ESPRITS CRIMINELS

Stéphane Bourgoin : “Je suis le seul au monde qui ait rencontré autant de serial killers”

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Stéphane Bourgoin est homme de passion. Son dada : rencontrer les tueurs en série. De ses 25 à ses 62 ans, l’homme a écumé le fond des prisons et rencontré plus de 70 serial killers. Dans son dernier livre, Sexbeast, le vieil ami de James Ellroy raconte notamment son face-à-face avec celui qu’il surnomme “Le Mal”. Rencontre.
Rencontre avec le serial killer Donald Harvey, 87 victimes, en septembre 2005.
Rencontre avec le serial killer Donald Harvey, 87 victimes, en septembre 2005.

Vous vous êtes entretenu, depuis la fin des années 70, avec 77 tueurs en série. D’où vous vient cette obsession pour les psychopathes ?

Je ne suis pas obsédé par ces gens-là mais plutôt fasciné. En 1976, je vivais avec ma compagne aux États-Unis, à Los Angeles. Une semaine, je suis parti à New York pour rencontrer des réalisateurs de séries B américaines ; je préparais un livre sur le sujet. En mon absence, ma copine s’est fait violer, tuer et lacérer… J’ai appris deux ans plus tard que le meurtrier avait été arrêté et qu’il avait tué une dizaine d’autres jeunes femmes. Il faut savoir qu’à l’époque, le terme serial killer n’existait pas. On était douze ans avant le succès du Silence des agneaux, dix-sept ans avant Seven. Il n’y avait aucun livre, aucune étude sur les tueurs en série. J’étais perdu, plein d’incompréhension devant un homme comme ça.

Vous avez étudié ou même rencontré le meurtrier par la suite ?

Au début, c’était par culpabilité parce que je n’étais pas là durant le meurtre. Une certaine forme d’exorcisme. Je voulais en savoir plus sur lui, sur ce genre de

Une autre fois, en Floride, un meurtrier m’a craché dessus pendant trois jours pour finir par me répondre le matin suivant
Stéphane Bourgoin

criminels. Je voulais comprendre. Je suis allé à la librairie du Congrès, à la bibliothèque de l’université Stanford, et même à l’Institut de criminologie et de droit pénal de Paris. Je ne trouvais rien. Je me suis rendu à la source. J’ai rencontré le policier de la LAPD qui a mené l’enquête sur le meurtre de ma copine, il a compris ma démarche et m’a permis d’avoir accès au dossier, aux aveux du tueur. Puis, peu après, il m’a proposé de venir avec lui rencontrer d’autres tueurs que leur service avait mis derrière les verrous. À partir de 79, j’ai été autorisé à les voir seul à seul, j’ai commencé à filmer ces entretiens. À l’époque, le métier de profiler en Amérique naissait tout juste, ils n’avaient que des enregistrements audio des interrogatoires des meurtriers. Mon travail les intéressait. Au fil des années, mon cercle personnel et ma réputation dans la police se sont élargis. La gendarmerie nationale, le centre national de formation de la PJ, l’école de la magistrature et l’école de l’administration pénitentiaire me demandent de leur donner des cours.

Vous rencontrez des psychopathes, manipulateurs, menteurs et violents, vos face-à-face doivent être éprouvants.

Énormément. Il m’est arrivé de passer jusqu’à 400 heures avec un même tueur. Je dois être totalement concentré dans mon travail durant ces heures. J’analyse le vocabulaire du meurtrier, son comportement non verbal, vers où va se porter son regard, sa gestuelle. Ils peuvent me raconter les pires horreurs, je dois rester impassible, ne pas porter de jugement, sinon l’entretien est terminé. Certaines rencontres se passent très mal. Un jour, un tueur s’est fâché et m’a sauté dessus pour essayer de me tuer. Une autre fois, en Floride, un meurtrier m’a craché dessus pendant trois jours pour finir par me répondre le matin suivant. Certains, viennent à ma rencontre, me font un bras d’honneur, puis rentrent dans leur cellule. Ce ne sont pas les gens les plus stables sur terre. Mais généralement, comme ils donnent leur accord pour l’entretien, tout se passe plutôt bien.

Pourquoi acceptent-ils ?

Par distraction. Certains n’ont pas eu de visites depuis dix ans, ils sont dans des prisons de très haute sécurité, leur famille ne vient plus les voir, leur conjoint non plus. Que quelqu’un vienne les voir de France, ça les intéresse. Ça les interpelle. Ils sont dans un désir de toute puissance, de contrôle, de devenir l’égal de Dieu, ils veulent me le montrer. Ils vont me manipuler, me montrer qu’ils restent les maîtres du jeu. À moi de rentrer dans leur jeu, de jouer le naïf, pour les manipuler à mon tour. Il y a aussi ceux qui sont animés par des pulsions sexuelles, le fait de me raconter leurs meurtres dans les moindres détails peut être une certaine forme d’excitation. J’ai rencontré un tueur sud-africain, Stewart Wilken, qui m’a dit un jour : “Écoute, Stéphane, je ne me rappelle plus mes crimes, tu vas demander à l’inspecteur Derrick –je n’invente rien–, de te donner toutes les photos de mes scènes de crime. Je pourrais m’en souvenir et te répondre par la suite.” Évidemment, je ne suis pas rentré dans son jeu, je savais qu’il allait se toucher en regardant les photos. C’était un tueur pédophile, nécrophile et cannibale…

James Ellroy, à gauche, et Stéphane Bourgoin, à droite, à Cattolica (Italie).

Qu’est ce que vous ressentez face à ces personnes ?

Je vais décevoir mais honnêtement, leur parler ne me pose pas de problème. Je reste professionnel et stoïque. Je dois avouer qu’il m’est arrivé de pleurer deux fois. Quand deux tueurs m’ont raconté leur enfance. Les deux avaient eu une enfance terrible. Abusés et maltraités de manière abominable. J’ai eu pitié de l’enfant qui a subi ces horreurs, mais je n’ai aucune pitié pour l’adulte qu’il est devenu par la suite.

Y a-t-il une explication “rationnelle” à leurs folies ?

 Ce n’est pas une folie. Ils sont reconnus à 98% responsables de leurs actes. Ils savent différencier le bien du mal. Ils ne sont ni schizophrènes ni malades mentaux. Ils n’entendent pas des voix. Quand vous discutez avec eux, vous vous rendez compte qu’ils sont cohérents dans leurs perversions. Pour l’explication, ils ont généralement des fantasmes de vengeance en rapport aux maltraitances, abus qu’ils ont subis durant leur enfance –95% d’entre eux ont eu une enfance abominable. Ce qui ne veut pas dire que tous les enfants abusés ou maltraités deviennent des délinquants voire des tueurs en série, évidemment. On ne naît pas tueur en série, on le devient. On présume qu’1 à 2% de la population présente des caractéristiques de psychopathie. On peut considérer ça comme un atout, par exemple pour des hommes politiques ou des capitaines d’industrie. Regardez les politiciens : ils manipulent, mentent, et ont peu d’affects, voire aucun, mais ils ne sont pas dans le meurtre. En vrai, 98% des tueurs en série sont des psychopathes, mais une infime minorité des psychopathes sont des tueurs en série. 

Des multiples rencontres avec ces serial killers, vous dites que celle avec Gerard Schaefer est la pire.

Oui, sans aucun doute possible. C’est le seul avec qui, dès l’instant où je me suis assis en face de lui, j’ai eu la chair de poule, ma colonne vertébrale qui s’est bloquée et une terreur qui a crû en moi. À la fin de la première journée d’entretien, il était 18h, le 18 novembre 1992, j’interroge mon cameraman, et il me dit qu’il a eu exactement la même impression d’aura maléfique. J’avais l’impression d’être en face d’un personnage de roman de Stephen King. Le Mal

À chaque fois qu’il parlait de ses actes de nécrophilie, sa langue frémissait à l’extérieur de sa bouche
Stéphane Bourgoin, à propos du tueur en série Gerard Schaefer

avec un grand M. Sur les images, il apparaît souriant et charmant. Mais ce qu’il dégage ! Il m’a totalement terrorisé. Avec le cameraman, on a un code gestuel. J’écarte les mains pour lui dire quand zoomer sur le visage et quand dézoomer. Là, j’en étais incapable. Durant toute l’interview, Schaefer s’est dit innocent, mais grand connaisseur de tous les fantasmes de tueur en série. Il fréquentait Ted Bundy en prison, un autre tueur de cet acabit. Vu qu’il ne démordait pas de son innocence, j’ai usé d’un autre stratagème. J’ai commencé à parler des autres tueurs, de leurs meurtres, mais en faisant référence à ses propres rituels, son mode opératoire. En clair, je lui parlais de ses meurtres, mais en les associant à d’autres tueurs. À ce moment, j’ai assisté à une transformation terrifiante. Son débit vocal s’est ralenti, il est devenu plus intense, son regard s’est transformé, s’est porté vers le haut, ce qui lui a évoqué des souvenirs personnels, il s’est léché les lèvres… En me parlant des crimes de Ted Bundy, il me parlait des siens. Il était tellement transformé, en transe, qu’il a prononcé les noms de ses propres victimes sans s’en rendre compte. À chaque fois qu’il parlait de ses actes de nécrophilie, sa langue frémissait à l’extérieur de sa bouche. Je n’ai jamais ressenti ça autrement qu’avec lui. Pour retranscrire dans le livre ses paroles, j’ai coupé les images et laissé juste le son. C’est la première fois depuis 1979 que j’ai ressenti le besoin d’en parler avec un psy. Il fallait que je me le sorte de la peau.

Qu’est-ce qui a pu déclencher chez cet homme un tel trouble du comportement ?  

Il venait d’une famille très puritaine. De ses 7 ans à son arrestation, il ira tous les jours à la messe. Il avait une haine farouche vis-à-vis de son père qui préfèrait ses sœurs. Jusqu’à l’âge de 17 ans, il dormira dans le lit de sa mère. On pense qu’il a eu des relations incestueuses avec elle. Pour lui, les femmes se divisaient en deux catégories : les femmes virginales et les prostituées, ces dernières lui envoyant en permanence des messages qui le provoquaient. Dans sa tête, il avait une mission divine : il fallait éliminer les femmes volages. Par exemple, tous les soirs, il observait une voisine qui se déshabillait dans une maison mitoyenne, il pensait que c’était un message de provocation qui lui était destiné. Sa petite amie de l’époque le voyait se transformer lorsqu’il assistait à ce spectacle. Sa voisine a disparu peu de temps après. On retrouvera son corps neuf ans plus tard.

Image tirée de l’interview de Schaefer, le 18 novembre 1991.

Photos prises pendant la fouille de la maison de Schaefer.

On parle beaucoup des tueurs en série, les tueuses en série sont plus rares ?

Oui, les femmes, c’est 12 à 15% des tueurs en série. Par rapport aux tueurs masculins, les victimes des meurtrières en série font toujours partie de leur entourage proche. Ce sont des veuves noires qui tuent leur compagnon ou mari, des infirmières de la mort qui ne tuent pas pour euthanasier mais juste parce que ce sont des patients qui les dérangent, ou encore des mères qui tuent leurs propres enfants, et je ne parle pas de déni de grossesse. Ces tueuses agissent de manière “non violente” : poison, injection létale, suffocation ou asphyxie. Les enquêteurs sont tous d’accord pour dire que le nombre de victimes de tueuses en série est fortement sous-évalué, certaines morts passant pour des morts naturelles.

Vous êtes plusieurs en France à être spécialistes dans ce secteur ?

Non. Sans vantardise, je suis le seul au monde qui ait rencontré autant de serial killers. Les enquêteurs rencontrent ceux qui sont concernés par les enquêtes. J’ai un ami allemand, commissaire de police, Stephane Harbot, qui joue un peu dans la même cour, mais il n’a rencontré “qu’une trentaine” de tueurs. Je vais en rencontrer encore huit bientôt et je suis en pleine enquête sur un cas très connu, le tueur du Zodiaque. J’ai reçu des infos incroyables par d’anciens enquêteurs du FBI qui n’ont plus l’âge ni la force de s’y attaquer. J’ai commencé l’enquête, il faut que j’aille l’approfondir sur le terrain, mais d’après ce que je sais, je suis sûr à 90% de l’identité du tueur. C’est un journaliste très connu.

LireSexbeast, de Stéphane Bourgoin, éd. Grasset

 

 

 

 

Par William Thorp / Photos fournies par Stéphane Bourgoin