#2017

“Si je me suis engagée, c’est parce qu’on va droit dans le mur”

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À 42 ans, Charlotte Marchandise vient d’être élue candidate citoyenne via laprimaire.org pour la présidentielle. Le mouvement, qui a pour objectif de présenter un membre de la société civile en mai prochain, a réuni plus de 32 000 participants dans toute la France. Adjointe déléguée à la santé à la mairie de Rennes depuis mars 2014, Charlotte Marchandise livre les raisons de son engagement et ses ambitions.

Laprimaire.org a réuni plus de 32 000 votants. Quels enseignements en tirez-vous ?

C’est un véritable succès. Quand on se déplaçait, tout le monde nous disait que ça ne marcherait jamais. On nous a qualifiés d’idéalistes. Un candidat a même laissé tomber. Mais le nombre de votants a triplé par rapport au premier tour.

Qu’est-ce qui vous a motivée à présenter votre candidature ?

J’ai longtemps critiqué la politique. Il y a deux ans, on m’a proposé de participer en tant que membre de la société civile à une liste avec des écologistes et des militants du Front de gauche à Rennes. J’ai d’abord refusé. Puis on m’a dit que c’était trop facile de critiquer de l’extérieur. Donc je me suis engagée pour témoigner. Je suivais déjà les civic techs (ou les procédés technologiques visant à réconcilier les (jeunes) citoyens et la politique, ndlr) depuis longtemps et j’ai rencontré David Guez et Thibault Favre (les deux initiateurs du mouvement, ndlr) quand ils sont venus à Rennes. J’ai vite été séduite par l’honnêteté et la transparence du projet. Mais j’ai été frappée par le manque de femmes parmi les candidats, et je me suis dit: “Pourquoi pas moi ?”

Vous avez reçu 50 % de mentions “très bien” lors de votre élection. Qu’est-ce que les électeurs ont aimé chez vous ?

On m’a dit que c’était trop facile de critiquer de l’extérieur. Donc je me suis engagée pour témoigner
Charlotte Marchandise

Mon empathie pour les gens et, surtout, mon sens du collectif ! J’ai été rejointe par plusieurs autres candidats au cours de ma campagne. Je n’ai pas un programme bouclé, je propose surtout une méthode. En relations internationales par exemple, je ne connais pas le nombre de porte-avions nucléaires de la France. Mais on s’en moque. J’ai été élue parce que je me réfère aux experts. En France, on n’a pas assez de liens entre le domaine de la recherche et la politique, ou même la philosophie. Parce que finalement, c’est quoi la politique ? C’est prendre des décisions avec les bonnes informations. Je veux une politique humble et renouvelée. Quand tu regardes François Fillon à côté, c’est 107 ans de mandat à lui tout seul. C’est dingue !

Vos nombreuses expériences professionnelles partout dans le monde ont elles joué dans votre élection ?

C’est vrai que j’ai fait beaucoup de choses. Je ne me considère pas comme une experte mais comme quelqu’un de très généraliste. J’ai connu le salariat dans le privé et le public. J’ai aussi eu des occasions de gagner beaucoup d’argent, mais en ce moment, je suis au RSA.

Vous avez reçu environ 60 000 euros de dons sur l’objectif de 300 000 euros fixé par le site. Comment comptez-vous réaliser votre campagne ?

On va faire la campagne la plus low-cost possible. Je souhaite que ça reste dans la proximité avant tout. Dans les granges, sous des chapiteaux… Pas à la Bygmalion, quoi. L’idée serait de trouver des relais sur tout le territoire. Je ne veux pas de hiérarchie pyramidale. On a plus de 200 personnes inscrites prêtes à aider. Et j’ai reçu beaucoup de CV pour créer mon équipe.

Les autres candidats vont-ils se rallier à vous ?

Ça ne s’est pas vraiment passé comme je le souhaitais. En ce qui concerne les quatre finalistes, Michel Bourgeois a décidé d’y aller tout seul, Nicolas Bernabeu

On va faire la campagne la plus low-cost possible. Pas à la Bygmalion, quoi
Charlotte Marchandise

rejoint Rama Yade et Roxanne Revon et Michael Pett ne se sont pas encore prononcés.
Ça s’est très bien déroulé jusqu’à ce que je gagne, en fait. Sur la fin, j’ai eu plus de médiatisation qu’eux. Le réseau associatif dont je dispose m’a aussi été reproché. Je comprends que certains aient été blessés mais c’est la présidentielle, quand même ! On me traite souvent de Bisounours mais je pense que j’ai été la plus lucide sur cette campagne. J’ai travaillé avec des élus de droite et de gauche, j’ai fait mes preuves. Ça va m’aider pour les parrainages.

Maintenant que vous êtes candidate officielle à la présidentielle, comment allez-vous organiser votre quotidien ?

Je ne sais pas trop… Beaucoup de Rennais ne veulent pas que je démissionne de la mairie. Je vais caler un à deux jours par semaine sur mon mandat électif et le reste pour ma campagne. Mais je ne ferai pas campagne 24 heures sur 24. On va vite organiser un grand tour de France pour aller à la rencontre des gens.

La lutte contre le terrorisme et le chômage restent les premières préoccupations des Français dans les sondages. N’avez-vous pas l’impression d’avoir un programme qui délaisse ces thématiques ?

Moi, j’ai vu un sondage montrant qu’une majorité de Français en avait marre d’entendre parler de terrorisme tous les jours. Et la santé est au moins dans le top 3. Le constat que je fais, c’est que 99% des jeunes pensent que les politiques sont corrompus. Et ça, c’est très grave ! On vit une crise démocratique qui se matérialise par une majorité d’abstentionnistes. D’où l’idée de refonder une Constitution.

De quelle façon souhaitez-vous réformer la Constitution, justement ?

Renouveler la démocratie, ça prend du temps. Je propose une réforme en deux ans. Des citoyens seront tirés au sort pour former une assemblée constituante.

Le constat que je fais, c’est que 99% des jeunes pensent que les politiques sont corrompus
Charlotte Marchandise

Pendant ce temps-là, on met en place un gouvernement de transition. L’idée, c’est de construire une société plus juste avec notamment un revenu de base. Je souhaite réaliser les transitions économiques écologiques et énergétiques qui vont ensemble. Mais il faut aussi que ces transitions soient désirables. Que les gens comprennent que l’écologie, ce n’est pas le retour à la bougie. Au niveau de la politique internationale, il faut prouver les bienfaits d’une Europe démocratique. Seule une Europe unie constitue une réponse efficace face à Trump et Poutine. Et puis construire une politique de paix qui implique de ne plus vendre d’armes aux autres pays.

N’est-ce pas trop ambitieux ?

Oscar Wild disait : “La sagesse, c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit.” Si je me suis engagée, c’est parce qu’on va droit dans le mur. Et sans volonté extrêmement forte, rien ne bougera. C’est le fatalisme et l’abstention qui ont fait élire Trump. Je ne demande pas qu’on me suive, mais que les gens soient à mes côtés.

Mélenchon souhaite fonder une nouvelle constitution et les écologistes ont déjà un parti et des membres au gouvernement. Qu’apportez-vous de nouveau dans le jeu politique ?

À vrai dire, je me sens plus proche d’Alexandre Jardin ou du parti pirate. D’abord, Mélenchon et moi, on n’est pas d’accord sur la méthode. Lui, ça fait 30 ans qu’il est élu. Je ne comprends pas pourquoi il ne se met pas au service de quelqu’un de nouveau, si possible une femme. En ce qui concerne les Verts, nous avons aussi des points communs : comme Yannick Jadot, je suis très régionaliste. Pourquoi ne pas se rallier à moi et discuter ?

Avez-vous déjà reçu le soutien d’élus locaux ou des promesses de parrainage pour votre campagne ?

Ça commence. Le fait d’avoir bossé deux ans sur la loi santé et la COP21 m’a beaucoup appris sur la politique et m’a permis de tisser un réseau d’élus. On a eu beaucoup de retours positifs et des pré-promesses de parrainage. Beaucoup de maires ne sont pas encartés, ce qui est un avantage pour moi. Je vais entrer en contact avec tout le monde, de l’extrême gauche au centre-droit, y compris François Bayrou, et j’espère avoir des soutiens de têtes de réseau.

L’élection présidentielle est-elle l’objectif final de laprimaire.org ?

Au contraire, c’est vraiment une candidature de service parce qu’on va probablement être les victimes du vote utile. L’important, c’est de donner de l’espoir. De dire aux gens qu’on peut s’impliquer dans la politique. Les mouvements alternatifs, comme Ma voix ou 577 pour les élections législatives, se multiplient. Et puis les européennes et les municipales vont aussi arriver vite. Ce n’est qu’un début.

Par Louis Chahuneau