GUERRE

Passion Napoléon

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À la reconstitution organisée à l'occasion du bicentenaire de la bataille de Waterloo, ce week-end, il n'y avait pas qu'un speaker trop stressé, mais aussi 6 000 doux dingues venus se prendre pour les héritiers de la Grande Armée ou des Alliés sur les lieux du combat.
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Un officier attablé devant son cornet de frites, un caporal soda à la main, un autre, sauce bolo au coin de la bouche. Revivre l’époque de Napoléon oui, mais pas tout à fait quand même. “À l’époque, les femmes volaient de la nourriture pour nourrir les soldats. Aujourd’hui, on se fait livrer par le traiteur, puis on réchauffe la nourriture sur le camp”, lâche une jeune femme en tenue d’époque. Sur le camp français, tout est orchestré pour que les soldats ne manquent de rien. De la baïonnette aux zones free wi-fi en passant par les stands food, l’armée de Napoléon n’a d’antan que la tenue et l’équipement. “Nous allons chercher du bois le matin pour la journée, les femmes vont chercher de l’eau”, raconte un soldat. Les bonnes dames reviennent, packs d’eau en bouteille sous le bras. Ici, l’ancien côtoie le moderne. Une sorte de reconstitution orchestrée avec le souci du détail, où le soldat devient un combattant 2.0. Pour revenir sur les terres de Waterloo, les fidèles et ennemis de Napoléon se sont vu offrir le transport, et certains ont pu bénéficier d’un visa à l’occasion du rassemblement. Pour faire revivre ce moment historique et assurer la subsistance des soldats, les subventions de quatre communes et de la Wallonie ont été mobilisées. Ce n’étaient pas les seules.

“C’est la grande bataille qu’on attend tous”

“Dites à mes enfants que je suis mort en héros.” C’est le plus sérieusement du monde qu’un officier lance ces mots à la foule venue assister au départ des troupes rapprochées de l’Empereur. Une procession de cavaliers défile en rangs serrés, l’air tendu et déterminé, moustache digne de l’époque impériale sous le

Mark n’a pas été choisi pour Waterloo 2015. Il est très, très déçu
Paul et Stanley

nez. Napoléon arrive, plus vrai que nature : petit, trapu, coiffé de son bicorne, il salue la foule. Ses officiers l’entourent, et clament sous le ciel menaçant : “À la victoire ! Ce soir, on rejoue le match, et on le gagne !” On s’y croirait.
Plus qu’un loisir, c’est une passion pour ces hommes et ces femmes. “Cela fait 24 ans que j’ai débuté grâce à un ami et je n’ai jamais changé. Je suis toujours resté un simple soldat. Ici tout le monde m’appelle par mon surnom dans l’armée : Laflotte”, livre Charlie, un Belge à la soixantaine bien trempée, qui combat dans l’armée française depuis toujours. Ces passionnés sont de toutes les reconstitutions : Iéna, Austerlitz et, donc, Waterloo 2015. “C’est la grande bataille qu’on attend tous, il n’y en aura plus d’aussi grandes après ça”, confient, avec une pointe d’émotion, Paul et Stanley, deux Américains vivant en Europe. Membres d’une association d’amitié franco-américaine, c’est leur cinquième reconstitution sur le Vieux Continent. Napoléon, une passion qui n’a, semble-t-il, pas de frontière.

Une sorte de rêve américain

“Les armes sont chargées à blanc, bien sûr, tout comme les canons, mais ça reste dangereux ! Les chevaux peuvent être effrayés. Les plans de bataille sont préparés à grande échelle par les officiers”, informent Paul et Stanley.  “À notre niveau, on suit les ordres de nos supérieurs hiérarchiques. Il y a une part d’improvisation, et de jeu d’acteur, bien sûr. En réalité, on suit la cadence naturelle de la bataille, et quand arrive le moment où on sent qu’on doit se faire tuer, on meurt.” La mécanique, bien huilée, ne fonctionne en réalité que grâce à la bonne volonté de ces passionnés totalement investis pour faire revivre les batailles d’antan. Les Français sont rares, même dans la Grande Armée, ce qui amuse beaucoup les Américains. “Bon, il y en a quand même un peu, rigolent-ils. Dans notre régiment il y a 20 Américains et même des Anglais qui combattent pour Napoléon !” Les Russes, en uniforme de grognard, sont aussi venus en nombre. Mais la France, elle, se fait discrète. Elle boude la commémoration de l’une de ses plus grandes défaites militaires. Au point que même Bonaparte a failli être américain. “Nous connaissons le gars qui fait Napoléon dans toutes les reconstitutions, il s’appelle Mark Schneider. Il vit en Virginie, et parle français”, raconte Paul. “Le processus de désignation est un sujet sensible et, apparemment, l’organisation voulait vraiment que ce soit un Français qui fasse l’empereur. Mark n’a pas été choisi pour Waterloo 2015. Il est très, très déçu”, insistent les deux soldats.

De la poudre incrustée dans la joue

Loin de ces considérations d’élite, Franck et Anna trépignent dans le campement. Ce couple a déjà vécu les combats de l’Empire romain et de la Seconde Guerre mondiale mais les campagnes napoléoniennes ont pour lui une saveur différente. “On était déjà là en 2010 mais là, pour le bicentenaire, ça va être énorme”, souffle

Les 120 000 spectateurs quotidiens venus des quatre coins du monde ont pu repartir avec un souvenir
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Franck. Sa femme est presque possédée lorsqu’elle évoque l’âpreté supposée de ces combats d’opérette : “Bien sûr, on fait très attention avec nos baïonnettes. On porte des protections, car on peut se prendre des coups ! Certains peuvent se casser un os, et doivent alors être traînés hors du champ de bataille, comme il y a deux siècles !” Anna a des étoiles plein les yeux. “J’ai déjà eu une grosse écorchure sur tout le visage à cause d’un sabre. J’ai même de la poudre incrustée dans la joue, car les mousquets en projettent sur le côté au moment des tirs.” Bref, du bonheur. La passion originale de ces fous d’histoire est transmise au sein d’associations de mordus ou par la famille. Christophe, jeune Français de 22 ans, fait des reconstitutions depuis cinq ans. “C’est quelque chose qui te prend quand tu es tout jeune, confie-t-il. J’ai commencé en aidant ma famille, des amis, mes parents… Je n’ai jamais quitté ce monde.” Il est sous-officier dans le huitième régiment, et la Grande Armée reste pour lui une vraie famille. “Une journée au camp, avant le combat, c’est d’abord chercher du bois, faire à manger… Il y a une super ambiance !”

Un business lucratif, mais indispensable

“Pour accéder aux bivouacs, munissez-vous de bracelets à l’entrée”, informe l’organisation. Dommage, à 14h, il n’y en a déjà plus. Les visiteurs qui pensaient que les camps seraient accessibles gratuitement sont partis la fleur au fusil. Les bivouacs des Alliés, des Français et celui de Napoléon seront accessibles seulement pour les chanceux. Les “faux” soldats ne sont pas en manque d’idées pour s’immiscer dans les camps des “vrais”. Seul un bracelet permet de déceler les uns des autres, et chacun y va de sa ruse pour s’en procurer un. La solution de repli, pour goûter à la bataille sans le Graal : la montée de la butte au Lion, érigée en l’honneur de la victoire. Là encore, il faudra débourser 7 euros pour espérer faire sa plus belle photo. Aujourd’hui, la véritable commémoration est passée, laissant place à la fête et à un véritable business made in Waterloo. Les 120 000 spectateurs quotidiens venus des quatre coins du monde ont pu repartir avec un souvenir. Dans le village créé pour écouler les produits dérivés, les magasins de déguisements ou de livres d’histoire côtoient les stands qui proposent… scooters ou fromage. Les soldats déguisés déambulent dans les allées à la recherche du trophée à ramener. Une scène improbable qui rappelle l’anachronisme général qui règne sur les lieux. Un business lucratif, mais indispensable, lorsqu’on sait que 8 à 10 millions d’euros ont été investis pour redonner vie à cette bataille historique.

Il est 20h. Les coups de canons tant attendus fusent, et la fumée recouvre  enfin le champ de bataille. L’attaque française est donnée. Le match se rejoue une énième fois, et au grand désarroi des officiers de Napoléon, l’armée française écopera d’une énième défaite.

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Par Léa Lestage, Nathan Marqué et Hadrien Mathoux