PINK

“On pense que le rose pour les filles est ‘traditionnel’ et ‘naturel’, ce n’est pas le cas”

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Nous sommes en 2017 et il y a encore des gens qui se demandent si les hommes peuvent porter du rose. Puis, après un inventaire des personnalités qui ont sauté le pas, souvent, la dramatique sentence tombe : ce n’est qu’un phénomène de mode destiné à s’estomper. Parce que, en 2017, le rose est toujours une couleur “de fille”. Pourtant, ce ne sont pas les initiatives qui manquent. Fin 2016, les associations Osez le féminisme ! et Les Chiennes de garde lançaient la campagne “Marre du rose” destinée à combattre la segmentation colorée –les éternels rose et bleu– et la chaîne néerlandaise Hema a récemment décidé de ne plus faire de distinction de ses rayons par genre. Trois expertes reviennent sur l’histoire du rose, “une couleur plus sournoise qu’il n’y paraît”.
Myriam Klink.
Myriam Klink.

Casting :

Anne Dafflon Novelle, docteur en psychologie sociale et spécialiste de la socialisation différenciée entre les filles et les garçons

Annie Mollard-Desfour, linguiste-lexicographe et chercheuse au CNRS, auteure de dictionnaires de mots et expressions de couleur

Jo B. Paoletti, auteure américaine, notamment du livre Pink and Blue : Telling the Girls from the Boys in America et spécialiste des questions de genre et de l’apparence

Le rose est-il par nature une couleur “féminine” ?

Anne Dafflon Novelle : Le goût des petites filles pour le rose n’est pas inné. D’ailleurs, un siècle en arrière, le rose n’était pas culturellement associé aux filles. C’était même l’inverse. Le bleu était la couleur des filles et le rose celle des garçons !

Annie Mollard-Desfour : Si l’on refait un peu son histoire, le rose est d’abord associé aux garçons, oui. Il devient ensuite la couleur des peaux enfantines, puis celle des jeunes femmes et “jeunes filles en fleurs”, du féminin, du sexe et de

On sait que l’on ne trouve pas de layettes roses et bleues pour différencier les filles des garçons à la naissance avant 1920
Annie Mollard-Desfour

l’intime, des layettes, des dessous chair. C’est une couleur très ambiguë. On peut croire qu’il s’agit d’une couleur enfantine et sans danger, mais le rose est beaucoup plus sournois qu’il n’y paraît : il exprime aussi la sensualité et même la sexualité. Le mot “rose” est d’ailleurs l’anagramme de “eros”. Au cours du XXe siècle, cette couleur a vécu à travers différentes formes : le socialisme à la rose ou socialisme rose ; le motif vichy rose, choisi par Brigitte Bardot en 1958 pour sa robe de mariage avec Jacques Charrier ; les tutus roses qui, la même année, ont donné leur nom à l’affaire de mœurs pédophile dite “des ballets roses” ; le rose sexiste de Barbie, cette poupée-femme-objet caricature de la “féminitude” ; le triangle rose imposé aux détenus homosexuels dans les camps nazis, mais devenu en 90 – inversé et sur fond noir – l’emblème de la fierté homosexuelle, etc.

Jo B. Paoletti : De nos jours, on pense que le rose pour les filles –et le bleu pour les garçons– n’est pas seulement “traditionnel”, mais également “naturel”. Ce n’est évidemment pas le cas. C’est seulement quelque chose de culturel façonné par des stratégies marketing. Avant d’être associé aux filles, le rose était en réalité associé à de nombreuses idées et caractéristiques : la jeunesse ou la santé, par exemple.

Comment le rose est-il devenu une couleur pour filles ?

Annie Mollard-Desfour : C’est assez récent. On sait que l’on ne trouve pas de layettes roses et bleues pour différencier les filles des garçons à la naissance avant 1920. Au fil des années, le rose féminin s’est accentué jusqu’à devenir un code. En mai 68, en France en tout cas, ces codes-là ont été cassés : on a pu mettre des layettes de toutes les couleurs pour les deux sexes. Mais cela n’a pas duré longtemps. Le rose féminin est revenu de manière plus forte encore à cause de stratégies commerciales visant les enfants –avec la poupée Barbie notamment, très en vogue dans les années 70.

Pink, pink everywhere.
Pink, pink everywhere.

Jo B. Paoletti : Cela s’est fait très progressivement. Les fabricants et les distributeurs ont d’abord essayé de lancer cette nouvelle signification du rose, mais, sur le long terme, ce sont les clients eux-mêmes qui l’ont lentement façonné. Le rejet du rose par les féministes a contribué en réalité à solidifier son association avec la féminité traditionnelle.

Le rose féminin est-il une réalité pour l’ensemble de la population mondiale ?

Jo B. Paoletti : Le symbolisme rose/bleu s’est ancré considérablement aux États-Unis et s’est répandu avec la culture pop américaine et la mondialisation de l’industrie du vêtement.

Les garçons se réapproprient-ils le rose ?

Anne Dafflon Novelle : Non. C’est très clairement dichotomique et de plus en plus. Aujourd’hui, les enfants n’arrivent pas dans un monde unisexe, au contraire celui-ci est différencié : il y a des choses pour les filles et d’autres pour les garçons. La couleur est l’élément principal qui permet de faire la distinction.

Annie Mollard-Desfour : Aujourd’hui, les hommes –pas les petits garçons cela dit– sont de plus en plus invités à porter du rose. Mais derrière, il y a toujours l’idée de développer son ‘côté féminin’. Les joueurs de rugby du Stade Français, par exemple, portent depuis 2005 des maillots roses pour changer leur image très masculine et apporter un côté plus doux à leur sport.

La distinction garçons-filles par la couleur est-elle sur le point de changer ?

Anne Dafflon Novelle : Dans la mesure où les enjeux sont commerciaux, il me semble peu probable que cela change dans les années à venir. Les responsables

Les enfants savent qu’une fille a une vulve et qu’un garçon a un pénis, mais pour eux, ce n’est pas ça qui fait le sexe. Pour les filles, la couleur rose est bien plus parlante quand il s’agit de se revendiquer fille
Anne Dafflon Novelle

marketing utilisent sciemment le rose pour séparer les filles des garçons et ainsi doubler leurs ventes. Par exemple, il y a 30 ans, les vélos pour enfants étaient rouges et donc neutres. Tous les enfants d’une même famille apprenaient à pédaler sur le même tricycle. Désormais, en magasin, on trouve des petits vélos roses Barbie et des petits vélos bleus Spiderman. Pas question pour un garçon d’utiliser la bicyclette de sa sœur et vice-versa. Les parents doivent donc acheter deux vélos si cette famille a deux enfants de sexes différents ! Une partie de la population mondiale commence à penser que cette segmentation est ridicule, mais cela reste une minorité. Certaines marques essaient même de jouer le jeu de la neutralité dans les couleurs choisies. C’est le cas de Tim & Lou, marque de jouets mixtes lancée par la chaîne de magasins La Grande Récré il y a quelques années déjà.

Jo B. Paoletti : Je ne pense pas non plus que quoi que ce soit change dans l’immédiat ou dans les années à venir. Mais avec le temps, si. Par exemple, le noir a longtemps symbolisé le deuil. Aujourd’hui, si quelqu’un s’habille en noir, personne ne lui demandera qui est mort. De même, le blanc n’est utilisé pour les robes de mariée que depuis peu de temps. C’est la reine Victoria qui a lancé ce nouveau code en 1840 quand elle s’est mariée en portant une simple robe blanche. Jusqu’alors les couleurs étaient la norme et ce choix a donc été jugé comme très conservateur.

Annie Mollard-Desfour : Cela peut évoluer. Il y a déjà eu par le passé des renversements extraordinaires. Et puis, des codes culturels autres que les nôtres peuvent arriver jusqu’à nous. Cela se fait parfois lentement et il y a même des retours en arrière, mais de toutes façons, les couleurs n’ont plus un seul code. Il y a des sens multiples.

Les enfants sont-ils condamnés à reproduire ce schéma ?

Anne Dafflon Novelle : La société de consommation et leur éducation les poussent en ce sens. Cela crée même chez eux un désir d’exposer leur identité sexuelle. Les enfants savent qu’une fille a une vulve et qu’un garçon a un pénis, mais pour eux, ce n’est pas ça qui fait le sexe. Pour les filles, la couleur rose est bien plus parlante quand il s’agit de se revendiquer fille.

Jo B. Paoletti : En ce qui concerne les distinctions de genre, cela va même au-delà du rose et du bleu. Il peut y avoir moins de rose dans les objets qui sont destinés aux filles, mais y avoir plus de paillettes, de volants et d’autres signifiants.

Le rose est-il également la couleur des femmes adultes ?

Jo B. Paoletti : En fait, dès la fin de l’enfance, les filles peuvent rejeter cette couleur. Quand elles sont assez grandes pour comprendre que les vêtements indiquent un genre, mais ne le déterminent pas. Elles deviennent, tout comme les garçons, moins rigides dans l’expression de leur genre.

Annie Mollard-Desfour : Les filles, en grandissant, et plus globalement les femmes, rejettent la couleur rose car elles la considèrent désormais comme trop girly ou trop enfantine.

Jo B. Paoletti : Si chez les petites filles il est important pour exprimer leur identité et chez les petits garçons quelque chose à éviter pour absolument ne pas être pris pour une fille, chez les adultes –pour certains d’entre eux du moins– le rose peut être une couleur comme une autre, que l’on peut aimer, ne pas aimer ou même détester. Tout est possible.

Par Martin Vienne / Photo : Renaud Bouchez


Ils s'appellent Amélie Borgne, Marie-Sarah Bouleau, Julie Cateau, Théo du Couedic, Jéromine Doux, Colin Henry, Jeanne Massé, Charlotte Mispoulet, Maxime Recoquillé, Florent Reyne, Martin Vienne et Lucile Vivat, ils sont étudiants en contrat de professionnalisation au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ) et, pendant quinze jours de juin 2017, ils ont travaillé sur un journal d'application en partenariat avec Society.
Ont éclos 24 articles sur le thème – bien moins futile qu'il n'y paraît – de l'apparence, qui seront publiés sur society-magazine.fr. Celui-ci en fait partie.