Pascal Cherki : “On est français pour le meilleur et pour le pire”

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Pascal Cherki, “socialiste qui ne renonce pas", député de Paris et ancien maire du XIVe arrondissement, s'est récemment prononcé contre la déchéance de nationalité et le projet de François Hollande de modifier la Constitution en faveur de cette dernière. Il s'explique.

Vous avez publiquement affiché votre opposition à la déchéance de nationalité pour les binationaux. Pourquoi ?

Je suis contre la déchéance pour les binationaux comme pour les autres. Ce n’est pas une réponse pertinente et ça n’a aucune efficacité dans la lutte contre le terrorisme. Ce qu’on attend d’un gouvernement dans la lutte antiterroriste, c’est qu’il empêche les attentats ou en tout cas la plupart d’entre eux, puis qu’il retrouve les auteurs et, s’ils sont vivants, qu’il les condamne pour les crimes commis. Tout le reste, c’est du débat politicien qui n’a aucun intérêt. Le seul résultat, c’est le trouble dans notre pays. Je suis contre la déchéance de nationalité pour les binationaux. Elle existait déjà pour les naturalisés et on a toujours été contre son extension envers les nés-français. On est français pour le meilleur et pour le pire.

Cette mesure symbolique n’empêchera pas les actes terroristes…

(Il coupe) Ce n’est pas qu’elle soit symbolique, le problème, mais qu’elle soit contraire à toute tradition juridique. Jusqu’à présent, on avait toujours considéré qu’il ne fallait pas toucher aux mécanismes d’attribution de la nationalité française : par la filiation, le sang, le droit du sol. On est en train de faire quelque chose d’absolument contraire à nos valeurs juridiques et républicaines.

C’est le Premier ministre, Manuel Valls, au moment de la présentation de la réforme constitutionnelle, qui disait qu’elle était symbolique.

On est en train de faire quelque chose d’absolument contraire à nos valeurs juridiques et républicaines
Pascal Cherki

Premièrement, cette mesure a des effets stigmatisants. Deuxièmement, en matière de terrorisme, il faut prendre des engagements efficaces tout en maintenant nos principes fondamentaux juridiques ; or cette mesure y est contraire, selon moi, et n’a aucune efficacité. Ça ne sert à rien de couvrir d’opprobre les binationaux, il faut réunir les Français autour de la cause commune de la défense des valeurs de la République.

On perd du temps sur ce débat, selon vous ?

Absolument. La sagesse commanderait qu’on abandonne purement et simplement ce projet de déchéance de nationalité, que ce soit pour les plurinationaux ou les mononationaux, pour ne pas se mettre à fabriquer des apatrides. Même si ça a été présenté par le président durant le Congrès, il ne faut pas retenir cette réforme constitutionnelle. S’il faut ‘marquer le coup’ en prenant une mesure symbolique, je ne vois qu’une seule chose à faire –et une partie de la gauche est d’accord là-dessus : créer une peine de déchéance des droits civiques. On n’a pas besoin de toucher à la Constitution, il suffit de modifier le code pénal. La peine serait prononcée par un juge durant un procès pour crime terroriste. Il ne faut pas bouleverser la Constitution pour ça et on ne touche pas à la nationalité.

Quelle politique serait plus appropriée pour combattre le terrorisme ?

Je pense avant tout que la lutte contre le terrorisme est une affaire de services spécialisés. Il faut prévenir les attentats, donner des moyens à la police, à la justice antiterroriste. Des moyens humains et matériels. En sachant que le risque zéro n’existe pas. Dans le passé, nous avons déjà connu des attentats dans notre pays. Et ça reviendra à chaque fois que la politique extérieure de la France sera engagée à bon ou mauvais droit –mais plutôt bon à l’heure actuelle– contre les intérêts de groupes terroristes. Ils auront la tentation de faire pression. Il faut dire la vérité aux Français. Il faut sortir de l’émotion pour entrer sur le terrain de la rationalité. Bien sûr, cela pose d’autres questions : notre politique étrangère, la cohésion nationale, le rassemblement du peuple français… C’est une illusion de croire qu’on va régler le problème terroriste en modifiant la Constitution et en prenant des mesures sous le coup de l’émotion avec des buts politiques ou politiciens alors que la lutte antiterroriste nécessite avant tout des moyens.

Est-ce que ce n’est pas aussi se voiler la face et ne pas assumer la part de la France, pour des raisons diverses (sociales, sociétales, économiques), dans la radicalisations de ces terroristes français ?

Attendez, il n’y a pas d’excuses au terrorisme ! Le fait de se sentir opprimé ou tout ce que vous voulez ne justifie pas que vous alliez commettre un crime

Il n’y a pas d’excuses au terrorisme ! Le fait de se sentir opprimé ne justifie pas que vous alliez tuer des dizaines de personnes dans une salle de spectacle
Pascal Cherki

terroriste en tuant des dizaines de personnes dans une salle de spectacle. Après, faut-il réfléchir sur le pourquoi de la radicalisation de gens basculant dans un combat internationaliste imaginaire ? Oui. Pour moi, c’est la même symbolique et la même dérive qui ont fait basculer des personnes dans les années 70 jusqu’au milieu des années 80 dans le terrorisme de l’ultragauche, style Action directe ou la Bande à Baader. Ils vont en Syrie de la même manière qu’ils s’engageaient dans la Bande à Baader. Que ça renvoie à une fracture dans la société française et qu’il faille s’y attaquer? Tout à fait. Mais c’est un combat différent de celui qui consiste à donner les moyens pour prévenir les attentats et protéger la population.

Cette déchéance de nationalité pour les binationaux, Nicolas Sarkozy l’avait proposée. Avez-vous l’impression que François Hollande et Manuel Valls virent à droite ?

Ce qui est sûr, c’est qu’elle est complètement étrangère au combat et aux valeurs des socialistes depuis que le Parti socialiste existe. Le Premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, l’a rappelé en disant que ce n’est pas une mesure de gauche. Je pense qu’il a raison, c’est une mesure d’extrême droite et une vieille revendication du FN.

Vous vous reconnaissez encore dans le gouvernement actuel en tant que socialiste ?

Je n’ai pas voté la confiance envers le gouvernement de Manuel Valls les deux fois pour des faits qui ne sont pas liés aux événements actuels. J’étais sceptique concernant la politique macroéconomique. Mais je préfère toujours ce gouvernement à celui de Sarkozy et Fillon.

Après le 13-Novembre, quelle mesure ‘de gauche’ aurait dû être prise, selon vous ?

Certaines mesures prises ont été très utiles, comme le renforcement des moyens pour recruter des policiers, du personnel dans les services de renseignement, des magistrats antiterroristes. Indépendamment des attentats, il faut s’attaquer aux inégalités. En janvier 2015, le Premier ministre a quand même dit à la presse qu’il y avait des pans entiers du territoire victimes d’apartheid social et ethnique. Quand on fait un constat de cette gravité, on doit avoir des mesures à la hauteur. C’est une question d’égalité républicaine. On ne peut pas se satisfaire du fait que dans certains endroits, il y ait 40 ou 50 % des jeunes au chômage ; qu’en zone rurale et en banlieue, les services publics soient délaissés et abandonnés par la République et ses institutions. Il faut faire du principe d’égalité une chose concrète et non abstraite pour les gens. Des actions sont faites, notamment dans les zones d’éducation prioritaires mais ça ne suffit pas et ça renvoie à d’autres débats sur la politique économique menée en France et en Europe.

Par Abdou Sarr