FESTIVAL DE CANNES 2016

“Quand je vais dans les festivals, c’est une grande déception de voir que mon pays est souvent réduit à un marché”

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Sorte de Balzac chinois caméra au poing, le monument Jia Zhangke est revenu avec Au-delà des montagnes. L’occasion de faire un point avec lui sur le rapport qu’entretient la jeunesse chinoise avec son pays, lui qui officie cette année à Cannes comme parrain de la Fabrique des cinémas du monde.

Quelle place la jeunesse chinoise a-t-elle dans votre travail ?

Quelle que soit la période historique, la jeunesse est toujours obligée de résoudre les problèmes laissés par les générations précédentes et apprendre à faire avec. Mon sentiment à son égard est très complexe, un mélange réel d’inquiétude et de joie. L’inquiétude, c’est parce que le sentiment nationaliste, l’exclusion de l’autre, une sorte de xénophobie teintée d’orgueil démesuré, prend une ampleur considérable. La jeunesse se renferme plutôt qu’elle ne s’ouvre sur l’extérieur. J’observe aussi la baisse de la qualité de la langue chinoise pratiquée, et avec elle la disparition de tout un mode de pensée. Qu’est-ce qui va être véhiculé à la place ? On ne sait pas. La joie, c’est que les jeunes dans mon pays ont une plus grande conscience d’être des individus à part entière que les générations précédentes. Et comme la jeunesse est l’avenir du monde…

À l’heure de l’avénement de l’image, pourquoi la langue est-elle si importante?

J’ai toujours, dans mes films, parlé de cet obstacle de la langue entre les gens en Chine: dans Still Life, le personnage qui arrive du Sitchuan discute avec le patron de l’hôtel et on sent qu’il y a quelque chose qui ne passe pas. Il ne faut pas oublier que longtemps, on était obligé d’uniformiser avec le mandarin dans le cinéma chinois alors que c’était complètement contradictoire avec la réalité du pays. Ce

La langue ne cesse de véhiculer un nombre d’informations bien plus grand que celui de l’image, c’est sans équivalent
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qui caractérise la langue comme mode de pensée, c’est qu’elle est inscrite dans une certaine linéarité, sans interruption. Par la langue, on peut accéder à une certaine unité alors que les images sont fragmentées, il faut un agencement pour leur donner sens. La langue ne cesse de véhiculer un nombre d’informations bien plus grand que celui de l’image, c’est sans équivalent. Chaque dialecte possède un vocabulaire qui n’a pas d’équivalent dans un autre dialecte. Elle permet aussi un rapport au monde plus subjectif alors que l’image est plus dans le monde de l’objectivité, à mon sens, étonnamment. Dans Au-delà des montagnes, la mère s’attend à ce que son fils s’adresse à elle dans sa lange maternelle. Or, lui ne connait déjà plus cette langue et a d’autres automatismes.

Quel rapport la jeunesse chinoise entretient-elle avec l’argent, selon vous ?

Depuis la fin des années 70, notre gouvernement et la population font tout tourner autour de l’argent. Cette avidité pour l’argent provient du fait que l’on nous a obligés à rester dans une situation de pauvreté pendant si longtemps que le désir d’enrichissement est naturel. La pauvreté était encensée mais a conduit à un sentiment d’insécurité qui ne semblait pouvoir être corrigé que par l’enrichissement. Le collectivisme a réfréné et interdit le désir: tout bonheur, tout divertissement, toute accumulation de richesse était vu comme négatif. Les plaisirs sentimentaux ou sexuels ont été réprimés mais pas ceux liés à la nourriture ou aux agapes: tout le monde s’y est vautré, et les individus se sont perdus. Dans mon film, Tao fait un choix en fonction de l’argent: elle laisse la garde de l’enfant au père parce qu’il est plus riche, qu’il peut lui assurer une meilleure vie. Restent les sentiments. Là, les dégâts sont réels. Et l’argent ne peut rien y faire.

Vous qui croyez en l’amour, tomber amoureux arrive-t-il encore souvent en Chine ?

Disons que dans la Chine actuelle, tous les Chinois revendiquent l’amour et l’argent. Des histoires d’amour naissent tous les jours mais aux issues de plus en plus incertaines, hein. Elles ont du mal à passer le cap d’une réalité matérielle confrontée à la réalité. Le haut de la société envoie des slogans auxquels

Être incompris n’est pas grave si l’on sait comment réagir en étant fidèle à qui on est
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l’individu croit, et qu’il finit par reproduire. La réalité actuelle, c’est que les individus manquent d’expérience personnelle, il y a des perceptions, celle de la ville sur la campagne par exemple, qu’ils n’ont jamais eu l’occasion d’avoir en vrai. Autre exemple: de nombreuses résidences sont porteuses de romantisme, elles ont le nom de lieux français, idem pour le vin et le chocolat. Ça crée une idée préconçue: est-ce vraiment le romantisme qui caractérise la France? Le problème du slogan, c’est la simplification à outrance et l’illusion que ça crée chez les gens. Même nous, les cinéastes, désormais, quand on veut démarcher des investisseurs, on est obligés de trouver un slogan.

Quelle est la chose que vous aimez le plus dans votre pays aujourd’hui ?

La nourriture.

Quelle est la chose de la Chine d’aujourd’hui que les étrangers ne comprennent absolument pas ?

La réalité de la Chine. Tous les problèmes liés à l’histoire, à cette nation, et aussi les réactions de toute cette population, c’est très difficile à percevoir pour les étrangers, ou alors ça demande extrêmement de temps. Quand je vais dans les festivals, c’est une grande déception de voir que mon pays est souvent réduit à un marché.

Un mouvement populaire autre que consumériste est-il possible en Chine ?

C’est extrêmement difficile, le moindre regroupement de personnes est physiquement difficile, ce qui explique que tout passe par le net. Là, les moyens d’expressions sont peu évidents, Internet est surveillé, controlé, censuré. Mais bon, il n’y a qu’en soi-même que l’on sait parfaitement comment se positionner par rapport à la réalité des choses. Être incompris n’est pas grave si l’on sait comment réagir en étant fidèle à qui on est. Ma quête, si elle existe, c’est la continuité, c’est dans cela que je me reconnais. Il n’y a que nous qui savons. Il faut se faire confiance.

Par Brieux Férot / Photo : Patrick Wack (www.patrick-wack.com)