CINÉMA

Philippe Martinez : “La CGT doit être à Cannes !”

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C’est dans l’arrière-salle d’un restaurant de viande du centre-ville cannois que le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, a donné rendez-vous. Au programme : un point à l’occasion de son deuxième et dernier jour, discret, au festival de Cannes pour parler droit d’auteur, voir La Marseillaise, de Jean Renoir, et évoquer la projection du lendemain, celle du film La Loi du Marché, de Stéphane Brizé.
Manifestation du 1er mai 1971 / Michel Piccoli et Louis Daquin
Manifestation du 1er mai 1971 / Michel Piccoli et Louis Daquin

Après s’être arrêté sur le stand de la Fédération CGT du spectacle, situé dans les galeries du Marché du film du festival de Cannes, le secrétaire général de la CGT s’est attablé à L’Entrecôte avec les salariés de l’hôtellerie et de la restauration, comme si de rien n’était : “La CGT doit être ici, il faut être à Cannes : au-delà du côté bling-bling, il y a un accès à des films pour le plus grand nombre possible afin que ça ne soit pas les mêmes qui aillent au cinéma. On a tenu à être présents au festival parce que la CGT et le cinéma ont le même âge : 120 ans, rappelle Philippe Martinez, bien calé sous ses nouvelles moustaches de fonction. C’est l’occasion pour nous de saluer les salariés du cinéma, les salariés qui contribuent à la réussite du festival, ceux qu’on voit et ceux qu’on ne voit pas dans le Palais, dans les palaces aussi…” Des palaces qui, dans un passé tout proche, ont été le théâtre de grèves pendant le raout cinéphile : “Les salariés se défendent aussi lorsqu’ils ne sont pas contents”, sourit-il. La CGT a invité cette année des salariés, des “privés d’emplois”, des jeunes et des retraités cinéphiles, “une quinzaine de camarades ont assisté à la projection du film Mon Roi (!), de Maïwenn”. Fleur Pellerin était également présente le même jour pour un colloque sur l’avenir du droit d’auteur en Europe. Manuel Valls, lui, était carrément dans le Grand Théâtre Lumière au moment de la projection, déclarant à l’AFP à sa sortie et sans aucun lien “regretter les coupes budgétaires dans le domaine de la culture”. Philippe Martinez en prend acte : “Il regrette beaucoup, il regrette souvent mais il n’inverse pas souvent ses décisions, soupire-t-il. Emmanuel Macron regrettait qu’autant de dividendes soient versés aux actionnaires, les politiques doivent agir pour inverser la situation, ça ne nous suffit pas, les regrets.” Et de s’emporter contre le poujadisme “anticulture” du moment : “Cette tendance qui consiste à en parler comme de privilégiés à cause de statuts et droits acquis, c’est proprement scandaleux.” Le slogan de la CGT depuis plusieurs années ? “Vivre de son métier.”

“Ça arrive qu’on parle encore des travailleurs en sélection”

Denis Gravouil, secrétaire général de la Fédération CGT du spectacle, de l’audiovisuel et de l’action culturelle (FNSAC-CGT) condamne, sans trop de mise en perspective, les coupes budgétaires, droite et gauche confondues, dans le domaine de la culture et la pression engendrée sur les finances des collectivités locales, pour un résultat qui consiste à “baisser les bourses du travail et annuler plus de 180 manifestations culturelles, plus petites que celles de Cannes”. Et d’enfoncer le clou par une image aux traits un peu forcés, sur laquelle la CGT sait jouer à plein : “De la même manière qu’il n’y a plus de bureaux de poste dans les petits bleds, il n’y a plus de festivals non plus.”
Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’histoire de la CGT est liée à celle du festival, dont elle est cofondatrice. La confédération se dit d’ailleurs en

On a tenu à être présents au festival parce que la CGT et le cinéma ont le même âge : 120 ans
Philippe Martinez

première ligne dans la “défense des accréditations pour les salariés et les cinéphiles lambdas” de par sa présence au… conseil d’administration du festival, depuis 1946. Aujourd’hui, la CGT serait derrière son nouveau président : “On a soutenu le choix de Pierre Lescure, sa capacité à faire travailler les gens ensemble et sa grande culture, précise Gravouil, et pour l’instant, les relations sont plutôt bonnes…” Reste le festival lui-même : l’esprit initial des militants de la CGT est-il encore vivace dans la sélection ? “Il est plus discret qu’avant, c’est sûr, concède Denis Gravouil, mais ça arrive qu’on parle encore des travailleurs en sélection. Cette année, il y a La loi du marché de Stéphane Brizé. “Et ça, eh bien, les salariés, ça leur parle”, coupe Philippe Martinez. Et Gravouil d’évoquer les films qui ont marqué l’histoire de sa formation, “des films de Duvivier à ceux de Clément, et plus récemment Alain Guiraudie, qui avait fait avant L’Inconnu du Lac, le film Ce vieux rêve qui bouge… Même Robert Guédiguian, avec qui nous ne sommes pas toujours d’accord sur les conventions collectives, fait de très beaux films : Les Neiges du Kilimandjaro, ça reste formidable.”

“C’était une volonté de la CGT d’avoir un festival ici en France”

La veille, la CGT avait pris connaissance du bilan 2014 du CNC : “Il nous est présenté de manière très positive, s’en amuse Gravouil. Beaucoup de films se font, c’est bien, mais les conditions dans lesquelles ils se font ne prêtent pas à sourire : malgré des dispositions fiscales, nous n’arrivons pas à garder les tournages en France dans les studios, et cette bataille dure depuis les années 30.” Il cite, bien avant la négociation sur l’assurance chômage, “qui sera très dure à la fin de l’année”, celle concernant les studios de la SFP à Bry-sur-Marne, en insistant plus que de raison sur les ateliers de décors de cinéma, “qui n’existent pas chez Luc Besson car les questions d’aération de la menuiserie ne le permettent pas”. Reste que les représentants de la CGT auront passé plus de temps la veille au festival des “camarades” du CCAS, Visions sociales, ainsi qu’au festival “ceux du rail” des cheminots cinéphiles qu’au Palais cannois. Pourtant, “c’était une volonté de la CGT d’avoir un festival ici en France, de la création jusqu’aux petites mains qui ont construit le Palais des festivals, rappelle son secrétaire général. C’est tout cela que nous voulions symboliser.”
Sous le soleil au zénith, la délégation finira par s’éclipser pour la projection du film La Marseillaise, de Jean Renoir, dont la production et la sortie, en 1938, furent rendues possibles grâce à… une souscription lancée par la CGT, bien évidemment. “C’est peu connu, mais c’est un film qui est issu du Front populaire et qui a été financé en partie par des souscriptions des camarades”, lâchera Martinez avant de continuer, sans s’arrêter, sa prise du Palais et de la salle Buñuel, sa veste noire posée sur son épaule. Et de sourire tout en maîtrisant son effet : “Beaucoup de messages en une journée, hein ?” 

 

 

Par Brieux Férot / Photo : DR / IHS-CGT