BIPOLAIRE

Suzy Favor Hamilton : “Quand je suis devenue escort, je pouvais tout laisser derrière moi, être libre”

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Dans une ancienne vie, Suzy Favor Hamilton était une coureuse de demi-fond célèbre aux États-Unis, avec trois participations aux JO à son actif. Et puis, à cause d’une bipolarité qui la rendait accro au sexe, elle est devenue l’une des escort girls les plus prisées de Las Vegas. Son histoire, elle la raconte dans son livre Fast Girl, paru en mars. Aujourd’hui, Suzy Favor Hamilton revient sur ce long processus de perdition et d’incompréhension face à une maladie dont on parle peu.
Suzy Favor Hamilton
Suzy Favor Hamilton

Comment passe-t-on d’une vie de sportive de haut niveau à celle d’une escort girl ? Vous parlez d’un déclic à Las Vegas avec votre mari, pour votre vingtième anniversaire de mariage, où vous faites l’expérience d’un plan à trois avec une escort

J’ai grandi dans un environnement religieux et je devais être une bonne fille, parfaite. Avant, je ne pouvais pas porter certains vêtements ni être sexy. Parfois, en soirée, j’avais l’impression que je ne pouvais pas me sentir féminine. Quand je suis devenue escort, j’ai enfin pu porter tout ce que je ne pouvais pas mettre avant, j’avais l’impression d’être libérée, d’oublier complètement les autres. J’étais loin de tous, de mon mari, du fait d’être mère, femme, je pouvais tout laisser derrière moi. Il y a un moment dont je me souviens à Las Vegas : ma mère et mon père m’ont appelée et j’ai décroché. Je le devais parce que ça faisait tellement longtemps que je ne leur avais pas parlé. Il y avait cette part de moi qui pensait que ce serait terrible s’ils l’apprenaient, mais quand j’ai raccroché, ce monde m’a paru de nouveau tellement lointain… Devenir escort, c’était surtout de la rébellion : je me rebellais contre cette vie tellement stricte d’athlète. À Las Vegas, j’étais libre et au sommet. Mon sport m’avait amenée dans cet autre monde. Finalement, mon corps est devenu autant un outil que quand je courais. Parce que dans ce milieu, ton corps est tout. Quand tu arrives dans une pièce et que le client te voit, si ton corps est vraiment très bien foutu, ça aide.

Et votre mari vous a laissé partir ?

Oui. Il voyait que j’allais extrêmement mal, que je n’étais heureuse qu’à Vegas. On n’était peu en contact quand j’étais là-bas parce que je ne voulais pas parler, il me ramenait à mon ancienne vie et ça me déroutait. C’était donc plus facile de l’ignorer, mais ça nous éloignait de plus en plus. Mais heureusement, il s’est toujours débrouillé pour ne jamais perdre le contact. J’aurais pu rester à Vegas mais pour ma fille, je suis toujours revenue. 

C’est quelque chose qui revient souvent dans votre livre : vous racontez l’importance d’avoir été soutenue par votre mari, de ne pas avoir été abandonnée dans cet état de folie mentale.

J’ai eu de la chance d’avoir été très entourée par mon mari, mes beaux-parents, ma fille… Le vrai problème, c’est la méconnaissance de la maladie et la solitude qui en résulte, presque logiquement. Après la publication de ce livre, deux personnes m’ont écrit en me disant que j’avais sauvé leur vie. L’une des deux est transgenre. Je ne peux qu’imaginer combien ça doit être dur à vivre. La vie est difficile quand les gens ne te comprennent pas, qu’ils ne te montrent aucune compassion.

Pour que vous compreniez combien j’étais malade, le deuxième jour après la sortie du scandale, j’ai essayé de me suicider, et le troisième, j’ai décidé d’écrire ce livre

J’ai suivi cette personne sur Twitter parce que je pense que c’est important de la soutenir, même si des gens me demandent : ‘Pourquoi tu suis cette personne ? Elle poste des photos très bizarres.’ Je réponds toujours qu’on ne peut pas ne pas les soutenir. Si personne ne te soutient, c’est horrible. Et je fais la même chose avec mes connaissances qui sont escort. Je pense que c’est très important de les suivre pour leur montrer mon soutien. Pareil dans le monde de la course : seul mes très bons amis me suivent sur Twitter. Mais ils ne retweetent jamais ce que je dis parce que s’ils le faisaient, ils perdraient des followers. Et c’est là le vrai problème : que les maladies mentales soient taboues. Se battre contre elles, c’est plus important que la course ou que les fans.

Quand avez-vous eu l’idée d’écrire un livre à propos de votre maladie ?

Un jour, j’étais dans un Starbucks et un homme s’est mis à me fixer étrangement. Puis il a regardé son téléphone, comme pour vérifier quelque chose. J’ai compris que l’histoire avait fuité dans les médias. Elle a fait la une de tous les journaux pendant plusieurs jours. Très vite, j’ai été approchée par un écrivain. C’était le troisième jour après la fuite. Pour que vous compreniez combien j’étais malade, le deuxième jour après la sortie du scandale, j’ai essayé de me suicider, et le troisième, j’ai décidé d’écrire ce livre. Je me disais qu’il fallait que j’écrive mon histoire parce que, sinon, personne n’allait me comprendre. J’ai donc commencé à le faire avec cet écrivain et c’était horrible. Il était méprisant, il ne me comprenait pas. J’ai arrêté de travailler avec lui. Puis un autre agent m’a contactée et m’a dit : ‘C’est une très bonne histoire mais vous devez comprendre que l’écrire mettra entre trois et cinq ans.’ Au début, je n’arrivais pas à tout dire à l’écrivain avec lequel je travaillais, je me retenais, je ne voulais pas parler de ma famille. Après un an et demi de traitements, j’ai pu commencer à lui parler plus sincèrement. Finalement, le livre a été écrit en deux ans.

Quand vous évoquez vos clients dans votre livre, vous le faites toujours sous un éclairage très favorable.

Oui, dans le livre, je les rends fabuleux. À ce moment-là, dans ma tête, ils avaient tous l’air très charmants, magnifiques. C’est fou. Et j’ai réalisé que c’était une perception faussée quand, après coup, j’ai vu des photos d’eux. J’ai cherché sur Google le mec qui m’a démasquée et il ne ressemblait pas du tout à ce dont je me souvenais de lui. Il était laid et méchant. Il n’était plus du tout charismatique comme dans mes souvenirs. C’est surement dû au fait que j’étais très malade à l’époque. Maintenant que je suis en pleine forme et que je prends des médicaments efficaces, je peux m’arrêter et réfléchir avant d’agir. La bipolarité fait que tu ne penses pas aux choses qui pourraient être mauvaises dans certaines situations, tu agis.

Suzy Favor Hamilton (dossard 3348), lors des JO de Sydney, en 2000.
Suzy Favor Hamilton (dossard 3348), lors des JO de Sydney, en 2000.

Vous parlez de cet homme qui vous a démasquée. Comment ça s’est fait ?

Quand j’ai été démasquée, on a trouvé le coupable en pistant son ordinateur. J’avais un client très influent qui travaillait dans la même boîte que lui et qui pouvait le faire virer, mais j’ai refusé de lui donner son nom parce que je ne voulais pas qu’il le vire.

Lorsque le scandale a éclaté, comment les gens ont-ils réagi ?

En dehors du petit milieu de la course, j’étais vraiment considérée comme une gentille fille. Tout le monde se disait que j’étais parfaite. Quand j’ai été démasquée, il y a des gens qui sont venus me voir pour me dire : ‘Tu sais, je ne comprenais vraiment pas comment tu pouvais être si parfaite alors que personne ne l’est vraiment. Je me suis toujours dit que c’était bizarre.’ Il y a même quelqu’un de très connu dans ma communauté à Madison (capitale du Wisconsin, ndlr) qui m’a invitée à déjeuner après que le scandale a eu lieu. Je n’ai pas trop compris pourquoi mais je me suis dit qu’il voulait me montrer son soutien. Il se trouve qu’il n’a fait ça que pour coucher avec moi. C’est lui qui me l’a dit. Mais moi, j’allais beaucoup mieux, et quand il m’a dit ça, je ne pouvais pas y croire. Si j’avais été malade, j’aurais couché avec lui sans hésiter, mais à ce moment-là, j’allais mieux et ça ne m’avait même pas effleuré l’esprit. Cette proposition m’a tellement mise en colère ! Je ne lui ai plus jamais parlé après ça. Mais une question continue à me tarauder : comment quelqu’un peut-il faire ça, essayer de me ramener dans un monde malade alors que je suis en pleine convalescence ?

Et votre famille ?

Marc, mon mari, et ma fille sont venus me voir à Las Vegas. On y est restés trois semaines parce qu’on essayait de se cacher de tout. À ce moment-là, ce n’était pas encore dans les médias mais on savait que ça n’allait pas tarder à arriver.

La bipolarité, c’est comme le deuil : avec le temps, ça va mieux, mais tu ne passes jamais outre. Il n’y a pas de guérison

Moi, je paniquais en pensant à ma fille, je me disais qu’elle allait me haïr en grandissant. Marc ne m’a pas donné le choix, je devais lui parler : on est allés voir un psychologue et on lui a dit que j’avais eu des petits copains. Maintenant qu’elle a grandi, je lui ai expliqué ce qu’était une prostituée, la prostitution, etc. Aujourd’hui, elle a 10 ans, elle comprend ce qu’est une escort, elle sait que j’ai des amies qui font toujours ce job. Ce qu’elle ne comprend pas, c’est pourquoi j’ai eu des problèmes, moi, et pas les hommes avec qui j’étais. Quant à mes parents, ce qui a été extrêmement dur, c’est qu’ils n’ont pas compris le lien entre la maladie et mes actes. Nous sommes allés une seule fois chez un psy avec eux. Il leur a expliqué que la dépendance sexuelle est une vraie conséquence de la bipolarité. Ils ont refusé de l’entendre et n’ont plus jamais voulu le voir. La sortie du livre n’a rien arrangé. Depuis, je ne suis plus en contact avec eux.

Votre livre se termine lorsque vous êtes démasquée. Comment s’est déroulée votre convalescence après ça ?

Pendant un certain temps, j’en ai voulu à tout le monde. Je pense que ça fait partie du processus de guérison : d’abord les reproches, puis la rage et la culpabilité… Tu prends des médicaments et la clé, c’est d’éviter les choses qui te font replonger. Le livre a longtemps été un élément déclencheur. Je faisais des interviews et c’était très dur, je n’arrêtais pas de revivre toute ma vie à Las Vegas. Je n’étais pas encore assez en forme pour y faire face. Maintenant, ça va mieux, mais à l’époque, je n’arrivais pas à gérer mes émotions. Donc, durant mes premières interviews, je me mettais à pleurer. La bipolarité, c’est comme le deuil : avec le temps, ça va mieux, mais tu ne passes jamais outre. Il n’y a pas de guérison.

Maintenant que le livre est paru, sur quoi allez-vous concentrer votre énergie ?

Je vais donner des conférences. Plusieurs dans des écoles, d’ailleurs. Je ne parlerai pas de la sexualité. Enfin, évidemment, je vais parler de ma période en tant qu’escort, des clients, mais ce que je veux raconter, c’est la maladie mentale. Et je sais que des gens ont dit et vont dire : ‘Pourquoi j’écouterais une prostituée parler ?’ Mais moi, je veux changer la vision des gens sur la maladie et si j’y arrive un peu, alors ça en vaut la peine.

PAR ALICE DE BRANCION, AVEC ARTHUR CERF