LÉGENDE

Roland Lazenby : “Difficile de définir Jordan comme autre chose qu’un tyran”

Cet article n'est pas issu du magazine Society.
Il est exclusivement réservé à society-magazine.fr.
Le journaliste américain Roland Lazenby a passé 30 ans de sa vie à couvrir la carrière de Michael Jordan. Sept cent vingt pages et deux burn out plus tard, il publie une biographie “définitive” qui donne à comprendre une personnalité complexe. Un pavé qui retrace l’épopée MJ. Des galères de ses ancêtres à ses échecs en tant que président des Charlotte Hornets, en passant par ses années de jeune basketteur maigrichon et sa tyrannie au sein du vestiaire de l'une des meilleures équipes de l’histoire de la NBA. Un bouquin qui n’hésite pas à mettre en avant la part d’ombre de “His Airness”.
Michael Jordan en 1992.
Michael Jordan en 1992.

Beaucoup de livres ont été écrits au sujet de Michael Jordan. Vous l’avez dit vous-même. Pourquoi avez-vous décidé d’écrire cette ‘biographie définitive’ ?

J’ai d’ailleurs écrit quelques-uns de ces livres sur Michael Jordan. Mais je me suis dit qu’il y avait encore beaucoup de choses à son sujet que nous ne comprenions pas tout à fait. D’abord, ce livre situe Michael dans un contexte familial. Personne n’a jamais vraiment regardé du côté de sa famille. Et une fois qu’on l’observe dans cet environnement familial, ça change notre compréhension de pas mal de choses. Le livre propose une compréhension de Jordan dans un nouveau contexte, une nouvelle manière de regarder cette icône qui a bouleversé la culture globale.

À propos de ce ‘contexte familial’ dans lequel vous situez Michael Jordan, vous retracez de manière très détaillée la vie de ses ancêtres, et en particulier son arrière-grand-père Dawson Jordan, né en 1891. Comment avez-vous pu récupérer toutes ces informations ?

C’était très dur. Cette partie du livre m’a demandé beaucoup de travail et pris pas mal de temps. J’ai dû passer en revue près de 5 000 certificats de décès de la région de Coastal Plain (région à l’est de la Caroline du Nord, ndlr). Il fallait recoller toutes les pièces de cette histoire, pas seulement l’histoire de Dawson et de sa mère, mais aussi de la communauté dans laquelle il vivait. Et il fallait examiner précisément le métayage de l’époque. Et en fait tous les petits éléments liés à l’histoire des États-Unis dont on ne parle jamais vraiment quand on parle de races et d’économie. Le métayage est un élément tombé aux oubliettes dans l’histoire américaine.

Et pourquoi commencer ce livre avec la naissance de Dawson Jordan ?

Eh bien, j’avais à cœur d’honorer les Afro-Américains du passé. Je voulais parler de ces gens opprimés par une Amérique très raciste. Quand j’étais petit, je vivais dans le sud de la Virginie et j’ai eu la chance de me faire des amis, des Afro-Américains. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que les parents de mes amis étaient particulièrement maltraités, même si on était dans les années 60 à ce moment-là. C’est quelque chose qui m’a marqué. Et donc, j’avais à cœur de retrouver un des proches ancêtres de Michael Jordan. Il est devenu clair, à mesure que j’avançais dans mes recherches, que Michael Jordan idolâtrait cet homme, cet arrière-grand-père, ce Dawson Jordan, qui mesurait 1,67 mètre et qui était estropié. Cet homme a été le patriarche de la famille Jordan et pour moi, ça a donc été une forme de sélection naturelle. C’était un personnage tellement puissant, déterminé et robuste, dont la vie est en contraste total avec celle de son arrière-petit-fils. Ce contraste est intéressant en lui-même puisqu’il dit quelque chose de l’évolution de l’histoire et de la culture américaine. Finalement, j’ai laissé cette histoire couler d’elle-même. Certains l’ont adorée. D’autres, des fans purs et durs de basket, ont détesté cette partie.

Et pourtant, cette partie est peut être la plus importante. Tout le monde sait que Jordan était athlétique mais beaucoup de joueurs athlétiques n’ont pas connu son succès en NBA. Votre idée c’est que sa compétitivité est le produit de générations ?

Exactement. Et de la même manière, du côté de sa mère, il y avait des gens particulièrement robustes. Son grand père maternel était un des rares métayers à avoir connu un succès financier dans l’agriculture. Il n’était pas quelqu’un d’agréable sur le plan humain mais il a réussi. Et ce sont des caractéristiques qu’on retrouve chez Michael. Tout ce background familial a été essentiel dans la construction du caractère de Michael Jordan. J’ai eu quelques discussions avec une société de production qui voudrait faire de ce livre une série pour HBO et la partie qui les intéresse le plus est celle sur Dawson Jordan. Mais je n’en sais pas plus à ce sujet.

Au sujet de sa famille, vous développez beaucoup sur la rivalité entre Michael et son frère Larry…

La rivalité entre frères, c’est quelque chose ! Cette rivalité était viscérale pour Michael et son frère qui était plus vieux de onze mois. Mais Michael était plus grand et l’emportait souvent. Ils jouaient des matches très physiques. Comme Georges Mumford (psychologue des Bulls dans les années 90, ndlr) me l’a expliqué, toute la compétitivité de Michael s’est réalisée dans cette rivalité entre frères et ces matches en un contre un qu’ils disputaient. Et c’est avec ce même esprit de compétition que Michael se comportait avec ses coéquipiers. Il était tout le temps en train de les tester, de leur lancer des défis. Dans les interviews que j’ai réalisées pour ce livre, James Worthy (coéquipier de Jordan durant sa première année à North Carolina, ndlr) décrit Jordan comme une brute envers ses coéquipiers. Il n’arrêtait pas de les provoquer pour les prendre en un contre un. C’était aussi sa manière de se tester lui-même. Et plus tard aux Bulls, il y avait sans arrêt des joueurs, un peu marginaux, qui défiaient Jordan en un contre un. Ils ne réalisaient pas bien ce qu’ils s’apprêtaient à prendre.

Jordan a grandi dans un environnement raciste et dans votre livre, vous parlez d’un moment de sa vie où il détestait les Blancs…

Oui, c’est quelque chose qu’il a dit, rétrospectivement, dans une interview au magazine Playboy en 1991. Michael est allé dans des écoles soumises à la ségrégation raciale. Il venait d’avoir un problème de nature raciste à l’école. Son arrière-grand-père venait de mourir et c’était un moment assez historique aux États-Unis : le feuilleton Roots passait à la télévision (adaptation du roman d’Alex Haley publié en 1976, qui retrace l’histoire d’une famille afro-américaine en Amérique du Nord, de l’époque de l’esclavage à l’époque contemporaine, ndlr). Donc tout ça se mélangeait dans la tête du Michael adolescent et pendant une année, il avait une vraie colère raciale. Mais ses parents, sa mère en particulier, ont coupé court à ces sentiments. Sa mère ne tolérait en aucun cas qu’on puisse être aigri, frustré ou cynique vis-à-vis de ça et elle considérait que ça finirait par porter préjudice à Michael. Mais finalement, Michael n’a pas vraiment été atteint par le racisme systématique, qui a affecté et qui affecte encore les Afro-Américains. Son talent lui a permis d’avoir une belle vie et de régner sur la pop culture. Il ne serait pas du genre à se poser en victime.

Vous développez toute une partie sur le ‘cynisme’ de Michael Jordan aux Bulls. Était-ce un tyran envers ses coéquipiers ?

Difficile de définir Jordan comme autre chose qu’un tyran. C’est ce que m’a dit Phil Jackson : c’était super de l’avoir sur le terrain, capable de réaliser des prouesses pour détruire l’équipe adverse. Mais le problème avec Jordan, c’était entre les matches, quand il fallait vivre ou sortir avec lui. Il était difficile, il avait cette arrogance. Il était arrogant dès le début mais ça n’avait rien d’extraordinaire. Beaucoup de jeunes joueurs talentueux gagnent beaucoup d’argent très tôt et s’attendent à devenir de grands joueurs très rapidement. Et beaucoup de choses sont venues frustrer les ambitions de Michael. Quand il est arrivé aux Bulls, l’équipe était très mauvaise et composée de joueurs qui se sont révélés être des cocaïnomanes. La grande réussite de Phil Jackson, c’est d’avoir réussi à couper court à ce cynisme et d’avoir permis à Michael de se découvrir de nouveaux talents sur le terrain. Mais parfois après les matches, au fond du bus, il buvait quelques bières avec ses coéquipiers. Et il humiliait littéralement son general manager Jerry Krause devant tout le monde. C’était le mauvais côté de Michael Jordan. Ce comportement a créé un malaise dans l’équipe, ça a créé des frustrations, développé une colère qui existait déjà et ça a tout brisé à un moment où les Bulls auraient pu remporter un nouveau titre. Ça a ruiné les relations humaines au sein de l’équipe.

Pour ce livre, vous vous êtes entretenu avec Georges Mumford, psychologue des Bulls dans les années 90. Il pensait que Jordan était bipolaire et maniaco-dépressif.

Il a observé Michael en 1995 et s’est dit : ‘C’est impossible qu’un homme de cet âge (32 ans, ndlr) puisse soutenir cette énergie.’ Mais il s’est finalement rendu compte que le caractère compétitif de Jordan était sa nature, que c’était son approche quotidienne. Il avait du mal à y croire.

En 2009, Jordan est rentré au Hall of Fame. Vous dites dans le livre que son discours en a surpris plus d’un. Vous l’avez ressenti comment ce discours ?

Les gens s’attendaient à ce que Jordan remercie tout le monde, qu’il se montre sympathique, etc. Mais lui essayait simplement d’expliquer qui il était. D’expliquer sa nature de compétiteur. Et les compétiteurs ne sont pas des gens particulièrement sympas. Ils sont prêts à tout pour gagner. Ils sont assoiffés de sang, prêts à tous les sacrifices. Et ça les rend compliqués à comprendre.

Ça fait 30 ans que vous suivez Michael Jordan. C’est quoi votre meilleur souvenir de lui ?

C’était contre l’University of Virginia, à Charlottesville, un an après son shoot contre Georgetown (en finale du championnat universitaire NCAA, Jordan inscrit le panier de la victoire, un shoot considéré comme le début de sa légende, ndlr). C’est sans doute le moment le plus incroyable que j’ai couvert sur Jordan. Il était si jeune à l’époque. Virginia était sur une série de 20 ou de 30 victoires d’affilée. Au début du match, North Carolina prend l’avantage mais Virginia revient au score. À ce moment-là, Virginia a six points de retard, Ralph Sampson prend un jump shot puis Michael arrive et lui met un contre tellement puissant que tout le monde se met à sauter dans la tribune de presse. Et là, on s’aperçoit que le coach de Virginia est en train d’applaudir Michael Jordan ! Des années plus tard, il m’a dit qu’il avait été épaté par ce block. J’étais moi-même sous le choc. Quinze ans plus tard, j’étais assis à côté de Michael juste avant un match de Charlotte et il était là, silencieux, en train de boire son café. Je lui ai parlé de ce contre et il m’a dit : ‘Tu sais quoi ? À l’époque, je n’avais aucune idée que je pouvais faire ça, je ne savais pas que je pouvais faire des trucs pareils, j’étais moi-même surpris.’

Comment votre relation avec lui a-t-elle évolué pendant toutes ces années ?

Il parlait davantage aux journalistes quand il était plus jeune. Mais pour ma part, j’ai passé beaucoup plus de temps à l’interviewer et à discuter avec lui à mesure qu’il vieillissait. Ça a été plus facile pour moi parce que Tex Winter (inventeur de l’attaque en triangle et coach adjoint des Bulls de 1985 à 1999, ndlr) était un ami proche. Tex me guidait pour que je puisse poser mes questions et l’approcher. Ce qui était dur, c’est qu’il y avait sans arrêt 30 ou 40 journalistes autour de lui. Et je devais trimer pour essayer de voler une, deux ou trois minutes en aparté avec lui. J’avais ma technique : après les matchs, les Bulls étaient dans le vestiaire et Pippen sortait toujours en premier. Donc tous les journalistes, toutes les caméras, tous les micros se ruaient sur Scottie Pippen. Et pendant ce temps, Jordan était dans le vestiaire, donc j’allais lui poser deux-trois questions, en m’incrustant discrètement. Et avec le temps, j’ai pu grappiller quelques minutes, par-ci, par-là. Tex m’a beaucoup aidé pour ça.

Dans le livre, vous parlez aussi de ses problèmes familiaux, conjugaux, de son addiction aux paris. Vous avez pu approcher le ‘clan Jordan’ pour aborder ces questions ?

C’est très difficile. Il faut être respectueux envers les gens. C’est compliqué d’aller voir du côté des problèmes familiaux. Je ne voulais pas trop m’étendre là-dessus mais c’était important pour comprendre la personnalité de Jordan et la dynamique familiale. Il y a plein de choses qu’on ne saura jamais vraiment, comme par exemple le fait que le père de Michael aurait agressé sexuellement la sœur de Michael. Mais les simples allégations à ce sujet peuvent être dévastatrices pour une famille. Il n’était pas content quand je l’ai vu à Charlotte et que je lui ai dit que j’écrivais sa biographie. Quand on y pense, écrire une biographie sur quelqu’un de vivant, c’est un peu comme réaliser l’autopsie de quelqu’un qui vit encore. Et je lui ai demandé s’il était prêt à en parler mais ça n’est pas le genre de questions que Michael a envie d’aborder. À vrai dire, j’aurais très bien pu écrire cet ouvrage avec lui mais je voulais proposer un regard objectif et indépendant sur sa vie. Je pense avoir écrit une biographie qui donne un peu plus à comprendre cette personnalité extrêmement complexe.

Depuis la publication, vous avez reparlé du livre avez lui ?

J’étais à Charlotte il y a quelques mois. Michael m’a serré la main, il ne voulait pas parler du livre mais je crois que… (il cherche ses mots) je pense qu’il a compris ma démarche. Et je crois qu’il y a beaucoup de choses dans ce livre qui ont aidé Michael. En tant que dirigeant de Charlotte, il fait l’objet de nombreuses critiques. Mais ce livre donne une image plus complète de ce qu’il est et de ce qu’il essaie de faire avec cette équipe. Le rapport des journalistes aux Hornets a changé depuis la publication du livre. Vous savez, pas mal de gens détestent Michael Jordan. Mais beaucoup de gens continuent de l’adorer. Et je crois que ces deux types de personnes ont pu s’identifier à Michael Jordan grâce à ce livre. La discussion est passée de ‘regarde la stupidité de ce que fait Jordan aux Hornets’ à ‘regarde ce qu’il essaie d’accomplir et d’où il part avec cette équipe’. Charlotte était un vrai bordel avant qu’il n’arrive en tant que président. Maintenant, les gens comprennent mieux. C’est vraiment compliqué pour lui d’avoir une deuxième vie. C’est une légende vivante, les gens attendent de lui qu’il soit en tant que propriétaire ce qu’il était sur le terrain. C’est à dire un héros.

JORDAN_COUVERTURE_FACE_HD

Michael Jordan – The life, chez Talent Sport, en librairie depuis le 17 juin.

 

 

 

 

Par Arthur Cerf