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Pierre Ducarne, l’effronté

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Pierre Ducarne a-t-il été écarté du Front national à cause de son homosexualité ? Ou les bâtons mis dans ses roues ont-ils été placés là pour des raisons plus floues ? Ce qui est sûr c'est qu'à 26 ans, en pleine désillusion, cet ancien militant désormais animateur d'une émission politique à la radio est bien décidé à laisser le parti surfer sur la vague bleue Marine sans lui.
Pierre Ducasque.
Pierre Ducasque.

“I have a dream…” Samplé sur une musique électronique très convenue, le discours de Martin Luther King en faveur des droits sociaux pour les Noirs américains sert de jingle à l’émission Droit de parole que présente Pierre Ducarne, tous les mardis, sur Radio Caraib Nancy. Dans le studio d’enregistrement du Haut-du-Lièvre, au Nord de la ville, le jeune présentateur de 26 ans, par ailleurs maître d’internat, tient l’antenne pendant une heure consacrée à l’actualité politique et sociétale sur une radio qui, selon lui, est “plutôt orientée à gauche”. L’anchorman Meurthe-et-Mosellan y reçoit des personnalités de tous bords à la renommée locale ou nationale. Il discute d’éducation avec Natacha Polony, ex-chroniqueuse pour Laurent Ruquier, ou de droits d’auteur avec Isabelle Attard, ex-députée du Calvados, sans étiquette mais longtemps écologiste. Pas certain, donc, que l’émission réalise ses meilleures audiences auprès des sympathisants du Front national ou des jeunesses identitaires.

Pourtant, Pierre Ducarne est un nom qui a plus fait causer dans les sphères frontistes que dans le milieu du journalisme. En mars 2014, à 22 ans, il était propulsé candidat à la mairie de Nancy par le parti de Marine Le Pen après seulement deux ans de militantisme. Il rassemblait, au premier tour, 6,93% des suffrages. Un score modeste pour le FN, mais pas ridicule au regard de la campagne difficile qu’il a dû mener, dans une ville où aucun candidat n’avait représenté la flamme bleu-blanc-rouge depuis 1989. Pierre Ducarne ne correspond pas vraiment aux canons du candidat d’extrême droite. Il est homosexuel et partage sa vie avec son compagnon, ce qui n’est pas du goût de tout le monde au sein du parti créé par Jean-Marie Le Pen en 1972. Quelques mois après les élections, en septembre 2014, il sera torpillé en interne, convoqué en procédure disciplinaire après une polémique lancée par Bruno Gollnisch, candidat à la présidence du parti en 2011, battu par Marine Le Pen.

“Je me vois plus comme un gaulliste social”

“Quand je me suis engagé au Front, je pensais vraiment que le parti était en train de muter”, confesse aujourd’hui Pierre. Conscient de la candeur qui l’animait à l’époque, il réfute tout engagement basé sur les thèmes de l’immigration : il se décrit volontiers comme souverainiste mais a “toujours été progressiste sur les questions sociales”. Des convictions, parfois contradictoires, forgées à force de débattre avec ses parents : un père de gauche “qui a toujours voté PS” et une mère “plutôt de droite”. Ses camarades de classe au lycée Fabert de Metz se souviennent de lui comme de quelqu’un de discret mais souvent jovial, affublé d’une bonhommie certaine. Un visage rond d’enfant masqué par des lunettes à gros foyer qui lui donnaient un air parfois éteint. Pas le genre d’étudiant à faire des frasques. Après un baccalauréat scientifique obtenu en 2009 et une année de médecine peu concluante, Pierre s’engage en politique dans le micro parti de Dominique de Villepin, République Solidaire. Il le quitte rapidement, après que le parti a pris position en faveur de l’intégration européenne.

C’est à ce moment que Pierre Ducarne se rapproche du Front national. En 2011, il entend un discours de Marine Le Pen, fraîchement élue présidente du parti. “C’était un discours d’ouverture, loin de la position dure de son père”, se souvient-

“Le Front national, c’est l’auberge espagnole”
Pierre Ducarne

il. La dynamique de dédiabolisation lancée au Front résonne dans l’esprit du jeune étudiant qui squatte désormais les bancs de la fac de Droit de Nancy. Il s’engage peu à peu dans le parti, accompagné d’une bande d’amis chevènementistes. Il distribue ses premiers tracts à l’occasion de la campagne présidentielle de 2012. Dans les mois qui suivent, sous l’impulsion de Steeve Briois, actuel maire d’Hénin-Beaumont, Pierre se retrouve chargé de structurer et rassembler les fédérations de jeunes frontistes en Meurthe-et-Moselle.

“J’ai rapidement grimpé les échelons mais ça s’explique vu l’état du FN à l’époque.” Pierre explique qu’en 2011, au moment où Marine Le Pen accède à la présidence du parti, “l’état des finances est au plus bas. Beaucoup de cadres proches de Jean-Marie Le Pen désertent et il y a de la place pour d’autres sensibilités”. Rapidement, plusieurs courants émergent. Florian Philippot, dont Pierre se sentait “très proche dans les idées”, incarne la nouvelle génération de 2011 mise en avant par Marine Le Pen. Mais de l’autre côté, la branche dure du parti tient bon. Autour de Bruno Gollnisch, le “Front national du Sud”, refuse le mouvement “d’ouverture” relative qui s’initie. C’est dans ce contexte que Pierre Ducarne creuse son sillon. “Personne ne se battait pour être candidat FN aux municipales, se souvient-il. Moi, j’étais jeune, étudiant en droit et volontaire, ça a suffi.” S’il ne se faisait guère d’illusions quant à ses chances de victoire, Pierre Ducarne était cependant pressé par une ambition personnelle qui lui a fait croire, à tort, qu’il pourrait révolutionner le parti.

L’acceptation, puis les reproches, puis les menaces

Résumer la tempête que traverse Pierre Ducarne en 2014 à sa seule homosexualité est une erreur. “Il y a beaucoup de gays au Front national, ça n’est plus forcément un obstacle au militantisme”, constate-t-il aujourd’hui. L’orientation sexuelle du jeune candidat à la mairie de Nancy n’a effectivement pas posé de problème, en tous cas pas dans un premier temps. “Au Front national, je ne cachais pas mon homosexualité. Personne ne m’a attaqué sur ce sujet, jusqu’à ce que j’entame la campagne des municipales.” La médiatisation locale qui s’opère autour de Pierre Ducarne à partir de janvier 2014 révèle aux yeux de la frange identitaire du parti un candidat pour le moins atypique. “J’ai toujours refusé de faire campagne sur le thème de l’immigration. Je parlais d’impôts locaux, d’accès aux marchés publics, de stationnement…”, se souvient le candidat du rassemblement bleu Marine. La version édulcorée des thèmes du FN abordés par le prétendant à la mairie déplaît au sein du parti. “On commence à me reprocher mon homosexualité à ce moment-là. D’abord par des bruits de couloir, on me dit que Jean-Luc Manoury, le secrétaire départemental du parti, est opposé à ma candidature pour des raisons floues. Et puis, rapidement, je suis victime de menaces.” Les persécutions qui vont viser Pierre Ducarne ne viennent pas directement du Front national, mais de groupuscules identitaires “qui entretiennent des liens étroits avec le parti”. C’est le GUD, un mouvement étudiant d’extrême droite bien implanté à la faculté de droit de Nancy où étudie le candidat, qui va passer à l’action. “J’ai reçu plusieurs menaces de mort. Des membres du GUD sont venus jusque sous mes fenêtres, la nuit, pour me menacer. Je les ai reconnus parce qu’on se croisait à la fac, se rappelle Pierre. On a aussi créé des faux profils sur des sites de rencontre gays. Des inconnus à qui on donnait rendez-vous en mon nom.” Sans preuve formelle et étant toujours candidat, Pierre se refuse à porter plainte mais dépose plusieurs mains courantes. Il termine sa campagne chaotique en prenant sur lui.

Après les élections municipales viennent les européennes. Fatigué, Pierre Ducarne décide de se mettre en retrait du parti. Au mois de septembre 2014, une polémique lancée par Equinoxe, une association LGBT de gauche, va le ramener sur le devant de la scène. “J’étais à Nancy avec mon copain. Tous les deux ans s’y

Au FN, je ne cachais pas mon homosexualité. Personne ne m’a attaqué sur ce sujet, jusqu’à ce que j’entame la campagne des municipales
Pierre Ducarne

organise une réunion publique d’associations, dont des associations LGBT. Je me suis arrêté au stand du Kreuji, une association proche de la mairie, et des membres d’Equinoxe nous ont alors pris en photo. Les clichés ont été publiés sur leur site, pointant un rapprochement entre la mairie de Nancy et le Front national.” La publication de l’association va très vite être relayée dans la fachosphère et remonter jusqu’à Bruno Gollnisch. Le député européen, membre du bureau national du FN, va se fendre d’un article sur son blog, mettant en cause Pierre Ducarne. Le frontiste lyonnais considérait que la proximité entre les milieux LGBT et l’ex-candidat à la mairie était contraire à la ligne défendue par le parti, opposé au mariage gay. “J’ai vraiment été choqué par cet article et j’ai tout de suite répondu par communiqué. Pour moi, Gollnisch s’en prenait à ma vie privée”, se rappelle amèrement le jeune Lorrain. Mais l’ancien prof de droit a le bras long : “Quelques jours après, j’ai reçu une lettre de convocation en commission des conflits du FN, au motif que je faisais l’apologie du communautarisme et que j’avais insulté un cadre du parti.” La convocation sera finalement annulée par la direction du parti, Florian Philippot étant intervenu au soutien de l’étudiant. Mais l’histoire aura fait assez de bruit pour qu’un article soit publié dans les colonnes de l’Est Républicain, sous le titre “Nancy : Pierre Ducarne, trop gay pour le FN”, obligeant l’étudiant à assumer publiquement son homosexualité. “Mes parents n’étaient pas encore au courant”, lâche-t-il, un peu gêné.

Aujourd’hui, trois ans après les faits, sa passion pour la radio lui permet de garder un lien avec la politique, loin des partis : “Je pense que je ne suis pas fait pour être militant, je préfère assumer mes propres opinions”, constate-t-il. En parallèle de son émission, Pierre Ducarne anime également XY, un programme LGBT. “On y fait surtout de la prévention et on parle des problèmes rencontrés par les gays dans la société”, explique-t-il. Son expérience politique lui permet de tenir un jugement sévère sur le Front national : “Finalement, la dédiabolisation, elle est en partie cosmétique. Depuis 2011, des personnalités comme Marion-Maréchal Le Pen sont arrivées pour renforcer les rangs des plus extrémistes.” Au premier tour de l’élection présidentielle, Pierre Ducarne a voté Jean-Luc Mélenchon “surtout pour son programme en matière d’écologie et d’Europe.” Il s’est abstenu au second tour. Pour le vétéran nancéien, il n’est pas question de retourner au Front.

 

Par Maxime Jacob