Takunda Bimha et le stand-up postapartheid

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Voilà près de dix ans que le manager Takunda Bimha a le vent en poupe. En 2005, cet avocat plantait le barreau et lançait sa petite agence de comédiens dans la cuisine de son appartement de Johannesburg. Depuis, il a formé les grands talents du stand-up sud-africain postapartheid, dont un certain Trevor Noah. Début novembre, le zigue de 36 ans relevait un nouveau défi : lancer le premier festival international de comédie à Johannesburg.
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À quoi ressemblait la comédie sud-africaine après la fin de l’apartheid ?

Il n’y avait pas de comédie sud-africaine sous l’apartheid. L’histoire de l’Afrique du Sud marche un peu comme s’il y avait deux histoires. Celle pendant l’apartheid, et celle après l’apartheid. Deux univers, deux pays complètement différents. Les Noirs existaient sous l’apartheid mais ils n’avaient pas le droit de s’exprimer, de se déplacer. Aucune liberté. Puis l’apartheid est tombé mais les gens avaient encore peur d’aller vers des horizons qui leur étaient inconnus. Et petit à petit, on a réalisé : ‘Oh, on a le droit d’aller ici, maintenant ? Et j’ai le droit de faire ça ?’ Donc pendant un moment, les gens essayaient de comprendre où était leur place dans la société. Pareil pour la comédie. Ce n’était pas accessible à la grande majorité de la population, les Noirs n’y avaient pas accès. Il y avait des Blancs comme Mel Miller, Joe Parker, Barry Hilton. Je ne saurais pas dire s’ils étaient pour ou contre l’apartheid mais j’imagine qu’il fallait être libéral pour être comédien sous l’apartheid. Et petit à petit, une nouvelle génération de comédiens est apparue. Des toutes les couleurs, pas seulement des Noirs. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à produire une émission, le Pure Monate Show, qui était une version sud-africaine du Saturday Night Live. Dans nos influences, il y avait pas mal de trucs internationaux comme The Life of Brian des Monty Python. Pour le stand-up, c’était Eddy Murphy, Richard Pryor, Bill Cosby, George Carlin. Sous l’apartheid, on regardait leurs shows sur des cassettes, le gouvernement ne pouvait pas surveiller ça, ils avaient autre chose à faire. On regardait tout ça mais on n’avait pas le droit de faire comme eux. Et le show a été un énorme succès, ça a duré deux saisons et la chaîne a annulé la programmation parce que c’était trop politique. Les gens n’étaient pas prêts, la politique était encore un sujet très sensible. Mais grâce à cette émission, j’ai rencontré tous ces jeunes comédiens hypertalentueux et il n’y avait aucun modèle économique pour ce qu’ils faisaient parce que tout était nouveau. C’est à ce moment que j’ai décidé de créer mon agence. La comédie repartait de zéro.

Quel était le profil de tous ces jeunes comédiens ?

Tous ces jeunes, dont Trevor Noah, venaient des townships. Ils venaient tous de quartiers pauvres. Un mec comme Loyiso Gola vient d’un des quartiers les plus dangereux du Cap, Gugulethu. La plupart de ses amis d’enfance sont morts, tués par les gangs ou par la drogue. Quand il était gamin et qu’il allait à l’école, il y avait des cadavres sur son chemin, les corps des mecs qui s’étaient tirés dessus la veille. Mais de mon côté, je pense que la comédie et l’humour viennent de la douleur. Si quelque chose de dur arrive et que t’y survis, t’as une histoire à raconter et c’est souvent cette histoire que t’as envie de raconter. Mais ce n’est pas comme si on avait commencé à monter sur scène en disant : ‘Fuck l’apartheid, c’est de la merde !’ C’est juste que l’apartheid est quelque chose qui nous est arrivé et qu’on accepte comme faisant partie de notre histoire. Et on n’en rit pas parce que c’était O-K. Mais parce que c’est notre manière d’exprimer notre douleur. Donc ça a commencé comme ça et j’ai crée l’agence dans la cuisine où je vivais avec l’un des comédiens, Kagiso Lediga. L’ordinateur était dans la cuisine et ma carte renvoyait vers notre fixe. Donc quand ça sonnait, quelqu’un allait décrocher et faisait comme s’il y avait une vraie ambiance de bureau : ‘Il est en réunion, il vous rappellera d’ici une heure. Et moi, j’étais juste à côté en pyjama.

À l’époque, quelle était votre motivation ? Comment saviez-vous que ça allait marcher ?

Je ne le savais pas. Maintenant, c’est le sens que je donne à toute cette aventure. Je dis que la comédie vient de la douleur mais à l’époque, je ne pensais pas du tout à cette dimension-là. On était juste des gamins qui voulaient lancer un business. On tentait le coup ! On n’y connaissait rien mais la seule chose que je savais, c’est que je ne voulais pas faire avocat. J’ai eu mon diplôme mais ça ne me passionnait pas, alors j’ai fait project manager un ou deux ans. L’émission de télé avait déjà fait une saison mais ils perdaient du fric. Du coup, les producteurs ont dit : ‘On fait une autre saison mais il faut un project manager pour gérer l’agent.’ Mais à l’époque, on n’avait rien sinon notre passion. Et on est vite devenus potes. Notre agence, c’était quatre amis : Loyiso Gola, David Kibuuka qui maintenant bosse au Daily Show avec Trevor Noah, Kagiso Lediga et moi. Trevor Noah nous a rejoints ensuite, il était incroyable. Très concentré sur le travail, il ne parlait que de ça. Mais les autres aussi étaient hypertalentueux. Un bon soir, Loyiso Gola peut être plus marrant que Trevor Noah ou que n’importe quel autre mec dans le pays. On a fait un shooting photo en s’inspirant du Rat Pack, ces musiciens de la grande époque du jazz américain. On était en quelque sorte les rebelles de la comédie sud-africaine.

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À quoi ressemblaient les autres agences à l’époque ?

C’était étrange parce que toutes les autres agences étaient installées depuis longtemps. Tous les managers étaient de vieux blancs qui étaient dans ce business depuis superlongtemps. J’étais le premier agent noir et j’avais l’âge des artistes donc personne ne me prenait au sérieux. On faisait les shows avec les mecs et on récupérait l’argent. Puis on sortait toute la nuit, on rentrait à 4h du mat’ et je réalisais : ‘Merde les mecs, vous avez un shooting photo dans trois heures !’ Les autres disaient : ‘Oh nous engueule pas ! T’es en train de faire la fête avec nous !’ C’était dingue. Et les mecs étaient bons donc toutes les grosses agences ont voulu les récupérer mais ils sont restés avec moi. Pourtant, je n’avais pas autant d’argent, pas de contacts et pas autant d’opportunités à leur offrir. Mais j’étais leur pote et ils me faisaient confiance. Je comprenais ce qu’ils essayaient de faire, on avait les mêmes backgrounds, on avait grandi dans le même contexte. C’était la force de notre agence. On était la nouvelle génération. Et autre grande différence : toutes les grosses agences avaient 50 artistes donc si dix d’entre eux ne marchaient pas, les agents prenaient toujours une commission. Nous, on était une toute petite agence. Si les mecs ne marchaient pas, je ne gagnais pas d’argent donc il y avait une forme de solidarité.

Où se produisaient les comédiens à l’époque ? Il n’y avait pas de comedy clubs en Afrique du Sud.

On partait de zéro. Il y avait des restaurants qui avaient des soirées “comedy” mais pas de vrais comedy clubs. On a fait des séminaires d’entreprises, on a animé des conférences, des galas etc. De temps en temps, on récupérait du travail pour la télé, quelques pubs. Mais les resto et les séminaires, ce n’était pas des environnements propices à la comédie : les gens mangeaient, discutaient entre eux, il y avait de la musique parfois derrière. C’était frustrant. Nous, on prenait ça au sérieux donc on a commencé à demander aux serveurs de ne pas servir pendant qu’un comédien faisait ses dix minutes, qu’il ne devait pas y avoir de musique, etc. Mais ça va mieux. Chaque année, l’industrie se développe un peu plus, il y a des plus en plus de shows un peu partout. Mais ce n’est que le début. Quand on y pense, les États-Unis sont indépendants depuis 400 ans. L’Afrique du Sud n’est libre que depuis 21 ans. Maintenant, les très bons comédiens atteignent un point où ils ont fait tout ce qu’ils avaient à faire en Afrique du Sud. C’est comme un gamin jamaïcain qui serait un prodige du football. Au début, il jouerait dans la ligue jamaïcaine. Mais, à un moment donné, il faut qu’il aille jouer la Ligue des champions. C’est ce qui s’est passé avec Trevor Noah. Et c’est ce qui est en train de se passer avec Loyiso Gola. Mais le fait que ces mecs-là réussissent à l’étranger est une énorme motivation pour chacun de nous. Il faut imaginer que l’Afrique du Sud est comme une île coupée du monde. L’Europe, les États-Unis, pour nous, c’est le Mainland. On l’a vu à la télé, au cinéma, mais on n’y est jamais allé parce que ça paraît le bout du monde. Trevor est le premier à être allé vers le bout du monde. Et le fait qu’il y arrive et qu’il cartonne là-bas est un message pour tous les mecs qui habitent sur la petite île. Ils se disent : ‘Attends, mais en fait, on est assez bons pour le Mainland !’ Idem pour les gens du bout du monde : ils veulent savoir ce qui se passe sur cette île. De mon côté, j’ai fait le tour des festivals dans le monde, Montreux, Montréal, Édimbourg et je veux développer la même chose ici. Faire un pont entre le continent et la petite île. J’ai vu tous ces mecs censés être des stars. Je me disais : ‘Ces mecs sont des stars, sérieux ? J’en connais une centaine qui sont bien meilleurs en Afrique du Sud.’

Comment expliquez-vous que le stand-up explose à Johannesburg et pas dans une ville comme Cape Town ?

Cape Town est une ville encore très ségréguée. Les Blancs font leurs trucs. Les Noirs font leurs trucs. Johannesburg, c’est New York ! Toutes les cultures se mélangent. Et je pense que Jo’burg est en train de se créer une identité singulière. Il y a dix ans, personne ne voulait aller dans le centre-ville parce que c’était dangereux, parce qu’il y avait de la criminalité et toutes ces conneries. Mais tout est en train de changer. Tout est nouveau. Et on est une société très jeune. Chaque jour, tu peux lancer un nouveau truc à Johannesburg. L’Afrique du Sud, c’est comme ça aujourd’hui. J’ai commencé un business dans ma cuisine et maintenant il y a festival international de comédie qui commence.

Au festival, on a un Blanc qui fait tout son spectacle en zulu parce qu’il a grandi en parlant zulu. Il y a 30 ans, c’était illégal. Quelque part, ce mec, c’est l’Afrique du Sud
Takunda Bimha

Je me rappelle d’un show à Londres, Loyiso Gola avait été excellent. Et cette productrice du festival de Montreux voulait absolument l’avoir dans son festival. Seul problème : après son show, Loyiso était parti immédiatement par la porte de derrière et il avait fait la fête à Londres toute la nuit. L’année suivante, à Montréal, cette fille voit Loyiso et elle se met à hurler : ‘Ca fait un an que je vous cherche partout, je vous veux absolument à Montreux, où est votre manager ?’ Il m’a pointé du doigt : ‘Vous voyez le mec en train de commander des shots de tequila au bar ?’ Il m ’a présenté et c’est comme ça que Loyiso a fait Montreux. Puis l’année suivante, on a fait tout un show en Suisse avec seulement des artistes sud-africains. Et là, j’ai réalisé que la scène sud-africaine avait le niveau international et j’ai voulu créer un festival.

Le festival est organisé dans le centre-ville de Johannesburg, c’est important pour vous ?

Complètement. On veut ramener cet art dans la ville. Je n’ai rien contre les casinos mais le stand-up est un art rebelle. On veut qu’il soit dans ce centre-ville. On veut que les gens apprécient l’énergie des rues. Alors oui, il y a des quartiers compliqués. Oui, on a nos problèmes. Oui, on a un passé difficile et on a besoin d’une thérapie de groupe en tant que pays. Mais de cette douleur, on est en train de créer une énergie et une créativité incroyables.

Votre génération est celle qui a connu l’apartheid et la nouvelle Afrique du Sud ? La nouvelle génération de comédiens, elle ressemble à quoi ?

Toutes les barrières sont en train de tomber ici. C’est dingue. Il y a des jeunes Blancs qui n’ont pas grandi à Soweto mais on les trouve dans les rues du township parce que c’est comme ça maintenant. Pourquoi pas ? Idem pour les jeunes Noirs qui découvrent des quartiers riches comme Sandton. Les barrières sont en train de tomber. Et pour tous les jeunes born free (les Sud-Africains nés après la fin de l’apartheid, ndlr), on est vraiment tous pareils. Ils n’ont pas connu l’apartheid et sont en train d’emmener l’industrie dans une autre direction. Les jeunes font de plus en plus leur show dans leur langue maternelle, ils adorent ça. Au festival, on a un Blanc qui fait tout son spectacle en zulu parce qu’il a grandi en parlant zulu. Il y a 30 ans, c’était illégal. Quelque part, ce mec, c’est l’Afrique du Sud.

Par Arthur Cerf