile. Venus du Nord pour la journée, Cyprien, jeune chevalier Sith de 15 ans, et son père ont prévu un budget achat de 150 euros. Tout comme Franck, l’écolière de 32 ans, qui chaque année depuis 2009 prévoit “un budget de 100 à 150 euros pour les quatre jours, consacré à l’achat d’articles pour les dédicaces, de figurines, de mangas, d’animés…” Et d’après l’agence en charge de la communication du salon, ces trois-là ne sont pas les plus dépensiers, le panier moyen du salon étant évalué à 200 euros. Sans compter le prix de l’entrée : entre 12 (en prévente) et 25 euros la journée, 56 euros le pass 4 jours, 100 euros le billet zen. De quoi faire trembler n’importe quel livret A.

“On y fait de belles rencontres”

Mais plus que les gadgets, les stars de la Japan Expo, ce sont bien les cosplayeurs, qui convient à la fête en les incarnant Pikachu, Haruhi Suzumiya, Marty McFly,

J’ai commencé à écouter de la musique japonaise avec les animés, et de fil en aiguille je suis arrivé sur la j-pop. C’est très différent de ce qu’on a chez nous, c’est vraiment spécifique au Japon et à l’Asie
Franck, fan

Naruto, Mario et son fidèle complice Luigi, Kirito, Tetsuya Kuroko ou encore Sangoku. Et cette année, même Jésus a fait le déplacement. Jésus, c’est Patrice, qui officie au quotidien en tant qu’accessoiriste et décorateur pour le cinéma. Vêtu comme le Messie, couronne d’épines posée sur une chevelure abondante aussi naturelle que sa barbe, l’homme déambule ainsi dans le salon pour relever un défi lancé par une amie, sans que personne ne semble s’en émouvoir – ni relever le fait que ça n’a pas grand-chose à voir avec le Japon, finalement, même si Patrice a entendu parler de mangas traitant de la vie du Christ, “qui est tout de même le plus ancien des super-héros”. Dans ce royaume d’exubérance, sa pancarte “Fuck me I’m Jesus” ne choque pas, à son plus grand bonheur. Car s’il avoue être fan de jeux Nintendo, Patrice de Nazareth explique dans un prêche plein d’amour, que s’il s’est déplacé dans le 9-3, “c’est avant tout pour l’ambiance. Ici, on est entourés de gens qui sont passionnés, tout le monde est dans le partage. On y fait de belles rencontres”. Amen.

Patrice de Nazareth.
Patrice de Nazareth.

Plus loin, Élodie, 23 ans, venue tout droit du Brabant wallon pour l’occasion, est engoncée dans sa tenue de Ciel Phantomhive, un personnage du manga Black Butler, qui relate l’histoire d’un jeune aristocrate orphelin ayant fait du diable son majordome. Cosplayeuse depuis cinq ans, Élodie rêve de devenir une star de la discipline, comme il en existe au Japon, mais est bien consciente que la route est encore longue. Car si elle se considère “forte en costumes” – en témoigne sa robe, qu’elle a mis trois nuits blanches à confectionner –, elle sait qu’elle pèche encore dans la prestation. Et que son projet d’ouverture d’une boutique consacrée aux peluches inspirées de la série Mon petit poney est plus raisonnable. En attendant, la demoiselle a profité se son séjour en France pour visiter le parc Astérix. Mais en tenue de ville. “Je n’y suis pas allée cosplayée parce que c’est interdit, de peur que quelqu’un se déguise en un personnage de l’univers d’Astérix. On pourrait le confondre avec un employé du parc.” Imparable.

On ne dirait pas comme ça, mais il faisait très chaud.
On ne dirait pas comme ça, mais il faisait très chaud.

Sur le bout de pelouse en plein air du Parc des expositions qui sert de point de rassemblement aux cosplayers et aux fumeurs, Éloïse et Tamara enchaînent les pauses devant les objectifs des visiteurs. Car le principe du cosplay, c’est aussi cela : se faire remarquer le plus possible, et remporter le concours non-officiel du plus grand nombre de clichés. Et à ce jeu-là, les deux copines de 21 et 17 ans son bien placées, grâce à leurs costumes de personnages de Touhou Project, “un jeu vidéo dont le principe est de buter un maximum d’ennemis”, qui impressionnent les spécialistes. Malgré la température caniculaire, les deux étudiantes prennent un malin plaisir à répondre aux nombreuses sollicitations. Tout comme ces passionnés de la saga Dragon Ball, qui ont eu le bon goût de trouver un coin d’ombre. Parmi eux, on trouve ce paysagiste de 24 ans qui a pris les traits de Gohan, le fils de Son Goku, car il apprécie les valeurs morales de la série qu’il a découverte tout jeune, grâce au Club Dorothée. Pour la vendeuse de fournitures de bureaux qui prend la pause à ses côtés, c’est le charisme des personnages qui a fait la différence. Ce qui l’a poussée à se cosplayer en Kibitoshin. “Une fusion entre un Kaio Shin et son apprenti, dont le but est de montrer comment on peut fusionner grâce à des Potaras, ses fameuses boucles d’oreilles magiques, pour protéger la Terre”, récite la jeune femme, alors que de fortes effluves de cannabis envahissent le carré de pelouse.

Au fond du hall 5, Franck semble errer sans but. La perruque est mal ajustée, la chaussette droite est baissée. Les World Standard lui manquent déjà. Poliment, il refuse qu’on le prenne en photo. “Par rapport à mon boulot, ça craint, quand même.”

Textes et photos : Maeva Alliche et Mathias Edwards